Ir al contenido
The ConsciousLibrary

Capítulo 11 de 63

Texte entier · 11

LE GÉNÉRAL. – Voilà donc le résultat de notre conversation! La philosophie fait tourner la tête.

LE PRINCE. – Mais c’est une piètre philosophie que celle-là, comme si la volonté divine avait un lien avec n’importe lesquelles de nos idées sur le bien et sur le mal!

M. Z… – Elle n’est pas liée avec n’importe lesquelles de nos idées, mais elle est liée de la manière la plus intime avec la vraie notion du bien. D’ailleurs, si le bien et le mal sont identiques devant la divinité, vous avez anéanti vous-même votre argument.

LE PRINCE. – Pourquoi donc?

M. Z… – Mais oui. Si, selon vous, il est tout à fait indifférent à la divinité que, sous l’influence d’une passion sauvage, un robuste scélérat détruise une faible créature, alors, et d’autant plus, la divinité ne peut rien reprocher à celui d’entre nous qui, mû par la compassion, extermine le scélérat. Vous n’oserez pas soutenir cette absurdité: que le meurtre d’une faible et inoffensive créature n’est pas un mal devant Dieu, tandis que, devant Dieu, le meurtre d’une bête vigoureuse et méchante est un mal.

LE PRINCE. – Cela vous semble une absurdité parce que vous ne regardez pas où il faut. La question morale concerne, non pas celui qui est tué, mais celui qui tue. Ainsi, vous-même, vous appelez le scélérat une bête sauvage, c’est-à-dire un être sans raison et sans conscience: quel mal moral peut-il y avoir dans ses actions?

LA DAME. – Oh! oh! Mais s’agit-il ici littéralement d’une bête sauvage? C’est absolument comme si je disais à ma fille: quelles sottises tu dis, mon ange! – et comme si, alors, l’idée vous venait de vous récrier en disant: à quoi donc pensez-vous? Est-ce que les anges peuvent dire des sottises? – Quelle pitoyable discussion!

LE PRINCE. – Pardon. Je comprends très bien que, par métaphore, on appelle le scélérat une bête sauvage et que cette bête n’ait point de queue ni de corne; mais, évidemment, la déraison et l’inconscience dont nous parlons ici sont prises dans leur sens littéral. Un homme doué de raison et de conscience ne peut accomplir de telles actions.

M. Z… – Encore un jeu de mots! Certainement, l’homme qui se conduit comme une bête sauvage perd la raison et la conscience, c’est-à-dire qu’il cesse d’écouter leur voix; mais que la conscience et la raison ne parlent plus du tout en lui, voilà ce que vous avez encore à démontrer. En attendant, je continue de penser que l’homme féroce se distingue de nous non point par l’absence de raison et de conscience, mais seulement par sa résolution d’agir à leur encontre, selon les appétits d’une bête sauvage. Réellement, la bête existe en nous, mais, d’ordinaire, nous la maintenons captive, tandis que l’homme en question l’a déchaînée; et il se traîne derrière sa queue. Il dispose toujours d’une chaîne, seulement il ne s’en sert pas.

LE GÉNÉRAL. – C’est bien cela. Et si le Prince ne se rend pas, battez-le vite avec sa propre crosse. Si le scélérat n’est qu’un animal sans jugement et sans conscience, alors il n’y a aucune raison de ne pas le tuer comme un loup, comme un tigre qui se jette sur un homme. Même, il me semble que la Société protectrice des animaux ne s’y oppose point.

LE PRINCE. – De nouveau vous oubliez que, quel que soit l’état d’esprit de cet homme – entière atrophie de la conscience et de la raison, ou bien immoralité consciente, à supposer que cela soit possible – le problème se pose, non dans cet homme, mais en vous. Votre conscience et votre raison ne se sont pas atrophiées. Vous ne pouvez donc pas, en connaissance de cause, enfreindre leurs injonctions. Ainsi, vous ne tueriez pas cet homme, quel qu’il fût.

M. Z… – Naturellement, je ne le tuerais pas si la raison et la conscience me le défendaient d’une manière absolue. Mais supposez que la raison et la conscience m’inspirent une conduite tout opposée et qui me semble plus raisonnable et plus scrupuleuse.

LE PRINCE. – C’est curieux. Nous vous écoutons.

M. Z… – D’abord, la raison et la conscience savent compter au moins jusqu’à trois…

LE GÉNÉRAL. – Oh! oh!

M. Z… – Et c’est pourquoi la raison et la conscience, si elles ne veulent pas tromper, ne diront pas deux, quand, en réalité, trois…

LE GÉNÉRAL (avec impatience). – Allons! Allons!

LE PRINCE. – Je ne comprends rien.

