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Capítulo 47 de 97

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À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougriva:

« Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l’honneur, balancer le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes résolutions, sans connaître bien l’origine de cette inimitié qui vous divise à tel point. »

À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit d’un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les circonstances de cette rivalité fraternelle:

« Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer dans la tombe: « Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il fut donc sacré, d’un consentement universel, monarque et seigneur des peuples singes; et moi, tandis qu’il gouvernait ce vaste empire de mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les affaires un serviteur obéissant.

« Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d’une grande force appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu’ils se disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour, à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des ténèbres ce rugissement d’un bruit épouvantable; et, tombé sous le pouvoir de la colère, il s’élança hors de la gueule ouverte de sa caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour empêcher qu’il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.

« Aussitôt qu’il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon s’enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l’Asoura fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de hautes graminées; il s’y précipite soudain; tandis que nous, en approchant, les grandes herbes nous enveloppent et nous dérobent sa vue. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli, transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus: « Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de l’antre aux abords très-difficiles, jusqu’au moment où, mon rival tué, je sorte d’ici! »

« À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous mes efforts d’arrêter sa résolution; ce fut en vain, il s’engagea malgré moi dans cette caverne. Une année complète s’écoula entièrement depuis son entrée, et je testai devant la porte en faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne l’ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une terrible inquiétude. Je craignais qu’il n’eût péri victime d’une trahison.

« Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n’en pas douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux; et tout mon cœur en fut troublé. En même temps il vint du milieu de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés par des Asouras et mêlés aux cris d’un combattant qui se voit tué dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère avait succombé, et je pris enfin le parti de m’en aller. Je revins, assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que j’eus comblé avec des rochers l’entrée de cet antre fatal et versé, mon ami, d’une âme déchirée par la douleur, une libation d’eau funèbre en l’honneur de mon frère.

« En vain j’employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce trône vacant. Mais, tandis que je gouvernais l’empire avec justice, Bâli revint, fils de Raghou, après qu’il eut tué son terrible ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une soudaine colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers et m’adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou, j’avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le respect, je n’en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus respectueuses, en observant les règles de l’étiquette. Mais ce fut en vain que j’honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les repoussa tous.

« Alors ce monarque des singes convoqua l’assemblée des sujets et m’infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: « Vous savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de batailles et plein d’un immense orgueil, vint une nuit me défier au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je m’élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi, que j’ai là sous la figure de mon frère, me suivit d’un pied rapide. Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit, accompagné d’un second, alors, saisi d’un tremblement extrême, il se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant l’Asoura fuir si lestement sur la terre: « Arrête! lui criai-je furieux avec Sougrîva; arrête! »

« Après qu’il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la crainte, il se déroba sous la terre au fond d’une caverne. Aussitôt que je vis l’ennemi, qui m’avait toujours fait du mal, entrer dans ce lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: « Mon dessein n’est pas de m’en retourner à la ville sans avoir tué mon rival: attends-moi donc à la porte de cette caverne. »

« Persuadé qu’il assurait mes derrières, je m’engageai dans cette grande caverne, et j’y passai toute une année à chercher la porte d’une catacombe intérieure.

« Enfin, je vis cet Asoura, de qui l’arrogance avait semé tant d’alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille. Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche; et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri de désespoir. Après que j’eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l’orifice de la caverne. J’appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n’ayant reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins chez moi sain et sauf, comme j’en étais parti. Il m’avait donc enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier l’amitié qu’il devait à son frère! »

« Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, que m’a donné la nature, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà, fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu’il m’a fait subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.

« Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne et me fit trembler, en levant sur ma tête un arbre épouvantable. Je m’enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre, fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les mers, qui la revêtent de leur humide manteau. Enfin, j’arrivai au Rishyamoûka, et, comme une puissante cause oblige cet invincible Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.

« Je t’ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m’attira cette mortelle inimitié: vois! j’étais innocent et je n’avais pas mérité le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou, daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici, tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce farouche Bâli. »

À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se mit à ranimer le courage de Sougrîva: « Mes dards, que tu vois, ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui brillent à l’égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le cruel Bâli. Oui! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des bonnes mœurs, n’a plus de temps à vivre que celui où mes yeux n’auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse. »

Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l’égal de l’arc même du puissant Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept palmiers, déchaîna contre eux ce merveilleux projectile. Le trait paré d’or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu’au sein des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d’un cygne; et, brillante d’une lumière infinie, elle revint d’où elle était partie et rentra d’elle-même au carquois de son maître.

Quand il vit les sept palmiers traversés d’outre en outre par la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable, Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front et se mit à glorifier le noble Raghouide:

« Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme l’Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui de la mort, ni l’Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est l’auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la main, ni le Vent, ni le Feu même n’est égal à toi!

« Quel être mâle est capable de résister à celui, de qui la main put transpercer à la fois d’une seule flèche ces grands palmiers et cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon chagrin est dissipé; maintenant mon cœur est inondé par la joie; maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce Bâli, toujours ivre de combats! »

À ces mots, le héros à la grande science, Râma d’embrasser le noble singe à la parole agréable et de lui répondre en ces termes, approuvés de Lakshmana: « Viens avec moi, Sougriva; je vais à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au combat cet ennemi, qui a dépouillé les formes du frère! » Sur les paroles de Râma, l’exterminateur des ennemis: « Je te suis, » reprit avec joie Sougriva; et tous deux alors ils s’avancent d’un pied hâté. Ils parviennent d’un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres dans la forêt impénétrable. L’aîné des Raghouides y tient alors ce langage à Sougriva: « Appelle ton frère au combat, force Bâli à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort avec une flèche brillante comme la foudre. » À peine le Kakoutsthide à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu’une grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une guirlande céleste, au tissu d’or, embelli de mille pierres fines, tomba du firmament sur la tête de Sougriva; et, dans sa chute du ciel vers la terre, cette guirlande d’or, ouvrage d’un Immortel, resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu’on aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d’amour, un habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d’une main soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.

Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de son frère, sa colère s’enflamma soudain, et furieux il sortit de sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors, s’éleva entre ces deux rivaux un combat d’un assourdissant tumulte: telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].

Ils se frappaient l’un l’autre dans cet horrible duel avec leurs paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des montagnes!

En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement l’un à l’autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et la force: il reconnut alors qu’on ne pouvait distinguer le premier du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. Dans cette parfaite ressemblance, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche au milieu du combat.

Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce qu’il s’imaginait une trahison du Raghouide, son allié, Sougrîva se mit à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt. À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s’était dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte d’une malédiction, jadis fulminée contre lui, et s’en retourna en disant: « Tu m’as échappé! »

Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s’en vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de honte: « Après que tu m’as fait admirer ta force et que tu m’as dit: « Provoque Bâli au combat! » pourquoi donc as-tu mis ta promesse en oubli et m’as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?

« Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de ton amitié pour m’aider à recouvrer mon royaume, puisque j’allais cesser de vivre? »

Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles affligées et beaucoup d’autres semblables: « Dépose ton chagrin, Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes, qui me retint de lancer ma flèche.

« Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l’un à l’autre semblables par la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre, station, marche, regard ou parole, il n’est rien qui vous distingue à mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle ressemblance de formes, je n’ai point alors décoché ma flèche: « Qui m’assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami? »

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· 47 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library