Capítulo 15 de 97
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À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyi, dans la joie de son âme, se leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit ces paroles: « Dis-moi, ô femme d’une intelligence supérieure; Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le trône et jeter Râma dans une forêt? »
À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyi pour la ruine de Râma: « Écoute, et réfléchis bien, quand tu m’auras entendue. Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s’en fut affronter ces combats. — Il descendit, vers la plage méridionale, dans la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard l’image du poisson Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.
« Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra. Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d’une flèche; il revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu’il fut pansé lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de joie, l’auguste malade t’accorda, femme illustre, deux faveurs à ton choix. Mais toi: « Réserve l’effet de ces deux grâces pour le temps où j’en souhaiterai l’accomplissement! » N’est-ce pas ainsi qu’alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui? J’étais ignorante de ces choses, et c’est toi, qui jadis, reine, me les a contées.
« Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l’une le sacre de Bharata et pour l’autre l’exil de Râma pendant quatorze années. Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque, entre dans l’appartement de la colère; et, vêtue d’habits souillés, couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui dort sur la terre, femme qu’on nommait hier la brillante et qu’il faut appeler maintenant la désolée. Bientôt, près du sol dégarni, où tu seras étendue, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que tu désires: car, je n’en puis douter, ton époux t’aime beaucoup.
« Si ton époux t’offrait des perles, de l’or et toutes sortes de bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.
« Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d’abord sous la foi du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce première, l’exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années, et, comme seconde, l’hérédité du royaume conférée à Bharata.
« Ainsi, heureuse mère, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira lui-même dans l’exil.
« Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n’aura ni la force d’exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu’il renoncerait à sa vie même pour l’amour de toi? »
Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d’une malédiction, ne sentit pas que l’action était coupable. En effet, dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur un brahme, qui semblait un homme stupide, l’injure d’une parole blessante; et ce magnanime avait maudit en ces termes la jeune fille inconsidérée: « Puisque tu as injurié un brahme dans l’ivresse de l’orgueil, que t’inspire déjà ta beauté, tu recueilleras toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde! »
Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kèkéyi tomba fatalement sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son cœur; et toute à l’excès d’une joie qui troublait sa raison, elle tint résolument ce langage à Mantharâ: « Je suis loin de mépriser ta prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils: il n’existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour l’intelligence. »
Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: « Il est superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec; lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble dans le cœur du monarque! » « Oui! » répondit Kêkéyî, approuvant ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s’affermit dans la résolution de faire donner l’onction royale à Bharata.
La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres parures; et, l’âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra dans la chambre de la colère, où elle s’enferma seule avec l’orgueil que lui inspirait la force de sa prospérité.
Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée, ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur, l’épouse charmante de l’Indra des hommes devint comme le ciel enveloppé de ténèbres, quand l’astre de la lumière s’est éclipsé.
Or, quand il eut fait connaître le jour et l’instant où l’onction royale serait donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son gynæcée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là, ce maître du monde, apprenant qu’elle était couchée sur la terre, abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme foudroyé par la douleur. Ce vieillard s’avança tout affligé vers sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l’âme sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
S’étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée d’un chasseur a blessée.
Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui la respiration sanglotante ressemblait aux sifflements d’un serpent, le roi tint, d’une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: « Je ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa t’offenser, reine! Ou par qui l’honneur qui t’est dû ne te fut-il pas rendu? Pourquoi, femme naguère si heureuse et maintenant si désolée, pourquoi, à ma très vive douleur, es-tu couchée sur la terre nue et dans la poussière, comme une veuve sans appui, en ce jour où mon âme est toute joyeuse? »
Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux, répondit sur-le-champ à ces mots: « Je n’ai reçu aucune offense de personne, magnanime roi; l’honneur qui m’est dû ne m’a pas été refusé; mais, quel que soit mon désir, daigne faire en ce jour une chose qui m’est chère. Donne-m’en l’assurance maintenant, si tu veux bien la faire; et quand j’aurai, moi, reçu ta promesse, je t’expliquerai ce qu’est mon désir. »
À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous l’empire de son épouse, entra dans ce piège à sa ruine, comme une antilope s’engage étourdiment au milieu d’un filet. Le prince, qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au vœu conjugal, elle si attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: « Femme charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il n’existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j’aime plus que toi!
« Je m’arracherais ce cœur même pour te le donner: ainsi, ma Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
« Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus balancer: je ferai ta joie; oui, je le jure par toutes mes bonnes œuvres! » Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla son dessein très odieux et d’une profonde scélératesse.
« Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée! Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l’Éther, le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, qui abhorrent les clartés du jour, et les Dieux domestiques, à qui plait d’habiter nos maisons; que les êtres animés, d’une autre espèce et de quelque nature qu’ils soient, connaissent la parole échappée de tes lèvres!
« Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement accompagnés de réflexion, s’engage à mettre les objets d’une grâce dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins! »
Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur des grâces, mais aveuglé par l’amour:
« Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux soutenaient contre les Démons, tu m’as octroyé deux grâces, dont je réclame aujourd’hui l’accomplissement. Que Bharata, mon fils, reçoive l’onction royale, comme héritier du trône, dans la cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de biche et l’habit d’écorce, s’en aille dans les bois durant neuf et cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre Bharata, mon fils, dans l’hérédité du royaume. »
Ce langage de Kêkéyi blessa au cœur le puissant monarque, et son poil se hérissa d’effroi, comme sur la peau d’une antilope mâle, quand il voit la tigresse devant lui. S’affaissant aussitôt sous le coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre veuve de ses tapis. « Hélas! s’écria-t-il, ô malheur! » À ces mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé au milieu du cœur par la flèche des cruelles paroles, il fut à l’instant même absorbé dans un profond évanouissement. Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l’âme noyée dans l’affliction, il dit, plein de tristesse et d’amertume, il dit avec colère à Kêkéyî: « Scélérate, femme aux voies corrompues, que t’a fait Râma, ou que t’ai-je fait, destructrice de ma famille, ô toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N’est-ce pas à toi qu’il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ? Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?
« Que j’abandonne, ou Kàauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d’amour filial. C’est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels: tu le vois! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi grâce! »
Le cœur déchiré à ce discours d’une grande amertume, à ces mots épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l’esprit égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu’un buffle vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds de sa femme, dont les mains, pour ainsi dire, serraient son cœur d’une pression douloureuse, et, d’une voix sanglotante, il jetait ces mots: « Grâce, ô ma reine! grâce! »
Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs, elle sans crainte à lui portant l’effroi dans ses yeux, avec le trouble dans son âme triste et malheureuse: « Toi, de qui les sages vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m’as accordé ces deux grâces, hésites-tu à m’en donner l’accomplissement? »
Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit alors, plein d’émotion et gémissant: « Femme ignoble, mon ennemie, goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et Râma, ce fier éléphant des hommes, banni dans un bois!
« Cruel, moi! âme méchante, esclave d’une femme, est-ce là se montrer père à l’égard d’un fils si magnanime et doué même de toutes les vertus! — Maintenant qu’il est fatigué par le jeûne, la continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira donc, à l’heure enfin arrivée de sa joie, trouver l’infortune au milieu des forêts!
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