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Capítulo 93 de 97

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Aussitôt qu’elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s’avança vers le feu allumé. Elle s’inclina d’abord en l’honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: « De même que je n’ai jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en paroles, ni de l’esprit, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon cœur ne s’est jamais écarté du Raghouide: de même, toi, feu, témoin du monde, protège-moi de tous les côtés! »

Après qu’elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s’élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: « Agni, ô toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un témoin! » À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur visage.

Alors, s’étant prosternée devant son époux, Sîtâ d’une âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu’elle entra dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable à l’or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d’or épuré, s’élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l’on jette dans le feu du sacrifice.

À ces cris des peuples: « Hélas! hélas! » Râma, le devoir incarné, mais l’âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le roi des richesses, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour emblème un taureau, l’auguste et bienheureux créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et revêtu d’une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d’accourir ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.

Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits savants, le saint créateur de l’univers entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses deux mains réunies en coupe: « Comment peux-tu voir avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d’un bûcher? Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c’est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire! »

À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des Dieux: « Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. S’il en est d’une autre manière, daigne alors ton excellence me dire qui je suis et d’où je proviens. » Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: « Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s’est jamais démentie! répondit l’Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l’arme est le tchakra. Ton arc est celui qu’on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça, tu es l’homme le plus grand des hommes.

« Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin. « Quelle est son essence? » se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points de l’espace, dans les mers et dans les montagnes!

« Dieu fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les yeux, on dit que c’est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c’est le jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n’est sans toi.

« On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on raconte que c’est toi, l’âme suprême. C’est pour la mort de Râvana que tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent le devoir. Maintenant que l’impie Râvana est tué, retourne joyeux dans ta ville. »

Cependant le feu ardent et sans fumée avait respecté la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu’il s’incarne dans un corps et soudain il s’élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux joyaux d’or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d’une robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au soleil enfant.

Alors ce témoin incorruptible du monde, le Feu, dit à Râma: « Voici ton épouse, Râma; il n’existait aucune faute en elle.

« Cette femme vertueuse à la conduite sage n’a failli envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l’esprit, ni par les yeux. Dans une heure, où tu l’avais quittée, héros, le Démon Râvana d’une irrésistible vigueur l’emporta malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée dans son gynæcée, triste, absorbée dans ton souvenir, n’ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n’a jamais songé au Rakshasa.

« Reçois-la pure, sans tache: il n’existe pas en elle la moindre faute: je t’en suis le garant. Le feu voit tout ce qu’il y a de manifeste et tout ce qu’il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m’est-elle connue, à moi, qui viens de l’observer ici même en face de mes yeux! »

À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l’inébranlable énergie, Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent des Dieux: « Il fallait nécessairement que Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l’épreuve de cette purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité dans le gynæcée de Râvana. « Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n’est qu’une esclave de l’amour, » auraient dit les mondes, si je n’eusse point fait passer la Djanakide par cette purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka n’avait pas changé de cœur, qu’elle m’était dévouée et que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n’ai point arrêté Sîtâ, quand elle s’est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n’aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa vertu seule, comme l’Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette âme cruelle n’aurait pas été capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non! Sîtâ n’a point donné son cœur à un autre, comme la splendeur ne fait pas divorce avec le soleil! »

Après qu’il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l’antique aïeul des créatures, l’auguste Swayambhou adressa au héros qu’il aimait ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses et mariées au devoir: « Quand tu auras consolé Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.

« Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, qui fut ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c’est aujourd’hui un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d’Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère. »

À ces mots de l’antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d’un char. Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d’une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char, l’ancien souverain de la terre fut pénétré d’une immense joie à la vue de ses deux fils, qu’il préférait au souffle même de sa vie.

Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le flatter: « Séparé de toi, Râma, je n’attache pas un grand prix au Swarga ni au bonheur d’habiter avec les princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton vœu! Certes, heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui la gloire est montée jusqu’au ciel et couvre à jamais la terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.

« Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l’univers entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha, ton père, j’atteste sa pureté moi-même!

« Tu as vu, héros, quatorze années s’écouler pendant que tu habitais pour l’amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd’hui une dette acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d’une longue vie. »

Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les mains réunies en coupe: « Je suis heureux de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton amour une grâce utile: c’est que tu rendes, ô toi qui sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. « Je t’abandonne avec ton fils! » telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils! »

« J’y consens! » repartit Daçaratha le père à Râma le fils. « Quelle autre chose veux-tu que je fasse? » reprit-il encore avec affection. Là-dessus, Râma lui dit: « Jette sur moi un regard propice! » Ensuite, Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: « Ô toi, qui cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la récompense du devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.

« Sois docilement soumis, Dieu t’assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel. »

Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à Sîtâ: « Ma fille! » et, d’une voix douce, il adressa hautement ces mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l’andjali de ses mains réunies. Il ne faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au ressentiment que pourrait y conduire cette répudiation apparente: c’est le désir même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour amener ici la reconnaissance de ta pureté. L’action vaillante, sceau de ta pureté, que tu as faite aujourd’hui, ma fille, éclipsera la gloire des femmes dans les siècles à venir.

Après qu’il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils, le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s’éleva dans son char vers le monde d’Indra. Il suivait le chemin fréquenté par les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il s’éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau que l’astre des nuits.

Tandis que le Kakoutsthide déifié s’en allait, Indra, au comble de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains réunies en coupe à ses tempes: « Ce n’est jamais en vain qu’on nous a vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que ton cœur désire. »

À ces mots, le Raghouide, d’une âme sereine, lui fit joyeux cette réponse: « Si je t’ai plu, Dieu, souverain du monde entier des Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l’accorder. Que tous les singes, qui, vaincus dans ces combats, sont tombés à cause de moi dans l’empire d’Yama, ressuscitent, gratifiés d’une vie nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont les singes et qu’il naisse pour eux des racines, des fruits et des fleurs dans le temps même qui n’en est point la saison. »

À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes dictés par la bienveillance: « Tu désires le salut des héros, tes amis, et des guerriers, qui te sont venus en aide, c’est un vœu qui te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu’on rende les morts à la vue des vivants, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd’hui même ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes vont se relever, comme on voit sortir de leur couche, à la fin du sommeil, ceux qui sont endormis.

« On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et de fruits, dans un temps qui n’en est point la saison, et des rivières couler avec des ondes pures. »

Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d’ambroisie sur le champ de bataille. À peine l’ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu’au même instant, rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu’ils se réveillaient à la fin d’un sommeil. Eux, que l’ennemi avait renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d’étonnement.

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· 43 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library