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Capítulo 12 de 63

Texte entier · 12

LE PRINCE. – On le dit; en sorte que, selon vous, je devrais m’intéresser à Rurik, à Sinius et à Truvor?

LA DAME. – Pour moi, ne pas connaître ses ancêtres, c’est se mettre au niveau des petits enfants qui croient avoir été trouvés dans un jardin potager, sous un chou.

LE PRINCE. – Alors, que dire des infortunés qui n’ont pas d’ancêtres?

M. Z… – Tout homme a au moins deux grands ancêtres, qui, pour le profit commun, ont laissé des mémoires détaillés et instructifs: l’histoire nationale et l’histoire universelle.

LE PRINCE. – Mais ces mémoires ne peuvent plus nous enseigner ce que nous devons être maintenant ni ce que nous devons faire maintenant. Que Vladimir Monomach ait vraiment existé et pas seulement dans l’imagination de quelque moine, Laurent ou Ypathe; que même il ait été le meilleur homme du monde et qu’il ait plaint les manants avec sincérité; en pareille circonstance, il eut raison de guerroyer contre les Polovtsi, puisque, à cette époque sauvage, la conscience morale ne s’élevait pas au-dessus de la grossière et byzantine compréhension du christianisme et permettait de tuer pour l’amour de ce qui semblait être le bien. Mais comment agirions-nous ainsi, depuis que nous avons compris que le meurtre est le mal contraire à la volonté divine, interdit de toute antiquité par le précepte divin? De même, cela ne peut nous être permis en aucune manière, sous n’importe quel nom, et ne petit cesser d’être le mal, quand, au lieu d’un homme, on tue, sous la dénomination de guerre, des milliers d’hommes. C’est, avant tout, la question de la conscience personnelle.

LE GÉNÉRAL. – Eh bien! puisque c’est affaire de conscience personnelle, permettez-moi de vous soumettre l’exposé que voici. Au point de vue du sens moral, comme aux autres, naturellement, je suis un homme de valeur moyenne, ni noir, ni blanc, mais gris. Je n’ai manifesté ni vertu particulière ni particulière perversité. Les bonnes actions comportent toujours quelque point difficile à élucider. En aucune manière, on ne dit avec certitude, en conscience, ce qui vous fait agir: si c’est le bien véritable ou seulement la faiblesse de l’âme, les usages du monde et parfois la vanité. Tout cela est petit. Ma vie entière ne comporte qu’une seule occasion qui ne saurait être qualifiée petite. Le point essentiel, et j’en suis sûr, c’est qu’il n’y eut alors en moi aucune impulsion douteuse. Alors, en moi, prévalut la force du bien; et elle seule. Ce fut l’unique circonstance de ma vie où j’aie ressenti la pleine satisfaction morale et même, en quelque sorte, l’extase, parce que j’agissais sans le moins du monde réfléchir ou hésiter. C’est resté une bonne action jusqu’aujourd’hui, oui vraiment, et ce sera toujours mon meilleur et mon plus pur souvenir. Eh bien! mon unique bonne action, ce fut un meurtre, et non pas un petit meurtre. Car alors, environ dans l’espace d’un quart d’heure, je tuai beaucoup plus de mille hommes…

LA DAME. – Quelles blagues! [19]. Et moi qui pensais que vous parliez sérieusement!

LE GÉNÉRAL. – Oui, tout à fait sérieusement: je puis citer des témoins. Bien entendu, je n’ai pas tué avec les mains, avec mes mains pécheresses, mais avec six canons d’acier innocents et purs; avec la plus vertueuse et bienfaisante mitraille.

LA DAME. – Quelle bonne action est-ce que celle-là?

LE GÉNÉRAL. – Assurément, quoique je sois militaire et même, comme on dit aujourd’hui, « militariste », je n’appellerais pas acte louable la simple destruction d’un millier d’hommes quelconques, Allemands, Hongrois, Anglais ou Turcs. Ce fut une opération toute spéciale. Et, encore maintenant, je ne puis la raconter sans être ému, tellement elle me mit hors de moi-même.

LA DAME. – Eh bien! racontez vite.

LE GÉNÉRAL. – Puisque j’ai parlé de canons, tous avez certainement compris que le fait se passa dans la dernière guerre avec la Turquie[20]. J’appartenais à l’armée du Caucase. Après le 3 octobre…

LA DAME. – Qu’est-ce qui avait eu lieu le 3 octobre?

LE GÉNÉRAL. – La bataille livrée sur les hauteurs d’Aladjin, lorsque, pour la première fois, nous rompîmes toutes les lignes de l’« invincible » Moukhtar Pacha… Donc, après le 3 octobre, nous poussâmes notre avance. Je me trouvais sur le flanc gauche et je commandais l’avant-garde de reconnaissance. J’avais sous mes ordres les dragons de Nijni-Novgorod, trois sotnias de Koubantsi et une batterie d’artillerie à cheval.

