Capítulo 85 de 97
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Indradjit, admirant son exploit, s’enorgueillit, jeta au loin un immense cri et tint ce langage: « Frappé de mes flèches, tu vas rester ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta main! »
Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants, Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison: « Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n’ayant rien fait encore? C’est moi qui, sans t’avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni mépriser ta valeur, te ferai mordre la poussière à cette heure même, ô le plus vil des Rakshasas! »
À ces mots, Lakshmana d’une grande vitesse plongea dans le fils de Râvana une flèche à cinq nœuds, lancée d’une corde tirée jusqu’à son oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son tour Lakshmana avec trois dards bien décochés.
Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d’un visage intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: « Ce tir, noctivague, n’est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n’ont pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent les héros qui désirent la victoire! » Le guerrier à ces mots le perça cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du noctivague, sa vaste cuirasse d’or tombe çà et là sur le fond du char, comme on voit filer dans le ciel une multitude d’étoiles. Sa cotte de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous les côtés et respirant d’un souffle haletant. L’homme et le Démon exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l’un à l’autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre.
Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à milliers brisaient et fendaient les airs.
Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l’un avec l’autre une effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards les quatre chevaux noirs aux ornements d’or, qui traînaient ce lion des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante, signalée, meurtrière des ennemis et telle qu’un serpent. Lancée par son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.
Mais, voyant son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d’arrêter vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.
Indradjit, ayant brisé d’abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana, lui plante trois dards bien empennés au milieu du front, en homme de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d’Indradjit aux boucles d’oreille faites d’or. L’un et l’autre habiles archers, l’âme déterminée à la victoire, s’étant mis à portée, ils se frappèrent de coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables.
Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente, bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de splendeur, aux nœuds droits, au toucher pareil à celui du feu ou mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des Asouras et des Dieux, l’auguste Indra, cette puissante divinité aux coursiers fauves, extermina les Dânavas.
Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès de lui-même: « Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, un cœur attaché à la vérité, un guerrier qui n’a point son égal pour le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu’il fut dévoué à son père, qu’il est une grâce accordée aux Dieux, que c’est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu’il aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa! »
Ces mots dits, l’héroïque Lakshmana tire jusqu’à son oreille et décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but. Elle fait tomber violemment du corps d’Indradjit sur le sol de la terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses pendeloques flamboyantes.
Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains, applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et des Apsaras elles-mêmes.
À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas, maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les points de l’espace. Après qu’ils ont envoyé une volée de traits, les Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes, les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la mer, ceux-ci gravissent les montagnes.
Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux œuvres méchantes eut succombé, l’auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l’épouvante dans tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent de compagnie et proclament joyeux: « Que les Brahmes désormais se promènent sans inquiétudes, leur ennemi n’est plus! »
De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d’une irrésistible vigueur, poussent à l’envi des cris de joie. Se balançant, jetant des cris, se glorifiant, tous les singes s’étaient approchés et formaient un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient à l’envi ces mots: « Victoire à Lakshmana! » L’âme remplie de joie et s’embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux différentes histoires concernant ce noble frère de l’aîné des Raghouides.
Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s’en revint, l’âme dans la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où l’attendaient Râma et Sougrîva.
« Qu’est-il arrivé? » dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère. Alors, comme s’il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta point lui-même la mort d’Indradjit au magnanime Raghouide. « Mais la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l’intrépide Lakshmana! » Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l’affaire. À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale.
Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement son frère, le Raghouide alors fut près de s’évanouir, partagé qu’il était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros, donné pour l’accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu’il eut posé dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l’embrassa: il tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et dit:
« Cet exploit difficile, que tu viens d’accomplir, est heureux au plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit était son dernier asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc aujourd’hui avec une nombreuse foule de troupes! »
Ensuite, ayant ranimé son frère et l’ayant serré dans ses bras étroitement, Râma, s’adressant à Soushéna, debout à son côté, lui parla en ces termes: « Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ, la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande science, un remède qui le rende à la santé. »
À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l’Himâlaya et nommé l’Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses douleurs s’éteignirent et ses plaies furent cicatrisées.
Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé de l’armée détruite, s’en vont, éperdus, consternés, la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de Lakshmana.
Le despote aux longs bras s’évanouit; hors de lui-même, il perdit le sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:
« Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd’hui as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j’estimerai davantage, lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! Hélas! c’est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où tout guerrier est un immortel. Mais, s’il a sacrifié sa vie pour son maître, l’homme au cœur mâle entre aussitôt dans le Swarga.
« Abandonnant, et l’hérédité du trône, et Lankâ, et l’empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t’en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés! N’était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour d’Yama? Et les rôles sont ici renversés! »
Tandis qu’il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en défaillance.
Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.
« Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru le tuer, s’écria: « La voici, votre Sîtâ! » Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine, trop fidèle au kshatrya, son époux! »
Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux ministres, qu’il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides, et chaque pied, qu’il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la terre.
Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, mal contenu par ses ministres: « Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le devoir? tuer une femme est une action qui ne te sied d’aucune manière, à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration des sacrifices et distingué surtout par ta haute sagesse.
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