Capítulo 58 de 63
III · 5
L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! précisément, votre « c’est égal » prouve que la vie n’est pas un service; et puisqu’on ne me demande pas mon consentement pour ma mort, pas plus qu’on ne m’a demandé de consentir à vivre, je préfère voir dans la mort, comme dans la vie, ce que l’une et l’autre contiennent en effet: une nécessité de la nature, au lieu d’imaginer un service quelconque dû à un maître quelconque. Voici ma conclusion: vivre tant que l’on vit, et s’efforcer de vivre de la manière la plus intelligente et la plus agréable; et la condition d’une raisonnable et bonne existence, c’est la culture pacifique. D’ailleurs, je pense que, sur le terrain de la doctrine chrétienne, la prétendue solution proposée par le Prince ne supporte pas la critique; mais, là-dessus, je laisse la parole à des gens plus compétents que moi.
LE GÉNÉRAL. – Mais quelle solution nous a-t-on donnée? Ni solution, ni exposé, mais seulement un procédé tout verbal pour tourner le problème. Cela équivaut absolument à ce que je ferais si, sur un plan, je dessinais une forteresse ennemie entourée de mes bataillons, eux aussi dessinés, et si je m’imaginais ensuite avoir pris cette forteresse. C’est justement l’histoire que raconte la célèbre chanson militaire. Vous savez:
Quand un mauvais génie Entraîna le quart de notre effectif À occuper la montagne. . . . . . . . . . . . . . . . Les princes et les comtes arrivèrent ; Les topographes dessinèrent leurs plans ____Sur de grandes feuilles. L’affaire allait coulamment sur le papier, Mais ou oublia les ravins ____À traverser.
Le résultat est bien connu:
Sur les hauteurs de Thediouchine Parvinrent, au total, deux de nos compagnies, Les régiments avaient disparu[11].
LE PRINCE. – Je ne comprends rien. C’est donc là tout ce que vous pouvez opposer à mon argumentation?
LE GÉNÉRAL. –– Ce que j’ai le moins compris dans vos paroles, c’est ce qui concerne les champignons. Ceux-ci, d’après vous, vivent pour leur propre plaisir. Moi, j’avais toujours supposé qu’ils vivent pour le plaisir des gens qui aiment les champignons dans la smétana[12] ou le pâté aux champignons. Eh bien! si votre royaume de Dieu laisse la mort intacte, on doit en conclure que les hommes vivent sans liberté et, dans votre royaume de Dieu, vivront précisément comme des champignons; non pas les joyeux champignons que vous imaginez, mais les champignons réels, qui vont dans la poêle à frire. Bref, dans votre terrestre royaume de Dieu, les hommes auront pour destinée finale d’être la proie de la mort.
LA DAME. – Le Prince n’a pas dit cela.
LE GÉNÉRAL. – Ni cela, ni autre chose. Comment s’expliquer un tel silence sur l’affaire essentielle?
M. Z… – Avant d’aborder cette question, je désirerais savoir où a été puisée la parabole dans laquelle, vous, Prince, vous avez exprimé votre manière de voir. Êtes-vous l’auteur de cette composition?
LE PRINCE. – Comment! une composition! Mais cela vient de l’Évangile.
M. Z… – Non. Non. Cette parabole ne se rencontre dans aucun Évangile.
LA DAME. – Que Dieu vous assiste! Comment pouvez-vous dénaturer la pensée du Prince! Mais c’est la parabole des vignerons dans l’Évangile.
M. Z… – C’est quelque chose comme cela, au point de vue de l’affabulation extérieure, mais le contenu et le sens sont tout autres.
LA DAME. – Que dites-vous?… Voyons!… Il me semble que c’est tout à fait la parabole elle-même. Vous subtilisez. Je ne vous crois pas sur parole.
