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The ConsciousLibrary

Capítulo 39 de 97

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« Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère, Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma sœur, Triçiras, ce Démon vigoureux, toujours affamé de chair humaine, et d’autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d’un trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et s’occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s’étaient maintes fois signalés en frappant le but avec le javelot ou la flèche.

« Or, il est arrivé tout à l’heure que ces démons à la force immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.

« Oui! Râma seul, à pied, avec son bras d’homme, a couché morts sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches, semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre qui s’était allumée sa colère, sans qu’il eût reçu d’eux aucune parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.

« Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte un vêtement d’écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse avec lui et son bras est armé d’un arc!

« Il a, dis-je, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c’est une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd’hui j’irai, moi! dans le Djanasthâna, d’où j’emmènerai de force ce joyau du monde: sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon, debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.

« Métamorphosé en gazelle au pelage d’or, moucheté d’argent, rends-toi à l’ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu’elle t’aura vu sous la forme de gazelle: « Prenez vivante cette jolie bête! » dira-t-elle à son époux ainsi qu’à Lakshmana. Ces deux héros partis, l’ermitage reste vide et j’enlève à mon aise la belle Sîtâ sans appui, comme l’éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle a d’ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le Djanasthâna, il n’en était pas un qui fût égal à toi, sans excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j’aurai enlevé Sîtâ et donné à ma sœur la joie de cette vengeance, quand le rapt de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur de Râma, alors mon âme au comble de ses vœux goûtera le plaisir en toute sécurité. »

L’anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande lutte avec Râma, joignit les mains, et, l’esprit hors de lui-même, parce qu’il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.

« Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile. Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable, soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s’allume entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va flotter dans un extrême péril.

« Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le ciel qu’une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!

« Râma n’est pas un cœur dur, mon ami, ce n’est pas un insensé; il n’est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n’est pas vrai, ou tu as mal entendu.

« Ayant su que l’ambitieuse Kêkéyî avait trompé son père, de qui toute parole était une vérité: « Je ferai ce qu’il a promis! » dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus il partit aussitôt, pour les forêts. C’est par le désir de faire une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu’il abandonna son royaume et ses voluptés pour s’exiler dans la forêt Dandaka.

« Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c’est comme si tu voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma cette épouse d’un sang égal au sien, cette noble bru du roi Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile chez les treize immortels!

« Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta vie, garde-toi bien jamais d’attaquer l’auguste Râma. En effet, la vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi Djanaka est l’épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus chère à lui-même que sa vie. Il ne t’est pas moins impossible d’enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu allumé!

« Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il te dira toujours ce qu’il y a de plus salutaire. Consulte aussi Tridjatâ, la femme anachorète, exempte de tout défaut, parvenue à la perfection et riche d’une grande pénitence: tu recevras d’elle, roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes, que dut naturellement verser dans ton cœur ce qui est arrivé, soit à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter, excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de ton cœur. »

Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir se refuse au médicament:

« Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m’inspirent la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à des observances religieuses, esprit stupide, et qui d’ailleurs n’est qu’un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa mère et son père lui-même, s’est jeté d’un seul bond au milieu des bois sur l’ordre vil d’une femme. Il faut nécessairement que j’enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre, cette belle Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C’est une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon cœur: les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l’y effacer!

« Si tu ne fais pas la chose de bon gré, je te forcerai même à la faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, grâces à toi, mon dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur et d’une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle sorte, ami, que j’obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette affaire est arrêté de manière que nous devons manœuvrer de concert, mais séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger redoutable dans ce Râma, de qui l’univers a déserté la fortune?

« Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes, n’est capable de me suivre où je m’enfuirai dans les routes de l’air, aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de l’ermitage, qu’ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu fuiras ensuite d’un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.

« Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il encore t’inspirer de l’inquiétude?

« De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui est convenable ou ce qui te plaît davantage. »

Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha, le Démon noctivague lui répondit à l’encontre ces paroles amères: « Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t’a donc enseigné cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage, tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans l’étreinte d’un rival plus fort que toi!

« Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu’ils méritent, eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t’arrêter sur le penchant du précipice, où te voilà monté pour y tomber.

« Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d’y périr avec ton armée?

« Tu n’aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu’il met un obstacle devant ton projet, tu n’aimes pas ce langage, que m’inspire l’amour de ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents qui viennent de leurs amis.

« Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m’auras tué d’un coup malheureux, va-t’en vers tes Rakshasas et retourne dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à l’égard de Râma. Je t’ai déjà parlé plus d’une fois, mais, trop ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je faire?… Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce que tu veux!

« Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des Rakshasas!… Mais un roi n’a des yeux que pour voir seulement la chose qu’il désire; possible ou non! »

Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: « Je ferai ce que tu veux, » il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: « Eût-il une force égale à celle d’Indra même, que pourra-t-il faire ce Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?

« Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma puissance?

« Tu es habile dans l’art des prestiges, tu es plein de force et d’intelligence, ta forme empruntée de gazelle est taillée pour la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s’il te plaît, nous irons de compagnie à la ville. Satisfaits d’avoir conquis Sîtâ lestement et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine sécurité et l’âme enivrée de notre succès. »

Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu’il y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d’effroi et l’âme troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé: « Marchons! » dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu’il eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des Rakshasas, qui l’embrasse étroitement et lui tient ce langage: « On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature. Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d’or et doué lui-même d’un mouvement spontané. » Ils arrivèrent à la forêt Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha l’ermitage du pieux Raghouide. Ils descendent alors du char magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa main: « Voici l’ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l’affaire qui nous amène ici. » Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d’or variée de cent mouchetures d’argent, parée de lotus, brillants comme le soleil, de lapis-lazuli et d’émeraudes. Quatre cornes faites d’or, autour desquelles s’enroulaient des perles, armaient son joli front. Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.

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· 39 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library