Capítulo 91 de 97
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« Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu’elle soit à la face des armées: non! ce n’a pas été sa main d’homme qui t’a broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c’est Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la magie.
« Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les Rakshasas nombreux qui l’environnaient, son meurtrier déjà n’était pas un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n’était pas un homme. Alors qu’une épouvantable chaussée fut jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon cœur que Râma n’était pas un homme.
« Que la paix soit faite avec le Raghouide! » te disais-je; mais tu n’accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe en ce jour. Tu t’es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures en beauté; mais, devenu l’esclave de l’amour, tu n’as point compris cela.
« La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi, qui m’enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!
« La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n’ai jamais prévue telle, insensée que j’étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas, et j’avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je fière! Mais aujourd’hui je n’ai plus de famille, j’ai perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes éternelles années!
« Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de ton fils!
« La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cœur qui, écrasé par le chagrin, n’éclate pas en mille parties quand je te vois là descendu au tombeau! »
Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le cœur assailli par l’amour, la reine tomba dans un triste évanouissement.
Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et désespérées elles-mêmes, environnent et s’empressent de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: « Reine, lui disent-elles, il n’a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même cette splendeur instable des rois! » À ces paroles, elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.
Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur pensée qu’ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des bois d’aloès et de sandal.
Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d’une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l’herbe pure, du beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l’agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles suivant l’ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière qu’elle fût jointe aux récompenses de l’obligation, en même temps qu’associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et hautement vénéré.
D’abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès; bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu d’une robe de lin, et, s’inclinant, les Rakshasas déposent le corps couché sur un lit.
Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en l’honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l’autel au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui s’approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.
Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié dont l’antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds, un mortier dans un grand intervalle; d’autres placent sur le bûcher différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et prescrite dans les Çâstras.
À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l’honneur du monarque une victime de bétail qu’ils oignent tout entière de beurre clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice. Puis, l’âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d’autres oblations.
Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le monarque aux dix têtes.
Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l’égal du soleil qu’Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences à Mâtali: « Tu as déployé une grande puissance, tu m’as rendu le plus éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t’en donne congé, dans le séjour des Immortels. » Il dit; et sur la permission ainsi donnée, le cocher d’Indra, Mâtali, remonte dans son char et s’élève aussitôt vers le ciel.
Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui s’approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes: « Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d’ici, et veuille bien revenir aussitôt qu’elle t’aura donné ses commissions. »
Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l’air modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les paroles de son époux:
« J’ai remporté la victoire, te fait dire ton époux; sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j’ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug duquel gémissait Lankâ! Ton séjour dans l’habitation de Râvana ne doit plus t’inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous l’obéissance de Vibhîshana. »
À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l’astre des nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: « À quoi penses-tu, reine? Pourquoi ne me parles-tu pas? »
À cette question d’Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d’une voix que sa joie rendait balbutiante: « À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l’éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien, singe, mon ami (et c’est la vérité, que je dis là), non! je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l’or, ni les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d’une joie telle, que j’en perdis la parole. »
À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie: « Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles d’amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles valent même tout l’empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me l’accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.
« J’ai vu naguère plus d’une fois ces Rakshasîs aux visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de Râvana.
« J’ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux cruelles mœurs: daigne m’accorder cette grâce. »
À ces mots d’Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: « Que le noble singe ne s’irrite pas contre des servantes, forcées d’obéir, qui se meuvent par la volonté d’un autre et qui vivent soumises dans la domesticité du roi.
« Tout ce qui m’est arrivé de leur fait, je l’ai subi en châtiment des mauvaises œuvres que j’avais commises avant ces jours et par la faute de l’adversité de ma fortune. C’est ma destinée seule qui m’avait liée à cette déplorable condition: telle est vraiment l’opinion de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de faibles servantes. »
À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette réponse à l’illustre épouse de Râma: « Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes commandements, reine, et je retourne où m’attend le Raghouide. » À ces mots d’Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: « Chef des singes, je désire voir mon époux. »
Le singe à la grande science s’approche de Râma et dit cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l’arc: « Ta Mithilienne, que j’ai trouvée absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs, n’eut pas plutôt appris ta victoire, qu’elle a désiré jouir de ta vue. » À ces mots d’Hanoûmat, soudain Râma, le plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s’abandonna à ses réflexions.
Après qu’il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: « Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu’elle aura baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures. »
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