Capítulo 88 de 97
· 38
Puis, s’adressant au Rakshasa: « Tiens bon, scélérat, noctivague de mauvaises mœurs! Je sais maintenant qui tu es! »
À ces mots d’Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle, repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: « Où iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c’est le magnanime Râvana qui m’envoie ici pour satisfaire son envie de t’arracher la lumière. Ma force en magie est considérable et je m’appelle Kâlanémi. Je vais aujourd’hui, singe, dévorer ta chair jusqu’à la satiété! »
À ces paroles, Hanoûmat sentir doubler son courage, et, les sourcils contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s’engage; ils se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L’un et l’autre d’une grande force, tous deux épouvantables, l’un et l’autre d’une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche, ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste est et descend au séjour d’Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes vigoureux, campés sur la montagne.
Après qu’il eut donné la mort à l’inaffrontable Kâlanémi, le héros monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: « Qui es-tu, toi, qui es venu, sous la forme d’un singe, au mont Gandhamâdana? »
À ces mots, il répondit: « L’homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. C’est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée l’Extracteur-des-flèches.
« Mon désir est que vous l’indiquiez, héros; veuillez m’accorder votre bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et docile aux volontés de ce puissant monarque. »
— « Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? Qu’on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil de sa race! » À ces mots, les vigoureux Gandharvas l’environnent, et, remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds, avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s’enflamma de colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule d’herbes sèches. Il tua dans un clin d’œil tous ces trente millions de robustes guerriers.
Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple cette montagne céleste, remplie d’arbres et de lianes, séjour des tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d’impatience, il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura de ses bras et déracina, comme en se jouant, l’inébranlable plateau de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée d’arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là des sièges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes s’enroulaient à l’entour des arbres divers, où maint oiseau s’ébattait dans toutes les variétés du vol.
Déracinée avec tant de vigueur par l’auguste fils du Vent, la montagne pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, ses habitants, de chaque espèce; il s’élança lestement avec elle au milieu des airs et partit avec rapidité.
À l’aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas, les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s’entredirent stupéfaits: « Nous n’avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi merveilleux! Le héros capable d’accomplir un exploit tel: tuer dans un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction, tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les œuvres qui ont aujourd’hui signalé ta vigueur sont égales aux œuvres mêmes des Immortels. »
Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains, aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à Sougrîva, Râma et Vibhîshana: « Je n’ai pas trouvé sur le Gandhamâdana cette plante salutaire. J’ai donc apporté ici la cime entière de cette montagne.
Le noble Raghouide s’empresse alors de louer Hanoûmat à la grande force: « L’œuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux lieux où tu l’as prise; car c’est le théâtre où les Dieux viennent toujours s’ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune. » Soushéna d’un regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l’herbe salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L’héroïque meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l’odeur, qu’il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À l’instant même il se releva de la terre où il était couché.
Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: « Viens! viens! » dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des larmes de plaisir, l’embrassa une seconde fois et lui dit: « Héros, je te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort! »
Les singes de s’écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s’était remis debout sur le sol de la terre: « Bien! bien! » Ils rendent à l’envi des honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en souriant: « Grâce à toi, je revois Lakshmana vivant, ce frère bien-aimé! »
À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures, les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L’aspect de cette montagne, qu’ils n’avaient pas encore vue là jusqu’à cette heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils s’approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, lui disent-ils, de visiter cette montagne; et le magnanime roi d’en accorder à tous la permission.
Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et, dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu’il y avait de fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne.
Quand Râma les vit descendus: « Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes ordres au fils du Vent. Qu’il remporte cette montagne et qu’elle soit remise à la même place, d’où elle fut arrachée. »
Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain, s’incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la montagne sublime et s’élance avec elle rapidement au milieu des airs.
Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans le ciel; et, s’adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait d’orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra, de qui le ventre s’arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d’une force immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague Kankatounda:
« Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus duquel il n’est rien de supérieur. » À ces mots de Râvana, les noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent à la main des projectiles variés et s’élancent tous au milieu des airs.
Quand ils virent l’inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: « Qui es-tu sous les formes d’un singe, toi qui marches tenant une montagne? Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de t’arracher la vie! »
Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes: « Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m’appuyant sur la seule force de mon bras! »
Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu’il avait affaire à des courtisans de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D’autres, liés dans le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne, pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus, entrelacés dans un fil d’or. Après de violents efforts Tâladjangha, entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se dégager de la chaîne et prit la fuite.
Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas de lui jeter cette acclamation: « Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi capable d’accomplir un exploit tel avec une puissance infinie et d’exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette montagne! »
Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet sa montagne à la même place d’où elle fut arrachée.
Cependant le monarque aux dix têtes s’était retiré à l’écart, et, par la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au feu, muni complétement de projectiles et d’armes, aussi épouvantable à voir qu’Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et d’une vitesse nonpareille s’attelaient à ce char fortuné, solidement cuirassé, enrichi d’or partout, et conduit par un habile cocher, quoiqu'il se mût à la seule pensée de l’esprit.
Monté dans ce char, le roi décacéphale, visant d’un œil attentif, assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards, semblables au tonnerre. « Il est inégal, dirent les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et Râvana monté dans un char! »
À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d’envoyer sur-le-champ à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre aussitôt du ciel et s’approcher du Kakoutsthide le char fortuné du monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d’or, avec ses parois admirablement incrustées d’or, avec son timon fait de lapis-lazuli, avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que l’astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d’or, agitant sur le front des panaches d’or et secouant sur le corps des chasse-mouches blancs.
Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana, Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d’étonnement. « Il arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est armé d’une magie puissante, met en jeu pour nous tromper. »
À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: « Visitons nous tous, char, attelage et cocher! » Mais à la vue des chevaux qui se tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée: « Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des Rakshasas qui sont ici: il n’existe, meurtrier des ennemis, aucun char de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois ici de ces présages qui annoncent le succès. »
Usa las flechas ← → del teclado para pasar de capítulo.