Capítulo 59 de 63
III · 6
LA DAME. – Non, pas cela! Sans avoir besoin de faire une enquête, je sais que, non pas dans un seul chapitre, mais dans l’ensemble des quatre Évangiles, beaucoup de passages concernent la résurrection et concernent la divinité du Christ – surtout l’Évangile de saint Jean; on le lit aux funérailles.
M. Z… – À propos de l’ignorance où l’on serait sur l’auteur et l’époque de la composition, la libre critique allemande a déjà reconnu que les quatre Évangiles sont tous d’origine apostolique, du premier siècle.
L’HOMME POLITIQUE. – Et dans la treizième édition de la Vie de Jésus[13], j’ai remarqué une espèce de rétractation au sujet du quatrième Évangile.
M. Z… – On ne peut pas rester en arrière des maîtres. Mais, à cet égard, Prince, quels que soient nos quatre Évangiles, quand et par qui ils ont été composés, le grand malheur, c’est que, d’autre Évangile, selon vous plus authentique et mieux en harmonie avec votre « doctrine », eh bien! il n’en existe pas.
LE GÉNÉRAL. – Comment? il n’en existe pas? Et le cinquième, celui où il n’y a point de Christ mais seulement une doctrine – sur la viande de boucherie et sur le service militaire?
LA DAME. – Vous aussi! C’est honteux. Sachez que, plus vous et votre allié officiel taquinerez le Prince, plus je le soutiendrai. Je suis sûre, Prince, que vous voulez prendre le christianisme par le meilleur côté et que, quoique votre évangile ne soit pas le nôtre, il est cependant du même genre. Comme autrefois on composait des livres intitulés l’esprit de M. de Montesquieu[14], – l’esprit de Fénelon[15], ainsi vous ou vos maîtres avez voulu composer l’esprit de l’Évangile[16]. Toutefois, c’est dommage que personne de vous n’ayez fait cela sous la forme d’un petit livre spécial qu’on aurait pu intituler « L’esprit du christianisme, d’après la doctrine de tels et tels ». Vous avez besoin d’avoir une espèce de catéchisme, afin que nous, simples gens, ne perdions pas le fil à travers toutes ces variations. Tantôt, nous apprenons que la substance principale est dans le sermon sur la montagne; tantôt, subitement, on nous dit qu’il faut avant tout, à la sueur de son front, pratiquer l’agriculture – quoique cela ne soit pas dans l’Évangile, mais dans la Genèse, là où il y a « enfanter dans la douleur »; – mais, enfin, cela n’est pas un précepte, c’est seulement une triste destinée; tantôt, on dit qu’il faut tout distribuer aux pauvres; et ensuite ne rien donner, parce que l’argent est un mal; que ce n’est pas bien de faire du mal aux autres, mais seulement à soi et à sa famille; et à l’égard des autres il faut seulement travailler; tantôt on nous dit de nouveau: ne rien faire, méditer seulement; tantôt on nous dit: la vocation de la femme est d’engendrer le plus possible d’enfants bien portants; et tout à coup il ne faut absolument plus rien de cela; ensuite, ne pas manger de viande est le premier degré, mais pourquoi est-ce le premier, tout le monde l’ignore; ensuite, on condamne la vodka et le tabac; puis les blini; ensuite le service militaire devient le plus grand mal, et s’y refuser est le principal devoir du chrétien, et l’homme qui n’est pas pris comme soldat, celui-là est saint. Peut-être que je dis des absurdités, mais ce n’est pas ma faute: il est absolument impossible de se débrouiller dans tout cela.
LE PRINCE. – Moi aussi, je pense que nous avons besoin d’un résumé explicatif de la vraie doctrine. Je suppose qu’on s’occupe de le composer.
LA DAME. – Bien. En attendant qu’il soit composé, dites-moi maintenant, en deux mots, quel est, selon vous, le fond de l’Évangile?
LE PRINCE. – Il me semble, clairement, que c’est le grand principe de la non-résistance au mal par la force.
L’HOMME POLITIQUE. – Et comment ainsi en finir avec le tabac?
LE PRINCE. – Quel tabac?
L’HOMME POLITIQUE. – Ah! mon Dieu! Je demande quel rapport existe entre le principe de la non-résistance au mal et les appels à s’abstenir de vin, de viande et d’amour?
LE PRINCE. – Le rapport est clair, il me semble ces habitudes dépravées abrutissent l’homme – elles étouffent en lui la voix de la raison ou de la conscience. C’est pourquoi les soldats s’enivrent en partant pour la guerre.
M. Z… – Surtout pour une guerre malheureuse. Mais nous pouvons laisser cela de côté. Le principe de la non-résistance au mal est important en lui-même. Mais est-ce qu’il justifie, ou non, l’application de l’ascétisme? Suivant vous, si nous nous abstenons de résister au mal par la force, alors, aussitôt, le mal disparaîtra. C’est-à-dire qu’il subsiste seulement par notre résistance ou par les moyens que nous employons contre lui, et qu’il n’a pas de force réelle qui lui soit propre. Au fond, il n’y a pas du tout de mal; il se manifeste seulement comme la conséquence de notre erreur qui nous fait croire que le mal existe et qui nous porte à agir contre lui. C’est cela, n’est-ce pas?
