Capítulo 17 de 97
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Sorti de son palais, ce prince d’une splendeur incomparable vit rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir le noble maître. À leur aspect, il s’approcha d’eux et les salua tous; puis, sans perdre un instant, il s’élança dans un char d’argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme la lune sort des nuages blancs.
Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains, Lakshmana aussitôt monta derrière l’auguste Râma, comme Oupéndra se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les doux offices de l’ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de « Halâ! halâ! » s’éleva immense, et le cœur de tous se dilata, quand on vit s’avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui possèdent un char.
Il s’avançait lentement et répondait à ces foules d’hommes par des saluts, distinguant chacun d’eux avec un mot, un sourire, un coup d’œil, un mouvement du front, un geste de la main.
Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres, contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui tenaient leur âme enchaînée avec un lien d’amour.
« Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd’hui le boire et le manger! loin de nous aujourd’hui toute jouissance des choses aimées, tant qu’il n’aura pas obtenu d’être associé à la couronne! »
« Oh! disaient les autres, il n’existe pour nous aucune chose préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son fils, et que Sitâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet de la plus haute fortune! Quand le don paternel t’aura mis sur le front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans le plaisir sur tes ennemis vaincus! »
Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son âme, ravie par les qualités d’un héros si plein de majesté.
Râma vit son père assis dans un siège, en compagnie de Kêkéyî, et montrant la douleur peinte sur tous les traits de sa figure desséchée par le chagrin et l’insomnie. D’abord, s’étant prosterné et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans tarder, il s’inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de Kêkéyi.
Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son père; et, plein de modestie comme d’une joie suprême, il salua également ceux de Kêkéyî.
À l’aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air modeste, le roi Daçaratha n’eut pas la force d’annoncer l’odieuse nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il articulé ce seul mot: « Râma! » qu’il demeura muet, comme bâillonné par l’impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.
Quand Râma, assiégé d’inquiétudes, vit cette révolution, qui s’était faite dans l’esprit de son père, si différent de ce qu’il était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s’il eût touché du pied un serpent.
Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: « Pour quel motif ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n’a-t-il pas continué son discours, après qu’il eut dit: « Râma? » N’aurais-je pas commis une faute, soit d’ignorance, soit d’inattention? »
Ensuite Râma, tel qu’un malheureux consumé de chagrin, jeta sur Kêkéyi un regard de son visage consterné et lui tint ce langage: « Reine, n’aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait son tourment, est-ce une peine de corps ou d’esprit? Est-ce la haine d’un ennemi? car il n’est guère possible de conserver une paix inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon! »
Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la Mantharâ, lui tint ce langage: « Jadis, noble enfant de Raghou, dans la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père, satisfait de mes bons services, m’accorda librement deux grâces. Je viens de lui en réclamer ici l’accomplissement: j’ai demandé pour Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux conserver à ton père sa haute renommée de sincérité dans les promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatà des anachorètes. »
Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils étroitement, il résolut de s’en aller au milieu des forêts.
Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours qu’avait prononcé Kêkéyî: « Soit! revêtant un habit d’écorce et les cheveux roulés en gerbe, j’habiterai quatorze ans les bois, pour sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement savoir une chose: pourquoi n’est-ce pas le roi qui me donne cet ordre lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime daignait m’instruire lui-même de son désir. Quelle autorité, noble reine, ce roi n’a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils? »
Kêkéyî répondit à ces mots: « Retenu par un sentiment de pudeur, ce roi n’ose te parler lui-même: il n’y a pas autre chose ici, n’en doute pas, vaillant Raghouide, et ne t’en fais pas un sujet de colère. Tant que tu n’auras point quitté cette ville pour aller dans les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l’esprit affligé de ton père. »
Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de Kêkéyî l’ambitieuse, qui n’osait encore se fier à la résolution du vertueux jeune homme. Il jeta, par l’excès de sa douleur, cette exclamation prolongée: « Ah! je suis mort! » et retombant aussitôt dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.
À l’audition amère de ce langage horrible au cœur et d’une excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu’il se précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des bois; Râma, dis-je, n’en fut pas troublé et lui répondit en ces termes:
« Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d’une couronne; je ne suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère et l’âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile à toi, qu’il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de ma vie! Certes! exécuter l’ordre émané d’un père est supérieur à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je partirai dans le silence même de mon père, et j’habiterai les bois déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.
« Aussitôt que j’aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente! Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l’empire et soit docile au roi, son père. C’est là pour toi un devoir imprescriptible et de tous les instants. »
À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu’il perdit une seconde fois la connaissance.
Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds de son père évanoui; après qu’il eut adressé le même salut aux pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit un pradakshina autour du roi Daçaratha et de sa vile épouse, il quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit l’invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se hâtait d’aller résolument habiter au fond des bois.
Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d’elles ses regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la cérémonie du sacre, il s’éloigna lentement.
Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts par les siens, avec les bienséances requises, et s’en alla d’un pied hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu’habitait sa royale mère. Aucun homme, si ce n’est Lakshmana seul, ne s’aperçut du chagrin qu’il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.
Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée adressait aux Dieux son adoration et s’acquittait d’un vœu, dont elle s’était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d’une robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne permettait pas à son âme de s’égarer sur des objets étrangers.
Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s’approcha d’elle et lui dit ces réjouissantes paroles: « Je suis Râma! » Elle, aussitôt qu’elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère, elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante reconnaît son veau chéri. S’étant abordés, Râma, caressé, embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse Aditi.
Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l’accroissement et la prospérité de ce fils bien-aimé: « Que les Dieux, lui dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t’accordent, mon fils, les années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable, éternelle; et, comblé d’une félicité suprême, foulant aux pieds tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes ancêtres! »
À ces paroles de Kàauçalayâ, il répondit en ces termes, l’âme quelque peu troublée de cette douleur, où l’avaient noyée les paroles de Kêkêyi: « Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse et de Lakshmana? Kêkeyi a demandé au roi son diadème pour Bharata; et mon père, qu’elle avait enlacé d’abord avec un serment, n’a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera l’hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il ordonne que j’aille aujourd’hui même habiter les forêts.
« J’aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure, et loin des tables exquises, j’y ferai ma nourriture de racines et de fruits sauvages. »
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