Capítulo 92 de 97
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À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d’un pied hâté; il entra dans le gynæcée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ: « Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte dans un char, s’il te plaît; ton époux désire te voir. » À ces mots, la Vidéhaine répondit à Vibhîshana: « Je désire aller voir mon époux avant même de m’être lavée, monarque des Rakshasas. » Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit: « Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu fasses. »
Aussitôt qu’elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à l’amour et à la volonté de son époux: « Qu’il en soit donc ainsi! » répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l’emmène, escortée de Rakshasas en grand nombre.
Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. « De quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer une chaussée longue de cent yodjanas! »
Au milieu de ces paroles, qu’il entendait répéter de tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s’avança vers Râma lui-même. Il s’approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu’il fût, et lui dit joyeux en s’inclinant: « Je l’ai amenée! »
À peine eut-il appris qu’elle était venue, celle qui avait longtemps habité dans la maison d’un Rakshasa, trois sentiments d’assaillir à la fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana ces paroles opportunes:
« Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t’es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence. » À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans la main, parcourent d’un pied hâté la multitude, refoulant de toutes parts les assistants.
Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de politesse et d’amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche à Vibhîshana: « Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d’eux comme s’il était de ma famille. »
Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée au fond du cœur.
Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d’une voix forte et pareille au bruit d’une masse de grands nuages:
« Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l’enceinte retranchée d’un sérail, ni l’étiquette d’une cour, ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme à l’abri des regards: le voile de la femme, c’est la vertu de l’épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la voir! » Il dit; et Vibhîshana, tout en médisant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du magnanime Râma.
À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les uns les autres et de s’entre-dire: « Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux. » Ils furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.
Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient à des morts. À l’indifférence qu’il marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui n’a plus de charmes et que son maître abandonne.
Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la Mithilienne s’avança vers son époux. On la vit s’approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d’un corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa beauté.
Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l’aspect de cette femme qui animait un corps d’une beauté céleste, le Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère et de l’amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d’une extrême rougeur, tant il s’efforçait d’y retenir ses larmes!
Il voyait devant lui cette reine debout, l’âme frissonnante de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et comme une veuve qui n’a plus son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu’un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une odieuse captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l’âme pure, elle n’obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle en des torrents de pleurs, quand elle se fut approchée de Râma, en lui disant: « Mon époux! »
À ce mot, qu’elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui sentir naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et rester impassible dans sa fermeté.
Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande révolution qui s’était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et se mit en face de lui. L’auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle s’arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force d’âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de son époux un regard où plus d’un sentiment se peignit: c’étaient l’étonnement, la joie, l’amour, la colère et même la douleur.
Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à lui exposer l’état secret de son cœur: « Je t’ai conquise des mains de l’ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent les circonstances. J’ai assouvi ma colère, j’ai lavé mon offense, j’ai retranché du même coup mon déshonneur et mon ennemi. Aujourd’hui, j’ai fait éclater mon courage; aujourd’hui, ma peine a rendu son fruit; j’ai accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.
« Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous une forme empruntée, c’est le Destin qui est l’auteur de cette faute; la fraude s’est faite ici l’égale du courage. Mais qu’aurait-il de commun avec une grande valeur, cet homme à l’âme petite, qui n’essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?
« Aujourd’hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout ce grand exploit d’Hanoûmat a porté son fruit heureux. La fatigue des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte aujourd’hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui, désertant le parti d’un frère vicieux, est venu se rallier au mien, porte également son fruit aujourd’hui. »
Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout grands ouverts, comme ceux d’une gazelle, était inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s’en accroît davantage, et, contractant ses noirs sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des Rakshasas:
« Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l’ai fait, par cela même que je t’ai reconquise: j’ai donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose: les fatigues que j’ai supportées dans la guerre avec mes amis, c’est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l’ennemi par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre famille.
« Ta vue m’est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe mise dans l’intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l’espace, choisis! il n’y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un homme de cœur, né dans une noble maison, qui, d’une âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu’elle aurait habité sous le toit d’un autre homme?
« Place comme il te plaira ton cœur, Sîtâ! car il n’est pas croyable que Râvana, t’ayant vue si ravissante et douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent son palais! »
Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle dit ces mots lentement et d’une voix bégayante à son époux: « Tu veux me donner à d’autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi, héros, m’adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l’oreille et qui n’a point d’égal? Je ne suis pas ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi; j’en suis digne, je le jure par ta vertu elle-même!
« C’est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m’as bien étudiée. S’il m’est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon amour n’a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c’est le Destin! Mon cœur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, n’a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je n’ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d’une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon âme, prince, qui donne l’honneur, si mon naturel chaste et notre vie commune n’ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour l’éternité.
« Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s’est montré la première fois dans Lankâ, où j’étais captive, pourquoi, héros, ne m’as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j’eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu n’aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans fruit.
« Mais, sous l’empire même de la colère, ce que tu mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule d’être une femme. J’étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse d’un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, ni mon caractère, tu n’as rien estimé de moi. Ma main, qu’adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l’as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi! »
Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d’une voix que ces larmes rendaient balbutiante; puis, s’étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: « Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c’est le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je n’ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux, dans l’assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c’est la seule route ici qu’il m’est séant de suivre. »
À ces mots de la Mithilienne, l’intrépide meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, flottant parmi les ondes de l’incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l’opinion de Râma se manifester dans l’expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce fût alors n’aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le regarder.
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