Capítulo 90 de 97
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Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en fer debout sur le véhicule et tombent amorties sur le sol de la terre.
Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur, irrésistible et tel qu’un grand serpent.
Cette flèche, après qu’elle eut tranché l’étendard, s’abattit sur la terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine.
À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut comme embrasé dans le combat par le feu qui s’allume au souffle de la colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse de flèches.
Debout sur les chars, ils s’abordèrent, le timon de l’un affronté au timon de l’autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête contre tête.
Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma, versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout à coup s’éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette horrible tête, que Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d’obtenir la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l’une après l’autre une centaine de têtes égales en splendeur; mais on n’en vit pas davantage se briser la vie du monarque des Rakshasas.
À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.
La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.
Enfin, Mâtali rappela au Raghouide ce qu’il paraissait avoir oublié: « Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas ce qu’est ton adversaire?
« Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet c’est Brahma lui-même qui sera ainsi l’auteur de sa mort. Il ne te faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n’a entrée chez lui que par les autres membres. » Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent.
Brahma à la splendeur infinie l’avait fabriqué jadis pour Indra et l’avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, bien que son corps fût composé d’air. Brahma fit asseoir dans ses nœuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres souillés du sang ravi à une foule d’êtres, arrosée de moelle, affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait la terreur avec elle.
Dans le moment qu’il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra, la flèche partit avec la mission de tuer l’ennemi.
Aussi impossible d’être arrêté dans son vol que la mort elle-même, le trait s’abattit sur le Démon et brisa le cœur de ce Râvana à l’âme cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son œuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois.
Soudain l’arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme Vritra sous un coup de la foudre.
Tremblants d’épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre, les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués, s’enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana.
Au moment où fut tué ce Rakshasa, l’ennemi du monde, le tambour des Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s’éleva au sein même du ciel: « Victoire! » Et le vent, chargé de parfums célestes, souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces fleurs divines aux suaves odeurs.
Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des airs: « Bien! bien! » et s’associaient dans les éloges de Râma. Nârada, Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide victorieux. Ménakâ, Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, ces nobles Apsaras, dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort qu’il avait infligée au Démon.
Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, enfin à tous les généraux des ours et des singes:
« Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera, les hommes s’entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires! »
Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée, et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et convenables, qu’ils avaient faites dans la guerre.
À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: « Ta splendeur seule a consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide! »
Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités se rallièrent à l’entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même rayonna d’une lumière inaltérable.
Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de Râma, il se mit à gémir, l’âme assiégée par la violence du chagrin: « Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre, hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? Tu gis, tes longs bras, ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté du front, ce diadème d’un éclat égal à celui de l’astre du jour! Le voici donc arrivé maintenant, héros, ce malheur, que j’avais prévu: car, aveuglé par la folie de l’amour, tu as dédaigné mes paroles!
« Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les griffes du lion d’Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la mada[21], ruisselant de ses tempes! »
À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynæcée. Agitées de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d’or, les cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la porte septentrionale.
Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur époux sans vie: « Hélas! mon noble mari! » s’écrient-elles de tous les côtés. « Hélas! mon protecteur. » Elles parcourent cette terre au sein jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n’était plus qu’un bourbier de sang.
Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant comme de plaintives éléphantes, elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, tombé sur la terre et semblable à une montagne écroulée de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres d’une forêt.
Celle-ci l’embrasse avec respect et pleure dans cette posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du cou. Telle jette ses bras en l’air, puis se roule sur la terre; l’une s’évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l’autre soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme l’aurore inonde un lotus de gelée blanche.
Ainsi désolées à l’aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient à l’envi l’une de l’autre.
Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d’une manière touchante: « N’est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra, n’est-il pas vrai qu’Indra n’eût pas été capable de tenir pied en face de ta colère sur un champ de bataille? Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s’enfuyaient à tous les points de l’espace. Tu dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n’est qu’un homme! N’en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?
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