Capítulo 33 de 97
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Râma fit asseoir sur le siége musculeux de sa cuisse le jeune homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus, à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s’avance ivre d’amour, et lui tint ce langage:
« Telle qu’elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous nos yeux dans leur conduite invariable. Tel qu’Indra fait pleuvoir durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l’eau huit mois par la puissance de ses rayons, il faut toujours qu’un roi dise: « Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice! » c’est le vœu, qu’on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans tous les êtres, il faut qu’un roi s’introduise en tous lieux par ses émissaires, et c’est la partie de ses fonctions que l’on appelle ventale. Tel qu’Yama, une fois l’heure venue, pousse dans la tombe également l’ami ou l’ennemi; tel il faut qu’après un mûr examen tout monarque soit le même pour celui qu’il aime ou celui qu’il n’aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe avec la chaîne des eaux, de même le devoir appelé neptunien d’un roi, c’est d’enchaîner les brigands et les voleurs en tous lieux.
« Tel que l’aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie dans les cœurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui, et c’est l’obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans relâche porte également tous les êtres, tel c’est pour un monarque le devoir appelé terrané de soutenir, sans manquer même au dernier, tous les sujets de son empire.
« Qu’il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu’après une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur abandonner l’astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre, l’Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse qu’il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis d’elle comme un fils devant sa mère. »
À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d’un aspect tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de répondre ces mots: « Qu’il en soit ainsi! » Ensuite, affligé de n’avoir pu obtenir ce qu’il désirait, ce magnanime joignit de nouveau ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein de sanglots, il tomba sur la terre.
Aussitôt qu’il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête, Râma se recula vite, les yeux un peu troublés sous un voile de larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé d’une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu’un arbre abattu sur la berge d’un fleuve.
Il n’y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer d’amour les hommes, de qui l’âme est sensible aux peines de l’humanité!
Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata dans un embrassement d’amour et tint ce langage à son frère, consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: « Mon ami, c’est assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous tourmente nous-mêmes: allons! pars! retourne dans Ayodhyâ! Je ne puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du plus grand des rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin d’Ayodhyâ! »
Il dit et Bharata d’essuyer les pleurs qui mouillaient son visage: « Rends-moi tes bonnes grâces! » s’écria-t-il d’abord; puis, à ce mot il ajouta ces paroles: « Loin de toi ce serment! Je m’en irai, si ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur, au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m’en vais sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas cette grande armée, je m’en vais à la ville d’Ayodhyâ; mais avant, fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N’oublie pas, ô toi, qui sais le devoir, n’oublie pas que j’accepte, mais sous la clause de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: « Prends à titre de dépôt la couronne impériale d’Ikshwâkou. »
« Oui! » répondit son frère, de qui cette résignation du jeune homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le consoler avec des paroles heureuses.
Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui apportaient en présent des souliers tissus d’herbes kouças. Quand le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent. Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son frère les souliers donnés par l’anachorète et tressés avec les tiges du graminée.
Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était, par les foules du peuple.« Mets d’abord à tes pieds, noble Râma, ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les affaires au gré de tout le monde. »
L’intelligent Râma, l’homme à la vaste splendeur, plaça donc à ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au magnanime Bharata[21]. L’auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté dans ses vœux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie, décrivit à l’entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d’un gigantesque éléphant.
Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha, les autres gouravas et leurs disciples, l’anachorète, honneur de la famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut impossible à ses mères de lui dire un adieu par l’excès de la douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma enfin d’incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères, et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.
Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta, plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva, Djâvâli, ferme dans ses vœux, et tous les ministres, honorés pour la sagesse du conseil. La face tournée à l’orient, ils s’avancèrent alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.
Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches métaux par milliers.
Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l’ermitage que Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le fils de race, le prince éminent par l’intelligence s’approche alors de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque: « As-tu vu Râma? lui dit l’homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton affaire? »
À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir, fit cette réponse à l’ermite, qui chérissait le devoir: « Malgré toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables, ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez lui ce langage au comble d’une joie suprême: « Je veux tenir sans mollesse la parole que j’ai donnée à mon père dans la vérité: je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j’ai faite à mon père. »
« Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles, Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots solennels à ce fils de Raghou, habile dans l’art de parler: « Tigre des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes vœux et comme le devoir incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront la paix et le bonheur dans les affaires au sein d’Ayodhyâ. » À ces mots de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à l’orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers bien faits et charmants. J’acceptai ce don et maintenant, congédié par le très-magnanime Râma, je m’en retourne sur mes pas à la ville d’Ayodhyâ. »
Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme, l’anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: « Il est immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d’un corps humain. »
Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le chemin d’Ayodhyâ; et l’armée, dans cette marche de retour, étendit, comme en allant, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux et d’éléphants à la suite du sage Bharata.
Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne veuve du lion qui l’habitait.
Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le prince aux vœux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les gouvaras universellement: « Je m’en vais habiter Nandigrâma; je vous demande à vous tous votre avis: c’est là que je veux supporter toute cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi mon père n’est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même. » À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:
« Un tel langage, que l’amitié pour ton frère a mis dans ta bouche, est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne donnerait son approbation à ce voyage, dont l’amitié fraternelle t’inspira l’idée, prince à la conduite si noble et qui ne t’écartes jamais de ton amour pour ton frère? » À peine eut-il ouï dans ces paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses ministres: « Que l’on attelle mon char! » dit-il à son cocher.
Assis dans son char, Bharata, de qui l’âme prenait toutes ses inspirations dans le devoir et dans l’amour fraternel, arriva bientôt à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint ce langage aux vénérables: « Mon frère m’a donné lui-même cet empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui sauront le gouverner sagement. »
À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: « Apportez l’ombrelle! Hâtez-vous d’en couvrir cette chaussure, qu’ont touchée les pieds du noble anachorète! Les souliers, ornés de cet emblème, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c’est de veiller, jusqu’au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour, quand j’aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu’il m’a confiés, et ce vaste empire dont je suis investi, c’est alors que je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l’onction royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire! »
Après que Bharata, l’homme à la grande renommée, eut exhalé ces paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l’empire dans Nandigrâma, qu’il honora de sa résidence avec ses ministres. Dès lors on vit l’infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec son armée, et ce maître du monde y porter l’habit d’anachorète, ses cheveux en djatâ et le valkala fait d’écorces. Là, fidèle à l’amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma, exécutant sa promesse, il vivait dans l’attente de son retour. Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles chaussures, fit apporter lui-même auprès d’elles le chasse-mouche et l’éventail, insignes de la royauté. Et quand il eut donné l’onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, devenu la première des villes, ce fut au nom des souliers qu’il intima désormais tous les ordres.
Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour condamner une plus longue habitation dans cette forêt: « C’est ici que j’ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants de la capitale. Ces lieux m’en retracent le souvenir et font naître sans cesse dans mon cœur la douleur vive des regrets. En outre, le camp de sa nombreuse armée, qu’il fit asseoir ici, a laisse deux vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs! »
Parvenu à l’ermitage du bienheureux Atri, il s’inclina devant cet homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète à son tour honora le royal ermite d’un accueil tout paternel.
« Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d’un grand âge, d’une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des solitaires, charge-toi de l’accueil dû à la princesse du Vidéha. Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu’elle peut désirer. »
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