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Capítulo 10 de 63

Texte entier · 10

LE PRINCE. – Cela est tout à fait incompréhensible… D’ailleurs, je devine: vous songez au fameux exemple d’un père qui, dans quelque lieu désert, voit sa fille innocente (pour le plus grand effet, on ajoute en bas âge) attaquée par un garnement furieux qui tente d’accomplir un hideux forfait. Alors, le malheureux père, n’ayant pas le moyen de la protéger autrement, tue l’agresseur. J’ai rencontré cet argument mille fois.

M. Z… – Ce qui est remarquable, cependant, ce n’est pas que vous ayez rencontré l’argument mille fois, mais que, pas une seule fois, personne n’ait entendu les gens de votre opinion critiquer pour de bon, ou même simplement pour la forme, ce pauvre argument.

LE PRINCE. – Mais quelle objection faire?

M. Z… – Voici. Voici. Eh bien! si vous ne voulez pas d’une objection en forme, faites-moi, de quelque manière directe et positive, la démonstration suivante: dans tous les cas sans exception, et par conséquent dans celui-là aussi dont nous parlons, ce serait absolument mieux de s’abstenir de résister au mal par la force, plutôt que d’employer la force en risquant de tuer un homme méchant et nuisible.

LE PRINCE. – Mais comment y aurait-il une preuve particulière applicable à une circonstance unique? Si vous reconnaissez qu’en principe le meurtre est, au point de vue moral, un acte mauvais, alors, le même jugement s’impose dans n’importe quel cas particulier.

LA DAME. – Oh! voilà qui est faible.

M. Z… – Et même très faible, Prince. Qu’en général, ce soit mieux de ne pas tuer que de tuer, là-dessus aucune discussion; nous sommes d’accord. Mais la question ne concerne que les cas uniques. On demande ceci: ne pas tuer, est-ce une règle générale ou reconnue telle – réellement absolue et, par conséquent, sans aucune exception, ni dans un cas unique, ni dans n’importe quelles circonstances? Même si elle n’admet qu’une seule exception, alors, elle n’est pas absolue.

LE PRINCE. – Non, je n’accepte pas que le problème soit posé de cette manière formelle. Supposons, comme je l’admets, que dans votre exemple exceptionnel, imaginé à dessein pour la discussion…

LA DAME (sur un ton de reproche). – Aïe! Aie!

LE GÉNÉRAL (ironiquement). – Oh! oh! oh!

LE PRINCE (imperturbable). – Supposons que, dans votre exemple imaginaire, mieux vaut tuer que de ne pas tuer – en réalité je ne l’admets pas, mais je veux bien supposer que vous ayez raison; et même je suppose que votre cas, au lieu d’être imaginaire, est réel. Eh bien! comme vous en convenez, il s’agit encore d’un cas tout à fait rare et exceptionnel. Or, notre discussion porte sur la guerre, phénomène général, universel. Vous n’oserez pas affirmer que Napoléon, ou Moltke, ou Skobelev se trouvaient dans une situation le moins du monde comparable à celle d’un père obligé de garantir sa fillette contre l’attentat d’un monstre.

LA DAME. – C’est mieux que tout à l’heure. Bravo, mon Prince[16].

M. Z… – En effet. C’est un saut fait avec adresse pour sortir d’une question embarrassante. Cependant, vous me permettrez bien d’établir entre ces deux phénomènes, meurtre unique et guerre, le lien logique et aussi historique qui les unit. Pour cela, reprenons d’abord notre exemple, mais sans ces particularités qui semblent en fortifier et qui, au contraire, en affaiblissent la signification. Inutile de parler d’un père ni d’une fillette, puisque avec eux la question perd tout de suite son caractère purement moral. Dii domaine de la conscience rationnelle et morale, elle se trouve transportée sur le terrain des sentiments moraux naturels: irrésistiblement poussé par l’amour paternel, le père tue le scélérat sur place, sans s’être arrêté à délibérer pour savoir s’il est obligé et s’il a le droit de faire cela en vertu du principe moral suprême. Donc, considérons, non pas un père, tuais un moraliste sans enfant et qui voit une faible créature, à lui étrangère et à lui inconnue, attaquée violemment par un robuste scélérat. Est-ce que, d’après votre théorie, ce moraliste doit, les bras croisés, prononcer une exhortation à la vertu, pendant que la bête infernale déchirera sa victime? Est-ce que, selon vous, ce moraliste ne ressentira pas une impulsion morale le portant à employer la force pour contenir le scélérat, même au risque et même avec la probabilité de le tuer? Et si, au contraire, il laisse se consommer le forfait, en l’accompagnant de bonnes paroles, est-ce que, selon vous, la conscience de ce moraliste ne lui reprochera rien et ne le rendra pas honteux jusqu’au dégoût de lui-même?

LE PRINCE. – Peut-être en serait-il ainsi pour un moraliste qui ne croirait pas à la réalité de l’ordre moral ou qui oublierait que Dieu n’est pas violence mais vérité.

LA DAME. – Cela est très bien dit. Et, maintenant, qu’y a-t-il à répondre?

M. Z… – Je réponds que je désirerais que cela fût dit encore mieux, plus simplement, d’une manière plus directe et en serrant de plus près la question. Vous avez voulu dire ceci: un moraliste qui croit réellement à la vérité divine doit, sans arrêter le scélérat par la force, se tourner vers Dieu et le prier d’empêcher l’accomplissement de la mauvaise action, soit au moyen d’un miracle moral, le soudain retour du scélérat sur la voie de la vérité, soit par un miracle physique – quelque soudaine paralysie.

LA DAME. – La paralysie n’est pas indispensable. Le brigand peut être effrayé par une circonstance quelconque, ou, d’une façon quelconque, détourné de son projet.

M. Z… – Peu importe. Le miracle ne consiste pas dans le fait lui-même, mais dans le rapport de conformité finale – paralysie corporelle ou secousse morale quelconque – avec la prière et l’objet moral de celle-ci. En tout cas, le moyen proposé par le Prince pour empêcher une mauvaise action conduit tout de même à la prière qui sollicite un miracle.

LE PRINCE. – Mais… c’est-à-dire… Pourquoi prière?… Et pourquoi le miracle?

M. Z… – Alors, quoi donc?

LE PRINCE. – Mais dès que je crois que le monde est gouverné par un principe bon et raisonnable, je crois que dans le monde rien n’arrive que ce qui est conforme à cela, c’est-à-dire à la volonté divine.

M. Z… – S’il vous plait, quel âge avez-vous?

LE PRINCE. – Que signifie cette question?

M. Z… – Elle n’a rien qui puisse vous offenser, je vous assure. Trente ans?

LE PRINCE. – Un peu plus.

M. Z… – Alors, il vous est certainement arrivé de voir, ou, sinon de voir, d’entendre dire, ou, sinon d’entendre dire, de lire dans les journaux que de mauvaises et d’immorales actions s’accomplissent tout de même dans ce monde.

LE PRINCE. – Eh bien?

M. Z… – Eh bien, alors? Cela signifie que « l’ordre moral » ou la vérité, ou la volonté divine, évidemment, ne s’accomplissent point par elles-mêmes ici-bas.

L’HOMME POLITIQUE. – Voilà enfin quelque chose qui se rapporte à la question. Si le mal existe, c’est que les dieux ne veulent pas ou ne peuvent pas l’empêcher; et, dans les deux cas, il n’y a pas de dieux du tout, en tant que forces toutes-puissantes et bonnes. C’est vieux, mais c’est certain.

LA DAME. – Oh! Comment! vous!

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Texte entier · 10 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library