Capítulo 18 de 97
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Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée, défaillante, évanouie; et, tournant autour de l’infortunée, remise en pieds, les flancs battus, comme une cavale essoufflée, il essuya de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.
Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s’écria d’une voix que ses larmes rendaient balbutiante: « Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je ne sentirais pas aujourd’hui la peine que fait naître ma séparation d’avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui seul de se dire: « Je n’ai pas d’enfants! » encore, n’est-il pas égal à cette peine, que nous cause la séparation d’avec un fils bien-aimé?
« Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d’un père aveuglé par l’amour. « Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive! »
Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la circonstance: « Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne enfant de Raghou, chassé par la voix d’une femme, abandonne ainsi la couronne et s’en aille dans un bois.
« Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet exil au fond des bois.
« Tandis que cet événement n’est parvenu encore à la connaissance d’aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l’empire, dont tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre comme héritier du royaume? »
Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée dans sa tristesse amère, dit à Râma: « Tu as entendu, Râma, ces bonnes paroles d’un frère, dont l’amour est comme un culte envers toi. Médite-les, et qu’elles soient exécutées promptement, s’il te plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur un mot de ma rivale, et m’abandonner en proie à tous les feux du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies, Indra, sur l’ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de sa puissance, et mérita ainsi l’empire des habitants du ciel. Tu me dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu n’iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense, car il est impossible que je vive, privée de toi. »
À ces mots de l’infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir, à lui, qui était, pour ainsi dire, le devoir même incarné: « Il ne m’est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père. Je te prie, la tête courbée à les pieds, d’accepter mon excuse; j’exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul qui aurai jamais obéi à la voix d’un père! Et d’ailleurs ce qu’on vante le plus dans la vie des hommes saints, n’est-ce point d’habiter les forêts?
« Ordinairement, c’est la route foulée par les hommes de bien qu’on se plaît à suivre: j’accomplirai donc la parole de mon père: que je n’en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne s’adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu’ordonne son père. »
Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ, il tint à Lakshmana ce langage: « Je connais, Lakshmana, la nature infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus déchirante la flèche dont m’a percé la douleur.
N’arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un seul instant, après ma désobéissance à l’ordre même de mon père!
« Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m’est agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des richesses: le devoir se tient immuable.
« Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science que professe le kshatrya; et, rangé sous l’enseigne de nos devoirs, conçois une pensée vertueuse, comme il te sied. »
Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont l’amitié augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à Kâauçalyâ: « Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux accomplir ce commandement, que j’ai reçu de mon père. Tu pourras jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je reverrai sain et sauf tes pieds augustes. Que je m’en aille avec ta permission et d’une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne cèderai ma renommée au prix d’un royaume: je le jure à toi par mes bonnes œuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est renfermée sur le monde des hommes, c’est le devoir que je veux pour mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t’en supplie, courbant ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière; daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j’aille habiter les bois pour obéir à l’ordre que m’impose le roi: accorde-moi ce congé, que j’implore de toi, la tête inclinée. »
Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre son cœur.
Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir, la reine Kâauçalyâ, sa mère, lui tint ce discours, le cœur déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:
« Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne, écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C’est à ma voix surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par mes pénibles vœux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais un faible enfant, Râma, c’est moi qui t’ai protégé dans une haute espérance; maintenant que tu en as la force, c’est donc à toi de me soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon ennemie, le bonheur de voir ses vœux réalisés.
« Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m’est impossible, Râma, de supporter ces outrages d’une nature si personnelle. Toujours en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à l’ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd’hui, arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais vivre ce jour seulement, si j’étais privée de toi, Râma, de toi, mon arbre à l’ombre délicieuse, aux branches pleines de fruits.
« Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d’une femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de l’Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante à la race d’Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes droits »
Alors, déployant tous ses efforts, le vertueux rejeton de l’antique Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et plein de raisons: « Le roi, notre seigneur, l’emporte non-seulement sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité ne peut aller jusqu’à m’empêcher de lui obéir. Daigne, reine, ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le devoir, daigne m’accorder ta permission d’habiter les bois cinq ans surajoutés à neuf années.
« Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé Içvara[13]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l’ordre signifié au nom de ton époux.
« Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta permission bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi, calme-toi et ne t’afflige pas.
« Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille donc pas, dans ton amour aveugle pour moi, t’insurger contre l’arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l’ordre émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce pas à toi, qui aimes l’obéissance, à me ramener dans sa voie? À plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la soumission, reine, d’augmenter bien davantage cette résolution dans mon esprit, qui l’a conçue naturellement.
« Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse encore ce conseil. Il te faut considérer Bharata comme moi-même, et tu dois, par affection, voir une sœur dans Kêkéyî.
« Si Bharata laisse orner sa tête d’une couronne, que son père lui a donnée, ce n’est point là un crime pour en accuser le magnanime Bharata.
« Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en obtient de son époux la réalisation aujourd’hui, est-ce là, dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi s’est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du mensonge, il en donne à Kêkéyî l’accomplissement, y a-t-il en cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une vérité?
« Excuse-moi! c’est une prière que je t’adresse; ce n’est d’aucune manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien m’accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour l’habitation des forêts solitaires. »
Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution de s’enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés dans ses larmes: « Je n’ai pas la force d’habiter au milieu de mes rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par les animaux des forêts, si ta résolution d’y aller, par égard pour ton père, est bien arrêtée dans ton esprit. »
À ce langage, il répondit en ces termes: « Tant que son mari vit encore, c’est l’époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour maître l’auguste monarque: je ne puis donc t’emmener, de cette ville dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me suivre avec décence. En effet, qu’il ait une grande âme, ou qu’il ait un esprit méchant, la route qu’une femme doit tenir, c’est toujours son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien naturellement. Tu obtiendras même de Bharata une vénération supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n’ai jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d’un sentiment élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d’agir en telle sorte que les regrets donnés à l’exil de son fils ne consument pas mon père d’une trop vive douleur.
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