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The ConsciousLibrary

Capítulo 45 de 97

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« Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd’hui que j’ai vu, dans le profond chagrin où j’étais plongé; aujourd’hui que j’ai vu, dans le malheur où j’étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n’est pas au monde un être plus heureux que moi!

« Jadis, j’étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable même à l’Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces formes-ci tout à fait contraires. C’est le venin d’une malédiction qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante, qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin que vous voyez.

« Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le fils moyen de Lakshmî, déesse de la beauté: apprends que c’est la colère d’Indra qui m’a revêtu de ces formes hideuses.

« Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures: il m’accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme d’un vain orgueil.« Maintenant qu’une longue vie m’est donnée, pensai-je, qu’est-ce qu’Indra peut me faire? » et là-dessus je défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa foudre aux cent nœuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes jambes. Je le conjurai en vain de me donner la mort, il ne voulut pas m’envoyer au noir séjour d’Yama: « Non! dit-il, que la parole de Brahma subsiste dans sa vérité! »

« Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les paumes de mes deux mains à l’endroit où n’était plus mon front: « Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger vivre encore une très-longue vie? » À ces mots, le roi des Immortels me donna ces bras longs d’un yodjana et me fit au milieu du ventre cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, j’entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, tigres, ours, gazelles, et je fais d’eux ma pâture. Indra me dit alors: « Tu iras au ciel, quand Râma ce Lakshmana t’auront coupé les deux bras dans un combat. »

« Tu es Râma, je n’en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait me donner la mort, suivant les paroles que m’a dites l’habitant du ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et jurer à vos grandeurs une éternelle amitié, en prenant le feu même à témoin. »

Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce langage en présence de Lakshmana: « Sîtâ est mon illustre épouse: Râvana me l’a ravie, sans rencontrer d’obstacle, car mon frère et moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle est sa demeure, ni quelle est sa puissance.

« Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais quelque chose dans la vérité. Il te sied d’agir ainsi par compassion pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués nous-mêmes au secours des opprimés. »

À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou, habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent de Raghou: « Je n’ai plus ma science céleste; je ne connais pas ta Mithilienne; mais je pourrai t’indiquer un être qui doit la connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé dans mon ancienne forme.

« Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué, creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites. »

À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana, élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois, déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire le bûcher par-dessus.

Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.

Soudain, secouant les cendres du bûcher, s’envola rapidement au sein des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant, comme un Dieu, sans cligner ses paupières et portant sur des habits sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l’arbre céleste Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et, tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel, il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant l’âme et les yeux.

L’être fortuné qui marchait dans les cieux et qui naguère était Kabandha: « Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui doit un jour te rendre Sîtâ. Près d’ici est une rivière nommée Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l’honores d’un pradakshina.

« Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva, fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux; mets-toi en route à l’instant et va, tandis que le flambeau du soleil est allumé, t’aboucher avec le monarque reconnaissant des singes. »

« Que la félicité t’accompagne! adieu! » disent les deux Raghouides au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs.« Et vous aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l’affaire où vous êtes engagés. » Ainsi congédiés, les deux rejetons de Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.

Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel. Après une station d’une seule nuit sur le dos gazonné des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier jour dès l’aube naissante.

Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois variés, les deux Raghouides s’approchèrent du rivage occidental de la Pampâ.

Sous l’éventail d’un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces tapissées d’herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé, à l’aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme enflammée par des lotus brillants à l’égal du soleil dans son enfance du matin. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l’immense vigueur furent enivrés d’une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la voix des rishis.

La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L’esprit assiégé de mille pensées, le roi des singes résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d’une vigueur immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le cœur assailli d’anxiété, il regardait autour de lui tous les points de l’espace.

Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses conseillers: « Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus d’habits faits d’écorce! »

Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre cime de la montagne.

Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le vent ou les ailes de Garouda, il s’arrêta enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s’approchent du roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli: « Pourquoi, l’esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t’inspire une continuelle inquiétude. »

À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en ces paroles d’une grande beauté: « Au cœur de qui n’entrerait pas la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C’est Bâli, je le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes formidables. Les rois ont beaucoup d’amis: ils aiment à frapper leurs ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître: mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d’éloges, en redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent ici. »

Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu’il s’élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur nourriture, et se porta d’un saut jusqu’au lieu où marchaient les deux Raghouides.

Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les apparences d’un religieux mendiant, et, commençant par les flatter suivant l’étiquette, il adressa aux deux héros ce langage insinuant: « Pénitents aux vœux parfaits, vous qui ressemblez au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l’épouvante parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts; vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres nés sur les rives de la Pampa, et qui n’êtes pas en ce moment le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d’un valkala; vous, héros à la couleur d’or, qui, avec le regard du lion, ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos longs bras des arcs pareils à l’arc même d’Indra?

« Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me rappelle ces nobles animaux dans l’ivresse de rut?

« Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment un diadème; vous, de qui l’un est le portrait vivant de l’autre, et qui paraissez venir du monde des grands Dieux?

« Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le Vent, sachez-le, est mon père; j’ai la faculté d’aller en quelque lieu qu’il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences; j’ai changé tout à l’heure mes formes naturelles sous l’extérieur d’un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l’envie de servir les intérêts de Sougrîva. »

Ensuite Râma, s’étant recueilli dans sa pensée un moment, dit à son frère: « C’est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé, qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est connue et de qui la bouche est l’organe de la vérité. »

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· 45 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library