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Capítulo 6 de 97

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« Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand, et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d’une haute renommée, remit l’empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira sur une cime de l’Himalaya, où il embrassa la carrière de la pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d’un éclat immortel, voulait obtenir à force de macérations, que la Gangâ descendît purifiante ici-bas; mais, n’ayant pu voir son désir accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la terre au ciel.

« Dilipa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre-mais, conduit par la maladie sous la main de la mort, il n’arriva point, ô le plus éminent des hommes, à dénouer le nœud pour la descente du Gange ici-bas. S’en allant donc au monde du radieux Indra, qu’il avait gagné par ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa couronne à son fils Bhagîratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghoti, un monarque plein de vertu; mais il n’avait pas d’enfant, et le désir d’un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.

« Ascète énergique, il se macéra sur le mont Caukarna dans une rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l’air, se dévouant l’été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l’hiver dans l’eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n’ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture; il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.

« À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications, l’auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au solitaire dans l’exercice de sa pénitence: « Bienheureux Bhagîratha, lui dit-il, je suis content de toi; reçois donc maintenant de moi la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre. »

« Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne, l’éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains jointes, répondit en ces termes:

« Si Bhagavat est content de moi, s’il est quelque valeur à ma pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne jamais à s’éteindre en aucune manière dans la famille d’Ikshwâkou! Je n’ai rien à demander qui me soit plus cher. »

« À ces paroles du royal solitaire, l’aïeul originel de tous les êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces: « Bienheureux Bhagîratha, distingué jadis par ton adresse à conduire un char, maintenant par la richesse de tes mortifications, que la famille d’Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit jamais retranchée des vivants.

« Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves, briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d’abord le dieu Çiva de porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde une autre puissance que Çiva capable de supporter l’impétuosité écrasante du fleuve tombant: implore donc cette grande divinité. »

« Il dit, et, quand il eut de nouveau engagé ce roi à conduire le Gange sur la terre, l’aïeul primordial des créatures, Bhagavat s’en alla dans le triple ciel. »

« Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le bout seul d’un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés en l’air, sans aucun appui, n’ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri, immobile comme un tronc d’arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l’année eut accompli sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne la nourriture à tous les animaux, l’époux d’Oumâ parla ainsi à Bhagiratha:

« Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le fleuve au triple chemin. »

« À ces mots, étant monté sur la cime de l’Himalaya, Mahéçwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Gangà: « Descends! »

Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djata, formant un bassin large de plusieurs yaudjanas et semblable à la caverne d’une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Çiva, infini dans sa splendeur.

« Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête du grand Dieu le temps qu’il faut à l’année pour décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagiratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadeva, l’immortel époux d’Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s’échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le purificateur du monde, le Gange, enfin, vaillant Râma.

« À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là en nageant, et l’aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui s’amusait à suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des Immortels à la vigueur infinie s’étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ dans le monde inférieur.

« Or, la splendeur naturelle à ces troupes des Immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d’une clarté flamboyante, égale aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages.

« Le fleuve s’avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux; tantôt il se développait en largeur, tantôt ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.

« Le ciel était enveloppé comme d’éclairs jaillissants çà et là: l’atmosphère, toute pleine d’écumes blanches par milliers, brillait, comme brille dans l’automne un lac argenté par une multitude de cygnes. L’eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivî.

« Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s’étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, l’ayant répandue sur eux, ils devinrent à l’instant même lavés de toute souillure. Ceux qu’une malédiction avait précipités du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives, les Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l’univers entier nageait dans l’allégresse.

« Cette descente de la Gangà comblait enfin de plaisir tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangà venait par derrière, comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d’un pied allègre, parée d’une guirlande et d’une aigrette d’écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s’avançait comme en s’amusant d’un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des Rishis, les Daityas, les Dànavas, les Rakshasas, les plus éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char triomphal de Bhagiratha.

« De même, tous les animaux qui vivent dans les eaux accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la Gangà se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la terre, à l’endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du fleuve sacré. Alors, s’étant revêtus de corps divins, tous de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles:

« Tigre saint des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. En mémoire de lui, ce réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais Sàgara dans le monde, portera, n’en doute point, ce nom d’âge en âge à la gloire.

« Aussi longtemps que l’on verra subsister dans ce monde-ci l’immortel Sàgara, c’est-à-dire la mer, aussi longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque, deviendra même ta fille.

« Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, comme elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ[7].

« Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l’eau en l’honneur de tes ancêtres; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux Sagara, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela son désir.

« De même, Ançoumat, d’une splendeur incomparable dans le monde, ne put, cher ami, effectuer son vœu de faire descendre le Gange, qu’il invitait à couler sur la terre.

« Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs de kshatrya, était d’une énergie sans mesure; il désirait voir le Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant ses mortifications n’avaient point eu d’égales parmi celles des antiques rois, qui avaient embrassé la vie d’anachorète et que la vertu illuminait d’une splendeur semblable à la sainte auréole des Maharshis.

« Par toi seul, noble taureau des hommes, cette grâce a donc été obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le monde et même estimée dans le ciel par tous les treize plus grands Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre, vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.

« Purifie-toi d’abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton aise en l’honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. Adieu, noble taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde du Paradis! »

« Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité sainte de s’en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma, où ne pénètrent pas les maladies.

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· 6 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library