Triste pays, malgré la beauté des montagnes; en bas, rien que des villages déserts et incendiés et des champs piétinés. Un jour, le 28 octobre, nous descendions une vallée, où, d’après la carte, nous devions rencontrer un gros village arménien. Pas de village, quoique, récemment encore, il y en eût un, réel, assez considérable, et dont la fumée était visible à un bon nombre de verstes. Je rassemble ma troupe; car, d’après les renseignements, nous risquions de nous heurter à une forte cavalerie. J’allais avec les dragons, les cosaques ayant pris la tête de la colonne. Tout près du village, la route fait un coude. J’examine. Les cosaques ont avancé, puis se sont arrêtés comme soudainement cloués. Ils ne bougent plus. Je galope vers eux. Avant d’avoir rien vu, je comprends, grâce à la puanteur que répand la chair grillée: les bachi-bouzouks ont abandonné leur cuisine. Un énorme train de chariots portant des Arméniens qui voulaient s’enfuir n’avait pu échapper: l’ennemi en avait fait à sa guise. Sous les chariots, il avait répandu le feu; et les Arméniens, attachés aux voilures, l’un par la tête, l’autre par les jambes, celui-ci de dos, celui-là par le ventre, étaient suspendus au-dessus des flammes et avaient grillé peu à peu. Les femmes avaient les seins coupés et le ventre ouvert. Je renonce à donner tous les détails. En voici encore un pourtant, qui s’est fixé dans mes yeux. Une femme, à la renverse, par terre, et le cou et les épaules serrés contre l’essieu d’un chariot, de manière à ce qu’elle ne pût tourner la tête, n’est ni brûlée ni éventrée, mais elle a le visage convulsé: nul doute qu’elle ne soit morte d’épouvante. En effet, devant elle, est plantée une longue perche sur laquelle est attaché un petit enfant nu, son fils certainement, noirci par le feu, et les yeux hors de l’orbite; et à côté, une grille contenant de la braise éteinte. D’abord, une telle angoisse mortelle s’empara de moi qu’il me répugnait de regarder le monde de Dieu; et mes actions devinrent toutes machinales. Sur mon ordre, on avança au trot. Nous entrâmes dans le village incendié: à la lettre, pas une maison, pas une cloison debout. Tout à coup, d’un puits desséché grimpe une espèce d’épouvantail… Boueux et déchiré, il est tombé la face contre terre et se met à raconter quelque chose en arménien. Après l’avoir relevé, nous l’interrogeons. C’est un petit Arménien intelligent, habitant un autre village. Il venait d’arriver là pour son commerce, lorsque les habitants se préparèrent à fuir. Ceux-ci se mettaient juste en mouvement quand apparurent les bachi-bouzouks, une masse, – quarante mille, disait l’homme. Naturellement, il ne les avait pas comptés. Il se cacha dans le puits. Il entendit des gémissements et sut ainsi ce qui se passait. Ensuite, il se rendit compte que les bachi-bouzouks prenaient une autre direction. Il songea que les bandits s’en étaient allés vers son village pour recommencer la même chose. Et il hurlait, en se déchirant les mains.

En moi s’établit nue clarté soudaine. Il me sembla que mon cœur se fondait. Réellement, de nouveau, le monde de Dieu me sourit. Je demandai à l’Arménien depuis combien de temps les démons s’étaient éloignés. Depuis trois heures, selon son calcul.

— Et jusqu’à votre village, la route est-elle longue pour des cavaliers?

— Environ cinq heures.

— Alors, en deux heures, impossible de les rattraper. Oh! mon Dieu! Mais y a-t-il une autre route pour vous? et plus courte?

— Oui, oui. – Et il tressaillait tout entier. – À travers la gorge, il y a une route qui est très courte et qui n’est guère connue.

— Peut-on s’en servir pour la cavalerie?

— On le peut.

— Et pour l’artillerie?

— Difficilement; mais on le peut.

J’ordonnai de fournir une monture à l’Arménien. Derrière lui, tout le détachement s’engagea dans la gorge. Comment nous fîmes pour gravir la montagne, je ne l’ai pas bien remarqué. De nouveau, j’étais redevenu machine; et cependant mon âme, légère, me semblait avoir des ailes. Une entière assurance m’animait: je savais ce qu’il fallait faire et je sentais que ce serait fait.

Nous commencions à sortir du dernier défilé après lequel on rejoint la grande route, lorsque je vis l’Arménien faire demi-tour et agiter les mains. « Ils sont là », dit-il. Je m’avançai en regardant de côté et d’autre, avec ma lorgnette: on distinguait la cavalerie. Assurément, pas quarante mille hommes, mais trois à quatre mille hommes, sinon cinq mille. Les démons aperçurent les Cosaques et marchèrent à leur rencontre, tandis que nous sortions du défilé sur leur flanc gauche. Ils dirigèrent une fusillade vers les cosaques. Les monstres asiatiques se servent du fusil européen comme de vrais hommes. Çà et là, un des nôtres tombait de cheval. Le premier des commandants de sotnias s’avança vers moi

— Excellence, donnez l’ordre d’attaquer. Sinon, nous serons fusillés comme des cailles par ces maudits avant d’avoir mis l’artillerie en position. Nous nous chargeons de les disperser nous-mêmes.

— Un moment de patience, mes chers amis. Je sais bien que vous êtes capables de les disperser: quelle douceur vous en reviendra? Dieu m’ordonne, non pas de les mettre en fuite, mais de les exterminer.

À deux chefs de sotnias je donnai l’ordre d’attaquer en ordre dispersé, de tirer sur les démons et, ensuite, ayant engagé l’affaire, de reculer vers l’artillerie, qui était dissimulée par la dernière sotnia. J’échelonnai les dragons de Nijni-Novgorod à gauche de la batterie. Je tremblais d’impatience. Il me semblait avoir toujours devant moi le petit garçon grillé, avec ses yeux hors de l’orbite. Et pendant ce temps-là, mes cosaques tombaient. Ô Seigneur!

LA DAME. – Comment se termina l’affaire?

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Texte entier · 12 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library