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The ConsciousLibrary

Capítulo 40 de 97

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Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces pensées en lui-même:

« Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel, doit exécuter sans balancer ce qu’on lui commande, possible ou non: il n’est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma et l’ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer l’obéissance à ma vie même. »

Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait sans réserve le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma et de Sîtâ.

À la vue de cette gazelle, errante au milieu du bois, resplendissante du vif éclat de l’or, parée de fleurs, aux flancs variés d’or et d’argent, au front décoré de jolies cornes d’or, aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un corps d’une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d’admiration. La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout émerveillée de cette gazelle aux poils d’or, aux cornes embellies de perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec une splendeur pareille à la route étincelante des constellations, adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour exorde un sourire:

« Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d’or, aux membres admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n’est pas à tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l’on y trouve de ces gazelles d’or!

« De cette gazelle, mon noble époux, que j’aimerais m’asseoir doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l’or! J’exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes; mais cet animal ravit mon âme jusqu’à l’envie de posséder son corps si charmant. »

À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce noble taureau du troupeau des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de Soumitrâ: « Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause, vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d’être. Fils du monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de cette fille des rois jusqu’à ce que j’aie abattu cette gazelle avec une de mes flèches. Après que je l’aurai tuée et que j’aurai enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d’un pied hâté; mais, toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!

Voyant cette gazelle d’une splendeur égale à celle de l’Antilope céleste[25], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d’une fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère: « Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés d’arcs et montés sur des chars qui s’en allaient joyeux à la chasse furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.

« Il n’y a point de gazelle d’or! D’où vient donc ici dans le monde cette association contre nature de l’or et de la gazelle? Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail, lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n’est pas une vraie gazelle: c’est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie: c’est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle. »

À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l’âme fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana et dit avec son candide sourire: « Mon noble époux, elle me ravit le cœur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante; elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu d’ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je n’ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal, ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur, comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.

« Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête, elle fera naître ici l’admiration de ta grandeur à chaque instant, comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle servira encore, cette gazelle, d’ornement au sein même du gynæcée. Mais, s’il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins nous prêtera un brillant tapis. J’ai bien envie de m’asseoir dans mon humble siége d’herbes sur la peau, telle que l’or, de cet animal, abattu sous ta flèche. »

Elle dit; et le beau Râma, à l’ouïe de ces paroles et à la vue de cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à Lakshmana: « Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ, est une création de la magie, j’emploierai tous les moyens pour la tuer, car elle est fortement l’objet de mes désirs. Ni dans les bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha, il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n’en pourrait-on voir sur la terre!

« Cette gazelle ressemble à de l’or épuré: on dirait que ses pieds sont de corail: des étoiles d’argent sont peintes sur l’or de son pelage et deux lunes demi-pleines s’argentent sur ses flancs. En effet, de qui ne séduirait-elle point l’âme par sa beauté nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de nacre et de perle?

« Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me dis, Lakshmana, des chasseurs venus l’arc en main dans ces bois; si elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux, c’est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse leur arc sans pareil!

« Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n’en peut douter; mais toi, héros, veille ici d’un œil sans négligence sur la princesse de Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d’ici jusqu’à mon retour en ces lieux; car les Démons s’ingénient dans le bois à se travestir en mille formes! »

Aussitôt que le rejeton et l’amour de Raghou eut fait ces recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés sur les épaules, une épée à poignée d’or à son flanc et sa cuirasse attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt. Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même de la pensée, mais Râma suivait sa course d’assez près. Le Démon, agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la forêt Dandaka; l’instant d’après, il se montrait de nouveau; et le Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: « La voici! elle s’approche! »

Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle passe d’un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s’arrête; tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait donc ainsi par toute la forêt.

Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie, marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à peine eût-elle vu le Raghouide s’élancer vers elle, son arc à la main, qu’elle disparut soudain et s’éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par une longue distance.

Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment, l’autre moment invisible dans toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d’automne, le Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: « Elle vient!… Je la vois!… Elle disparaît encore! » parcourut çà et là toutes les parties du bois immense.

Enfin le Daçarathide, qu’elle trompait à chaque instant, arrivé sous la voûte ombreuse d’un lieu tapissé d’herbes nouvelles, s’arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin sa gazelle, environnée d’autres gazelles, immobiles, debout près d’elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l’immense vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces flèches.

Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu’au bord de son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant, enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le cœur de Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable, l’animal bondit à la hauteur d’une paume et tomba mourant sous la flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut ce qu’il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d’or et des bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une fois son maître ne l’abandonna point en mourant. Il prit alors, cet artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de Râma: « Hâ! Lakshmana! » exclama-t-il;…« Sauve-moi! » cria-t-il encore dans la grande forêt.

À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée: « Si, à l’ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d’angoisse par l’amour de son mari, pouvait d’une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!… Il serait facile à Râvana d’enlever cette princesse, abandonnée par Lakshmana! »

Mârîtcha, quittant sa forme empruntée de gazelle et reprenant sa forme naturelle de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie, qu’un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre, d’un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d’effroi. Dès qu’il vit ces horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l’âme troublée, par le même chemin qu’il était venu.

À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: « Va et sache ce que devient le noble fils de Raghou; car et mon cœur et ma vie me semblent prêts à me quitter, depuis que j’ai entendu ce long cri de Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des lions! »

À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières toutes grandes ouvertes par la peur: « Il est impossible à mes yeux que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête… Le Rakshasa ne peut faire de mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi donc, reine, ce trouble qui t’émeut? »

Quoi qu’elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à l’ordre qu’il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: « Tu n’as d’un ami que l’apparence, Lakshmana; tu n’es pas vraiment l’ami de Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon époux m’est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que feras-tu ici pour moi, qui n’ai pas même une heure à vivre, si tu ne cours aider l'infortuné Raghouide? »

À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin, Lakshmana de répondre en ces termes: « Reine et femme charmante, dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t’a mise entre mes mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t’abandonner ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de sa voix… Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais échapper un mot qu’on puisse reprocher à son courage! »

À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:

« Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables, tu espères sans doute que tu m’auras pour amante, puisque tu parles ainsi! Mais il n’est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux secrets et des ennemis cachés! »

Après qu’elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe et les sens émus, lui répliqua en ces termes: « Je ne puis t’opposer une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d’ailleurs, Mithilienne, ce n’est pas une chose extraordinaire que de trouver une parole injuste dans la bouche des femmes.

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· 40 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library