LE PRINCE. – Assurément c’est cela.
M. Z… – Mais si le mal n’a pas de réalité, comment, alors, expliquez-vous le frappant insuccès de l’œuvre du Christ dans l’histoire? D’après votre point de vue, elle n’a rien produit, ou, en tout cas, elle a produit beaucoup plus de mal que de bien.
LE PRINCE. – Pourquoi cela?
M. Z… – Votre question est étrange. Eh bien! si cela vous parait incompréhensible, examinons-le méthodiquement. Le Christ, même selon vous, a, avec plus de clarté, de force et de logique que personne, prêché le vrai bien. N’est-ce pas?
LE PRINCE. – Oui.
M. Z… – Et le vrai bien consiste à ne pas employer la force contre le mal, c’est-à-dire contre le mal prétendu, puisqu’il n’y a pas de mal réel.
LE PRINCE. – En effet.
M. Z… – Le Christ a non seulement prêché, mais il a Lui-même, jusqu’à la fin, accompli les obligations de ce bien en se soumettant sans résistance aux tourments du supplice. Selon vous, le Christ est mort et n’est pas ressuscité. Soit. À Son exemple, des milliers et des milliers de ses adhérents ont accepté le même sacrifice. Très bien. Et, selon vous, qu’est-il résulté de tout cela?
LE PRINCE. – Voudriez-vous donc que des anges enguirlandent brillamment ces martyrs et les placent, en récompense de leurs exploits, sous les tentes des jardins célestes?
M. Z… – Non. Pourquoi parler ainsi? Assurément, moi, et je l’espère, vous aussi, nous souhaitons à tout notre prochain, aux vivants et aux morts, ce qu’il y a de meilleur et de plus agréable. Mais il ne s’agit pas de nos désirs. Il s’agit de ce qui, selon vous, est réelle ment résulté de la prédication et des exploits du Christ ainsi que de ses adhérents.
LE PRINCE. – Résulté pour qui? pour eux?
M. Z… – Eh bien! soit: ce qui en est résulté pour eux, on sait que c’est la mort par le supplice. Mais eux, assurément, dans leur héroïsme moral, ils ont fait un sacrifice volontaire, non en vue de recevoir de brillantes couronnes, mais pour procurer le vrai bien à autrui, à toute l’humanité. Voilà pourquoi je demande quels biens l’héroïque martyre de ces hommes a-t-il procurés à autrui, à toute l’humanité? Selon la vieille maxime, le sang des martyrs était la semence de l’Église. Cela est vrai en fait, mais, selon vous, l’Église a été l’altération et la ruine du vrai christianisme, tellement que celui-ci a été tout à fait oublié par l’humanité; et, après dix-huit siècles, il faudrait restaurer l’œuvre entière, depuis le commencement, sans aucune garantie d’un meilleur succès, c’est-à-dire sans aucun espoir.
LE PRINcE. – Pourquoi sans espoir?
M. Z… – Vous reconnaissez, je pense, que le Christ et les premières générations de chrétiens ont mis toute leur âme dans cette œuvre et ont donné leur vie pour elle. Si, cependant, selon vous, cela n’a rien produit, sur quoi pouvez-vous fonder l’espérance d’arriver à autre chose? L’œuvre tout entière n’a produit qu’un seul résultat certain et constant, tout à fait identique pour les hommes qui la commencèrent, pour ceux qui l’ont défigurée, pour ceux qui l’ont perdue et pour ceux qui veulent la restaurer: eux tous, selon vous, sont morts dans le passé, meurent à présent, mourront plus tard; et de l’œuvre de bien, de la prédication de la vérité, rien, excepté la mort, jamais rien n’est venu, ne vient, ne promet de venir. Qu’est-ce que cela signifie? Chose étrange: le mal, qui n’existe pas, triomphe toujours; et le bien, toujours, s’enfonce dans le néant.
LA DAME. – Est-ce que les mauvaises gens ne meurent pas?
M. Z… – Et même beaucoup… Mais la question consiste en ceci: que, par l’empire de la mort, la puissance du mal seul est confirmée, tandis que, au contraire, la puissance du bien est démentie. En fait, le mal est évidemment plus fort que le bien. Si cette évidence est admise comme la réalité unique, alors il faut reconnaître que le monde est l’œuvre du principe mauvais. Mais comment les gens deviendront-ils sages, s’ils jugent exclusivement d’après la réalité courante et visible, et si, par conséquent, ils admettent la visible prédominance du mal sur le bien, tout en affirmant que le mal n’existe pas et que, par conséquent, il n’y a pas lieu de lutter contre lui – cela, ma raison ne parvient pas à me le faire comprendre, et j’attends que le Prince me vienne en aide.
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