Capítulo 84 de 97
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« Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l’Himâlaya, roi des monts. Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d’or, appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d’un éclat incomparable: c’est la Montagne-des-simples, riche de toutes les herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s’offriront à tes yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles illuminent les dix points de l’espace. Une d’elles, herbe précieuse, ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène sur les membres guéris une couleur égale et naturelle. Prends-les toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie! »
À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes.
Après qu’il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan sous-marin et s’élança dans les airs d’une vitesse impatiente et merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe aperçut bientôt l’Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux, orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique aspect et semblables à des masses de nuages blancs.
Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme, ayant su qu’Hanoûmat n’était venu dans ce lieu que pour s’emparer d’elles, se cachèrent à l’instant même dans l’invisibilité. Le noble singe, ne les voyant pas, s’irrite; il pousse un cri de colère, il ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles au roi de la montagne:
« Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l’instant même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la terre! » Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment, d’un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux.
Quand il eut déraciné ce plateau, il s’élança dans les cieux avec lui et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s’en alla rapidement célébré à l’envi par les chœurs des Immortels et des Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils du Vent, tel qu’une montagne lui -même, comme le tchakra de feu jette dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s’est armé de son disque aux mille tranchants.
Aussitôt qu’ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs acclamations de joie; le Mâroutide, de son côté, jette un cri de triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au bruit de ces clameurs effrayantes, crient d’une manière encore plus épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque issu de Raghou ont-ils respiré l’odeur exhalée des célestes panacées, soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de toutes ses blessures.
Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris de joie, ils se relevaient tout à coup, célébrant à l’envi ce glorieux fils du Vent!
Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l’armée des singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. Mais bientôt, saisi d’une grande colère au souvenir mainte et mainte fois renouvelé des Rakshasas, tombés morts sous les coups des singes, le héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu’il eut franchi d’un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant noctivague résolut de mettre en œuvre la magie pour fasciner les quadrumanes hôtes des bois.
Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée dans son char: puis, guerrier habile en l’art des combats, il s’avança dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de combattre, s’élancent, enflammés de colère et les mains pleines de rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faîte de montagne, sommet immense et d’un poids accablant.
Il vit, montée sur le char d’Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le char, l’air consterné et les membres souillés d’impuretés, son âme se troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchiréepar le chagrin et montée sur le char du Râvanide: « Quel est son dessein? » pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants des quadrumanes sur le fils de Râvana.
Rempli de colère en voyant l’armée des singes, le Râvanide tire son glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: « Râma! Râma! »
Alors qu’il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba dans un profond abattement et versa de ses yeux l’eau dont la source est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide avec menace: « Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la scélératesse inspire les résolutions, il n’est pas séant à toi de faire une chose telle, basse, ignominieuse!
« Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure et sans défense? De quelle offense cette dame s’est-elle rendue coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer? »
À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat, plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans un rapide combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans l’armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus vaillant des singes: « Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes yeux, à l’instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te réponds qu’on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine à l’ennemi. »
Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil, tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante personne.
Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté: « Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l’ardeur éteinte pour les combats? Où s’en est allée votre âme héroïque? Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied pas de fuir à des héros nés en de nobles races. »
Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d’empoigner aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.
Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher le but, rompit la terre et s’y plongea. La chute du rocher mit le trouble dans l’armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer sur elle en poussant des cris.
Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec douleur ce langage: « Fils de Raghou, tandis que nous combattions de tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux, Sitâ versant des pleurs. Consterné, l’âme troublée, je l’ai vue de mes yeux gisante, dompteur des ennemis, et, l’esprit enveloppé d’épaisses ténèbres, je suis venu t’en apporter la nouvelle. » À peine le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance évanouie.
Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s’occupait à rendre le sentiment à Râma, Vibhîshana revint d’inspecter les troupes et de leur assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s’étant approché de l’infortuné Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que Sougriva, en même temps que Lalislimana. Il vit aussi le Raghouide à la grande vigueur, joie de la race d’Iksh-wàkou, tombé dans l’évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.
À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: « Qu’est-ce? » dit Vibhîshana, le cœur affligé d’une peine intérieure. Lakshmana, voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée: « Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d’apprendre à l’instant par la bouche d’Hanoûmat qu’Indrad-jit a tué Sitâ, et soudain il est tombé dans cet évanouissement… »
Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit, adresse à l’évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment consolantes: « Dans ce qu’est venu te raconter Hanoûmat d’un air consterné, il n’y a pas moins de fausseté, je pense, qu’il n’y en aurait dans cette nouvelle: « Toute la mer est à sec! » Je sais, guerrier aux longs bras, quelles sont à l’égard de Sitâ les résolutions de l’impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps qu’ils parlaient au nom du devoir: « Abandonne la Vidéhaine! » mais il n’a point écouté cette parole.
« Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi sans raison; car toute l’armée va perdre courage en te voyant la proie du chagrin. »
Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d’une grande quantité d’or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: « Dans un instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce terrible Démon, comme le feu consume un tas d’herbes sèches. »
Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma.
Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s’avance impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d’armes et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana, et sur les principaux des singes: « Voyez ma force! s’écria dans la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez maintenant de supporter dans cette guerre l’insupportable averse des flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d’une voix semblable au tonnerre du nuage et semant d’une main prompte sur le champ de bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l’heure, sous les coups de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la noire habitation d’Yama! »
À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas, Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d’une voix que la peur ne troublait pas: « On aborde aisément avec la langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des Rakshasas, c’est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure des actes.
« Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d’outrage. » Le puissant héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards, pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent leur vol en sifflant comme des reptiles.
Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d’un feu sans fumée.
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