Capítulo 23 de 97
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Ensuite, après qu’il eut récité la prière fortunée du soir, le noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains, aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord de la rivière.
Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s’étant levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à son frère, distingué par des signes heureux: « Vois, mon frère, ces habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n’ayant que nous à cœur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi tranquillement que sous leurs toits.
« Nous donc, pendant qu’ils dorment, montons vite dans le char et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n’iront pas maintenant plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits à chercher un lit au pied des arbres. »
Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant ses yeux comme le devoir même incarné: « J’approuve ton avis, héros plein de sagesse; montons sans délai sur le char! »
Ensuite Râma dit au cocher: « Monte sur ton siége, conducteur du char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers! Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants de notre cité le chemin par où je vais m’échapper. »
À ces mots du prince, le cocher à l’instant d’exécuter son ordre, il alla, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons d’exil, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux longs bras fut arrivé sur l’autre bord de cette rivière, dont les tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l’eau dans une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d’un aspect délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s’étant réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient le retour du char à la ville: « Le fils du roi, pensèrent-ils, a repris le chemin d’Ayodhyâ; » et, cette observation faite, ils s’en revinrent eux-mêmes à la ville.
Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste, très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins, dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux purifient tout ce qu’elles touchent et qui est comme l’échelle par où l’on atteint de la terre aux portes du ciel.
Râma, l’homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: « Faisons halte ici aujourd’hui. En effet, voici, pour nous abriter, non loin du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et de jeunes pousses: demeurons cette nuit ici même, conducteur! » « Bien! » lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait avancer les chevaux près de l’arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton d’Ikshwâkou, Râma, s’étant approché de cet arbre délicieux, descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses excellents coursiers, joignit ses mains et s’avança vers le noble Raghouide, arrivé déjà au pied de l’arbre.
« Ici habite un ami bien-aimé de Râma, lui dit-il, un prince équitable, de qui la bouche est l’organe de la vérité, ce roi des Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma, le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses parents. »
Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui s’avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: « Que ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je fasse pour toi? »
À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: « Il ne manque rien à l’accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta majesté. »
Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d’une rondeur exquise, Râma lui tint ce langage:
« Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu’en soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d’écorce et l’habit tissu d’herbes, que les fruits sont avec les racines toute ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète enfin et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes sens. J’ai besoin d’herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre chose: avec cela seul, ta majesté m’aura bien traité. — Car c’est l’attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles coursiers. »
Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: « Qu’on se hâte d’apporter aux chevaux de l’herbe et de l’eau! »
Râma, vêtu de ses habits tissus d’écorce, récita la prière usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d’eau, que Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint à la souche de l’arbre et s’y tint debout à côté d’eux.
La nuit alors, bien qu’il fût ainsi couché sur la dure, coula doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi Daçaratha, qui n’avait pas encore senti la misère et n’avait goûté de la vie que ses plaisirs.
Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui veillait, sans fermer l’œil un instant, sur le sommeil de son frère: « Ami, c’est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
« Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit à la garde du généreux Kakoutsthide. Certes! il n’y a pas d’homme sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la vérité! »
« Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans crainte, lui répondit Lakshmana: ce n’est pas tant le corps que la pensée qui veille ici et dans sa tristesse, ne peut céder au sommeil. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché par terre avec Sîtâ?
« Vois, Gouha, vois, couché dans l’herbe avec son épouse, celui devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux, ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de pénitences, au prix même de plusieurs grands vœux, le seul fils du roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de son père!
« Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera bientôt veuve!
« Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n’est à l’heureux Bharata, à lui, resté seul, d’honorer mon vieux père avec toutes les cérémonies funèbres?
« Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours délicieuses, où l’on aime à rester indolemment; cette ville, encombrée d’éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités, embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de fêtes attirent le concours et l’affluence des peuples; cette grande cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les files des palais et des belles maisons; cette ville, où s’agite confusément un peuple florissant et joyeux!
« À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si pieux observateur de la foi donnée! »
Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma, le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana, son frère, le fils de Soumitrâ: « Voici le moment où l’astre du jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer. »
Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite, après qu’ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s’en allèrent donc vers la Gangâ. Là, d’un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma: « Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l’auguste jeune homme, bien instruit sur le devoir. »
« Retourne! lui repartit celui-ci; je n’ai que faire maintenant du char: je m’en irai bien à pied dans la grande forêt. »
À la vue d’une barque amarrée au bord du fleuve, le prince anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces mots à Lakshmana: « Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau, que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans la barque ma chère pénitente Sîtâ. »
Lui sur-le-champ d’obéir à l’ordre que lui donnait son frère, et d’exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable: il plaça d’abord la princesse de Mithila et monta ensuite de lui-même dans l’esquif amarré. Après lui s’embarqua son frère aîné, le magnanime ermite.
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