M. Z… – Mais oui, selon vous, la raison et la conscience me parlent seulement de moi-même et du scélérat; et, suivant vous encore, toute la question se réduit à ceci que, n’importe comment, je m’abstienne de le toucher du doigt. Mais, en vérité, n’est-ce pas, il y a là une troisième personne, qui me parait même la plus intéressante – la victime de la violence mauvaise, victime qui demande mon secours. Celle-là vous l’oubliez continuellement. Néanmoins, la conscience me parle d’elle, et d’elle d’abord. La volonté de Dieu, alors, est que je sauve cette victime; en épargnant le meurtrier, si je puis. Mais, en n’importe quelle conjoncture, et coûte que coûte, j’ai le devoir de fournir assistance si c’est possible, par l’exhortation; si non, par la force. Si mes mains sont liées, alors seulement par ce dernier moyen, – dernier d’en haut – que vous avez indiqué prématurément et si aisément abandonné: bref, par la prière, c’est-à-dire par le supérieur effort de la bonne volonté, lequel, j’en ai l’assurance, produit effectivement des miracles quand c’est nécessaire. Le choix du moyen destiné à fournir assistance dépend des conditions intérieures et extérieures du fait; mais ici une seule chose est absolue: je dois secourir la victime. Voilà ce que dit ma conscience.

LE GÉNÉRAL. – Hourrah! Le centre est enfoncé!

LE PRINCE. – Moi, je n’ai pas une conscience si large. La mienne dit, dans ce cas, d’une manière plus positive et plus brève: Tu ne tueras point; et voilà tout. Et d’ailleurs, à présent, je ne vois pas que nous ayons le moins du monde fait avancer la discussion. Si, de nouveau, je vous accordais que, dans le cas imaginé par vous, tout homme développé au point de vue moral et pleinement vertueux pourrait, sous l’influence de la compassion et faute du temps nécessaire pour se rendre un compte exact de la valeur morale de sa conduite, pourrait, dis-je, se laisser aller au meurtre, que devrions-nous en conclure? Est-ce que, je le répète, Tamerlan, ou Alexandre le Macédonien, ou lord Kitchener ont tué ou fait tuer pour protéger de faibles créatures attaquées par des scélérats?

M. Z… – La comparaison de Tamerlan avec Alexandre le Macédonien est un piètre présage pour le résultat de notre examen historique. Mais, puisque, une seconde fois, vous abordez impatiemment ce domaine, permettez-moi une citation historique. Elle nous aidera réellement à saisir le lien qui existe entre les deux sujets: protection des personnes et protection de l’État.

C’était au douzième siècle, dans la ville de Kiev. Dès cette époque, les princes apanagés professaient, semble-t-il, vos théories sur la guerre. Ils pensaient que la discorde et la bataille réclament le chez soi[17]. Ils refusaient de se mettre en campagne contre les Polovtsi, par pitié pour le peuple et pour ne pas l’exposer aux souffrances de la guerre. Là-dessus, le grand prince Vladimir Monomach leur tint ce discours: « Vous plaignez les manants; mais vous ne songez pas que voici le printemps qui arrive. Le manant dévorera les champs… »

LA DAME. – Je vous en prie, pas de vilains mots!

M. Z… – Mais c’est dans la Chronique.

LA DAME. – Mais vous ne la savez pas tout entière par cœur. Employez votre langage. Après un début tel que: « Le printemps arrive », on prévoit une suite comme celle-ci: « Les fleurs s’ouvrent, le rossignol commence à chanter, et tout à coup voici le manant, l’homme qui sent mauvais… »

M. Z… – Soit. « Le printemps arrive. Le paysan va dans les champs avec son cheval, pour labourer la terre. Survient le Polovets, qui tue le paysan et qui prend le cheval. Les Polovtsi fourmillent. Ils massacrent tous les paysans, emmènent en captivité les femmes avec les enfants, pourchassent le bétail, brûlant le village. Alors, est-ce que vous ne plaignez pas le peuple? Moi, je le plains, et c’est pour cela que je vous invite à combattre les Polovtsi. » Cette fois, rougissant de honte, les princes obéirent; et, sous le règne de Vladimir Monomach, la terre connut le repos. Mais ensuite ils revinrent à leur pacifisme, qui repoussait les guerres extérieures pour le profit d’une existence oisive et scandaleuse sur le sol natal. Le résultat fut que la Russie dut subir le joug mongol. Quant aux propres descendants de ces princes, la figure historique d’Ivan IV nous apprend comment ils furent régalés.

LE PRINCE. – Je ne comprends rien. Tantôt, vous nous racontez un fait qui, jamais, à aucun de nous n’est arrivé et certainement n’arrivera; tantôt, vous rappelez un Vladimir Monomach qui n’a peut-être pas existé et avec lequel, en tout cas, nous n’avons rien à voir…

LA DAME. – Parlez pour vous, Monsieur[18].

M. Z… – Mais vous, Prince, vous descendez des compagnons de Rurik?

Usa las flechas ← → del teclado para pasar de capítulo.

Texte entier · 11 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library