Capítulo 95 de 97
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À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l’amour fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et s’en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l’ermitage du Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char, descendit et se tint sur le sol de la terre.
Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait celle de la pensée: « Va, je te l’ordonne, vers le Dieu Kouvéra. » Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule s’enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra lui dit: « Porte Râma, et sois désormais, ne l’oublie point, à son service comme tu es au mien. » À cet ordre, le char se mit à la disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra.
Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l’éclatante splendeur, ayant salué d’un air modeste le monarque des singes, lui tint ce langage: « Nous étions quatre frères, et toi maintenant, Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, comme ses amis, un fils de l’amitié, et ses traits de famille sont les services qu’il a rendus. »
Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se démentit jamais: « Que ma mère n’en soit point offensée! cet empire qui me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l’avait elle-même donné. Comme un pont, qui s’écroule, brisé par la grande furie des eaux, un royaume dont la couronne n’est pas légitime est, à mon avis, une charge bien difficile à porter.
« Fais-toi sacrer aujourd’hui et que les rois te contemplent dans ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour! Endors-toi et réveille-toi chaque jour au cliquetis des noûpouras d’or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, ton empire, accomplira sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le globe. »
Aussitôt et sur l’ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main douce et prompte donnent leurs soins à Râma.
Alors, ses membres lavés, oints d’essences, parés avec des bouquets de fleurs blanches, son djatâ d’anachorète bien peigné, le corps flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme enflammé d’une céleste splendeur.
Toutes les femmes du feu roi Daçaratha firent elles-mêmes la toilette ravissante de la sage Djanakide.
Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d’eux et tout flamboyant de splendeur.
Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l’ombrelle, et Lakshmana, s’emparant de l’éventail, fit son soin d’éventer le noble Râma. Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c’étaient les louanges de Râma, que chantaient les chœurs des saints, les troupes des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l’éléphant appelé Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s’étaient revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils s’avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants. C’est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.
Des grains frits, de l’or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage du Raghouide.
Il racontait aux ministres l’amitié, qu’il avait trouvée dans Sougrîva, la force merveilleuse d’Hanoûmat et les hauts faits des singes. Apprenant ce qu’étaient les exploits des quadrumanes et la vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent saisis d’admiration.
C’est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes, pavoisée d’étendards, pleine d’un peuple gras et joyeux, avec ses places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli de vieillards et d’enfants, au milieu desquels on entendait les femmes dire au monarque arrivé dans sa capitale: « Les habitants de cette ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd’hui! Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants d’Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville était comme un ciel qui n’a point de soleil, comme une mer à laquelle on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune. Aujourd’hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut, Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22] à la face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles! »
Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en témoignage d’affection.
Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d’Ikshwâkou, le glorieux monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme.
Ensuite, parlant à Bharata d’un langage auquel était joint l’à-propos et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des rois aux pas bien assurés dans le devoir: « Que Sougrîva goûte ici le plaisir d’habiter ce grand bocage d’açokas et ce palais magnifique, pavé d’or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana. Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement à tous les rois folâtres des singes, en observant l’ordre établi des rangs. » À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr comme la vérité prit Sougrîva par la main et l’introduisit alors dans le palais.
« Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie promptement des courriers pour le sacre du roi; car c’est demain, au point du jour, l’heure où l’astérisme Poushya est dans sa jonction, que l’on doit sacrer le Raghouide.
Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d’or, embellies de pierres fines, à quatre chefs des singes. « Qu’on revienne promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d’eau puisée dans les quatre mers, et qu’on soit de retour avant le temps où l’aube reparaît! » À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des montagnes, s’élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents impétueux.
Rishabha dans sa cruche d’or, couronnée avec les branches du sandal rouge, apporta d’un vol léger une onde empruntée à la mer du midi. Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne, incrustée de pierreries, qu’il avait ornée avec les pousses nouvelles de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu’à l’Océan septentrional, en rapporta sans tarder l’onde fortunée dans son vase, qu’il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de l’autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d’armilles et de bracelets.
Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut, dans un moment propice, au temps où l’astérisme Poushya était dans sa jonction, l’aube sans tache, l’auguste Vaçishta, environné des brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l’orient. Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu’on allait conférer à ce noble prince issu de Raghou.
Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l’éblouissante splendeur et les autres chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l’eau bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré jadis Indra aux mille yeux.
Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers de l’armée et des notables commerçants, tous joyeux et rangés suivant l’ordre. Sacré, il rayonna d’une splendeur nonpareille. Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva, le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie, saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre incomparable éventail, semblable à l’astre des nuits.
Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au Raghouide une guirlande d’or, composée de cent lotus et flamboyante de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette assemblée, fit présent à Râma d’un collier de perles, entremêlé de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l’invitation de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui l’exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.
Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l’inauguration du monarque, la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma, pour les honoraires du sacre, donna aux brahmes cent fois cent taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus, trente kotis d’or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des joyaux, des vêtements, des lits, des sièges et beaucoup de villages à plusieurs fois.
L’éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d’or magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil. Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets d’un beau travail, ornés d’admirables diamants, entremêlés de lapis et d’autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d’un superbe collier en perles d’un brillant égal aux rayons de la lune, et dont les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.
En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: « Noble dame, dit-il à son épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de l’intelligence. »
À ces mots, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent. Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel qu’une montagne avec une ceinture de nuées blanches, dont les rayons de la lune jaunissent le sommet.
Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de biens et d’hommages, partirent, ayant séjourné là quelques heures, tous les ours, les Rakshasas et les singes, l’âme peinée de quitter Râma.
Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir lui-même: « Hanoûmat, prince des singes, je ne t’ai pas récompensé comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m’as rendu est bien grand. » À ces mots, des larmes de joie troublant ses yeux, celui-ci dit à Râma: « Que mon âme reste jointe à mon corps, sire, aussi longtemps qu’il sera parlé de Râma sur la terre; je demande cette grâce, si tu veux m’en accorder une. »
À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse: « Qu’il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie, sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes! »
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