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Capítulo 94 de 97

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À la suite de ces choses, Vibhîshana dit, les mains jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit commodément couché: « Que de nobles dames, habiles dans l’art de parer, les mains chargées d’eau pour le bain, de parfums, de guirlandes variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d’atours, viennent ici et qu’elles te baignent suivant l’étiquette. » À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: « Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer. »

À ces mots de Râma: « Fils du monarque de la terre, lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort, l’en a dépouillé après une bataille qu’il a gagnée sur lui. Ce véhicule, dont l’éclat ressemble à celui de l’astre du jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ. »

À ces mots, Vibhîshana d’appeler avec empressement le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux sièges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l’âme, embelli de portes d’or, couvert de tissus, où l’or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet du Mérou.

Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit au Raghouide: « Que ferai-je? » Le héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l’amitié: « Que tous ces quadrumanes habitants des bois, qui ont mis à fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de chars et de pierreries. C’est avec leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas: rejetant loin d’eux la crainte de la mort, ils n’ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l’estime qu’ils méritent, et, dignes d’honneur, ils seront honorés par toi.

« Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la terre, n’est-il pas adoré du guerrier? »

Il dit, et Vibhîshana s’empresse d’honorer tous les simiens jusqu’au dernier avec des largesses de pierreries et d’or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris dans son anka l’illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage à tous les singes, à Sougrîva d’une extrême vigueur, comme à Vibhîshana le Rakshasa: « Tout ce que doivent faire des amis, vous l’avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu’on peut attendre, Sougrîva, d’un allié, d’un ami, d’un cœur appliqué, ta majesté, qui marche dans le devoir, l’a fait pour moi complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!

« Je t’ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t’y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux. »

À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire: « Nous désirons t’accompagner jusqu’à la cité d’Ayodhyâ; nous désirons voir ton sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos habitations. »

Le vertueux Kakoutsthide répondit: « Je trouverai dans votre société, si vous faites route avec moi, ce qu’il y a de plus aimable que l’aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas. »

À l’instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka. Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et le char nonpareil de Kouvéra s’élève au milieu du ciel même.

Le char s’était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l’astre des nuits: « Regarde, Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce champ de bataille; ce n’est qu’une fange de chair et de sang, vaste boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas!

« Voici l’endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau; mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien mortel de ces flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C’est à cette place que se lamenta d’une manière si touchante l’épouse du cruel souverain, appelée Mandaudarî.

« Maintenant, reine, s’offre à nos regards l’Océan, roi des fleuves: il eut en quelque façon pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c’est le Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après la traversée de l’Océan. Voici la chaussée que j’ai construite à cause de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des requins; cette gloire n’aura pas de fin.

« Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une masse de grands nuages, c’est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos yeux, Sîtâ; c’est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s’élever la cime lumineuse du Mâlyavat: c’est là, reine, que j’ai passé les quatre mois de la saison pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de ma douleur, après que j’eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré le nouveau roi Sougrîva.

« À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes continuelles.

« Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana.

« Voilà, femme au charmant visage, voilà enfin notre chaumière de feuillage, d’où Râvana, le monarque des Yâtavas, osa t’enlever, malgré ta résistance. C’est là que vint s’offrir à nos yeux Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le nez et les oreilles.

« Maintenant, c’est l’amœne et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes, qui nous apparaît avec l’ermitage d’Agastya, entouré de bananiers.

« Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à l’égal du feu même ou du soleil.

« Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c’est le grand ermitage d’Atri, le révérend anachorète, de qui l’épouse Anasoûyâ t’avait donné un fard merveilleux. Cette montagne plus loin, c’est le Tchitrakoûta, où le fils de Kêkéyî vint m’apporter ses vaines supplications. Ce fleuve qui roule au pied, c’est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides, où j’offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de fruits.

« Voici maintenant l’Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et l’ermitage de Bharadwâdja, près d’un lieu béni pour les sacrifices. Cet autre cours d’eau, Sîtâ, c’est la Gangâ, qui roule ses flots dans trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi; c’est là, c’est à son pied, que nous avons couché la première nuit, après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.

« Enfin, j’aperçois le palais de mon père… Ayodhyâ! Incline-toi devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t’y voilà revenue! »

Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes, et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique cité.

À peine les foules pressées l’ont-elles aperçu arrivant comme un second soleil et d’une marche rapide, que le ciel est percé d’un immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants et des femmes, s’écriant tous: « Voici Râma! » Descendus alors des chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans l’intelligent véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé de la tristesse à la joie, s’approcha, les mains jointes, de Râma et l’honora du salut: « Sois le bienvenu! » prononcé avec le respect que méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce prince, dévoué à la vérité, s’avança rempli de joie aux pieds de Râma et l’honora encore d’une nouvelle génuflexion.

Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s’offrait dans la route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son cœur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l’âme domptée s’approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu’exigeait la bienséance, et salua ses nobles pieds.

Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences, s’étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit à Vibhîshana d’une voix caressante: « Grâce à ton aide, on a terminé heureusement une guerre d’une extrême difficulté. »

Alors Çatroughna, s’étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana, vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ.

Râma, s’étant approché de sa mère, enchaînée à l’observance d’un vœu, les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le cœur de sa mère. Cette révérence faite, il s’inclina devant Soumitrâ et devant l’illustre Kêkéyî. De là, il s’avança près de Vaçishta, environné des ministres, et courba son front devant lui, comme il l’eût courbé devant Brahma l’éternel.

Les citadins, qui s’étaient approchés en troupes, purent alors contempler Râma. « Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri de Kâauçalyâ! » disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui présentaient à son passage.

En ce moment, à la voix de Râma, le char d’une grande vitesse, attelé de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre. Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, les chaussa lui -même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains réunies au front, il dit à Râma: « Par bonheur, maître, tu te souviens encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, n’a dérobé un fruit dans ton absence. Tout cet empire est à toi; c’est un dépôt que je te rends. Aujourd’hui le but de ma naissance est rempli et mes vœux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers, les trésors, le palais, les armées et la ville; j’ai tout décuplé, grâce à la force qu’elle m’a prêtée. »

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· 44 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library