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The ConsciousLibrary

Capítulo 65 de 97

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« Raconte à mon époux ces deux faits de notre vie intime, ce qui sera pour toi le meilleur des signes devant lui: « Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément d’arbres et de lianes, dans les massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps que j’habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un jour, que j’avais recueilli au milieu des bois les racines et les fruits, je m’assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m’avais attirée. Alors tu pris en jouant de l’arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui, dans un embrassement, fut imprimé sur ta poitrine.

« Une autre fois, que j’avais étalé des viandes de cerf devant la porte de l’ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l’en empêchai, lui jetant des mottes de terre. La corneille s’irritant vient alors me frapper de tous côtés: en colère, à mon tour, je lève ma robe, comme un bouclier, contre les assauts du volatile. L’oiseau enlève de force, il mange la chair, que j’avais semée en l’honneur de tous les êtres; et toi, Râma, tu n’eus aucun souci que j’eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là, j’étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l’oiseau, avide de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi, insoucieusement assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette petite guerre avait amusé.

« Là, fondant sur moi à tire d’aile, le volatile me frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche du carquois, l’envoya contre l’oiseau. C’était l’arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans les airs; et la corneille, visée par toi, s’enfuit, prenant des routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre. Enfin n’ayant pu trouver la paix dans les mondes, c’est auprès de toi-même qu’elle vient chercher un asile.

« Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: « La flèche, que j’ai décochée, ne l’est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu’elle détruise en toi? » L’oiseau choisit de perdre un œil, que le trait fit périr à l’instant. Tu n’as pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux, maître du monde, épargner le Démon qui m’a ravie de tes bras! Courageux et fort, comme tu l’es, fils de Raghou, pourquoi ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier l’arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi! »

À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: « Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie dans son cœur. »

À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe Hanoûmat le joyau qui retenait la chevelure attachée: « Donne-le à Râma, » dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut le bijou, s’inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. « Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t’abandonner au chagrin! »

Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d’elle, il fit ces réflexions: « Il reste peu de chose dans cette affaire; j’ai vu la princesse aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[7], qui sont dans l’ordre avant le quatrième, c’est à mes yeux celui-là que je dois employer.

« Oui? Je ne vois que l’énergie maintenant pour dénouer ce nœud: après que j’aurai tué quelque héros éminent des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d’autre, le tour des moyens amiables.

« Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et d’arbres variés; bocage, le charme de l’âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque. »

À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d’éléphants ivres d’amour. Bientôt ce bocage n’offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses arbres cassés, ses bassins d’eau rompus, et ses montagnes réduites en poussière.

Quand le grand singe, émissaire de l’auguste et sage monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il s’avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.

Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le trouble et l’épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.

Elles, à l’aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin qu’un nuage, de s’enquérir à la fille du roi Djanaka: « Qui est-il? De qui est-il né? D’où vient-il? Quel sujet l’a conduit ici? Et comment, fille de roi, se fait-il qu’il tienne ici conversation avec toi? »

Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: « Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu’il est donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu’ils veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu’il est et ce qu’il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent: il n’y a pas de doute! »

À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d’étonnement: les unes de rester là, les autres de s’en aller raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu’à terre, pleines d’effroi et les yeux égarés: « Roi, lui dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d’une vigueur outre mesure se tient au milieu du bocage d’açokas, où il s’est entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, mais en vain; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce qu’il est. Ce doit être, soit un messager d’Indra, soit un émissaire de Kouvéra; ou Râma peut-être l’envoie à la recherche de Sîtâ. En peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n’a point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d’ailleurs il semble garder la Djanakide. Il défend l’abord d’un çinçapâ aux branches semées de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s’est approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage. »

À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.

Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l’âme avait déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage rendu, l’invincible Indradjit monta dans son char, auquel un art merveilleux avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d’une vitesse épouvantable et pareille au vol de Garouda, le monarque des oiseaux.

Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu’il entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du héros Indradjit, qui s’avançait dans son véhicule, le singe poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.

Alors ces deux héros à la grande force, à l’ardente fougue dans l’action, au cœur dur au milieu des combats, le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons, entre lesquels s’est allumée la guerre.

Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile de ceux qui manient les armes, s’élança tout à coup dans les routes de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se tint devant les flèches du héros et s’en moqua. Doués également de rapidité, experts l’un et l’autre dans les choses de la guerre, alors ces deux athlètes d’engager un combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d’Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l’un en face de l’autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros des singes: « J’ai vu que cet animal est immortel; ainsi de quels moyens n’userai-je pas, comme inutiles, pour me saisir de lui? »

Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce trait puissant le tenait garrotté.

Quand le singe eut reconnu la puissance du trait enchanté, il songea que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s’en délivrer: il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout doué qu’il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s’affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont il devait la science à la faveur de Brahma. « Hélas! s’écria-t-il, il n’est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle autre n’en peut détruire l’effet: nous voilà tombés dans un grand péril! »

Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l’attacher avec des cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.

À l’aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié fortement avec l’écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien formidable, dont la délivrance n’était pas connue au noble singe.

Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des Rakshasas, ses ennemis: « Si du moins la curiosité, pensa-t-il, inspirait l’envie de me voir au monarque des Rakshasas! » Battu à coups de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, ce qu’il désirait, introduit en la présence du monarque des nocturnes Génies.

Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l’âge, les bonnes mœurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s’annoncer à lui dans ces termes: « Je viens ici en qualité de messager, envoyé de sa présence par le monarque des singes. »

Saisi d’un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: « Interroge ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l’amène? Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas? »

À ces paroles du monarque: « Rassure-toi! dit Prahasta: salut à toi, singe! Tu n’as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t’envoie maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n’aie pas d’inquiétude, singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l’envoyé de Kouvéra? ou d’Yama? ou de Varouna? N’as-tu pris cette forme épouvantable que pour entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n’est pas d’un quadrumane et tu n’as du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile de sauver ici ta vie! »

À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d’une âme ferme, il se fit connaître au Démon: « Je ne suis pas l’envoyé de Çakra, ni celui d’Yama, ni le messager de Varouna. Aucune alliance ne m’unit, soit au Dieu qui donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d’eux ne m’a donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c’est comme singe que je viens ici. Il ne m’était pas facile d’obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j’ai détruit son bocage, c’est afin d’être amené en sa présence.

« Il est impossible qu’une arme fée m’enchaîne avec ses liens, quelque longs même qu’ils soient, car jadis le père des créatures m’accorda cette faveur éminente. Mais, comme j’avais envie de voir ici le roi, j’ai permis à cette arme de m’attacher: « Qu’importe! ce fut là ma pensée; puisque j’ai le pouvoir de m’en délivrer! » Et j’ai subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces lieux comme le messager du plus grand des Raghouides à la force sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais t’adresser ici en cette qualité. »

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· 15 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library