M. Z… – Ce n’est pas nécessaire. J’ai le petit livre dans ma poche. (Il tire un Nouveau Testament de petit format et se met à le feuilleter.) La parabole des vignerons est rapportée par trois évangélistes: Mathieu, Marc et Luc; mais il n’y a pas de différence importante entre les trois versions. Il suffira donc de la lire entière dans un seul Évangile, celui qui est le plus détaillé – chez Luc. Elle se trouve au vingtième chapitre, où est exposé le dernier et conclusif sermon adressé au peuple par le Christ. L’œuvre approchait du dénouement; et alors (fin du dix-neuvième et commencement du vingtième chapitre) est raconté de quelle façon les adversaires du Christ – le parti des pontifes et des scribes – accomplirent contre Lui une attaque résolue et directe, en réclamant publiquement qu’il présentât les pleins pouvoirs justifiant ses actes et qu’il déclarât au nom de quel droit, en vertu de quelle autorité Il agissait. Mais, si vous le voulez bien, je ferais mieux de lire. (Lisant.) « Chaque jour, Il enseignait dans le Temple. Les pontifes et les scribes, ainsi que les chefs du peuple, s’appliquaient à Le perdre; mais ils ne savaient comment y parvenir; car le peuple ne se lassait point de L’écouter. Un de ces jours-là, comme Il instruisait la foule dans le Temple et prêchait la bonne nouvelle, les pontifes, les scribes et les chefs du peuple s’approchèrent et Lui dirent: « Dis-nous par quel pouvoir Tu fais ces choses, ou qui T’a donné ce pouvoir? » Et Il leur fit cette réponse: « Moi, je ne vous demande qu’une chose: Le baptême de Jean était-il des cieux ou des hommes? » Ils délibérèrent entre eux, disant: – Si nous répondons des cieux, Il demandera: Pourquoi n’avez-vous pas foi en lui? – et si nous répondons: des hommes, tout le peuple nous lapidera, car il croit que Jean était un prophète; et ils répondirent qu’ils ne savaient pas d’où. Et Jésus leur dit: Ainsi, Moi, Je ne vous dits point par quelle autorité je fais ces choses… »
La DAME. – Pourquoi lisez-vous cela? Que le Christ se soit abstenu de répondre quand on le pressait, cela est très compréhensible. Mais quel rapport y a-t-il là avec la parabole des vignerons?
M. Z… – Attendez; c’est tout un. Et vous avez tort de dire que le Christ n’a pas répondu. Il a répondu d’une manière parfaitement et doublement précise. Au sujet de ses pleins pouvoirs, Il a désigné un témoin que les hommes qui l’interrogeaient n’osèrent pas récuser. Ensuite, Il a prouvé qu’eux-mêmes n’avaient sur Lui aucun pouvoir véritable ni aucun droit véritable, puisqu’ils agissaient seulement par crainte du peuple, la préoccupation de mettre leur vie à l’abri du péril leur faisant adopter les opinions de la foule. La véritable autorité n’est pas celle qui marche à la suite des autres, mais celle qui se fait suivre par les autres. Craintifs devant le peuple et se réglant sur lui, ces gens montraient que l’autorité réelle les avait abandonnés pour passer entre les mains du peuple. C’est à lui maintenant que s’adresse le Christ, en lui dénonçant l’opposition qu’Il rencontre en eux. Cette accusation de résistance au Messie, accusation dirigée contre les indignes chefs nationaux des Juifs, – voilà tout le contenu de la parabole évangélique sur les vignerons, comme vous-mêmes allez le voir tout de suite. (Lisant.) « Il commença donc d’exposer au peuple cette parabole: Un homme planta une vigne, la livra aux vignerons et s’éloigna un temps assez long. Au jour convenable, il envoya un serviteur aux vignerons, afin de recevoir d’eux le fruit de la vigne. Les vignerons le maltraitèrent et le renvoyèrent les mains vides. Il envoya un autre serviteur. Les vignerons, l’ayant battu et déshonoré, le renvoyèrent les mains vides. Il décida d’envoyer un troisième serviteur; et les vignerons, lui ayant infligé des blessures, le chassèrent. Alors, le maître de la vigne dit: Que dois-je faire? J’enverrai mon fils bien-aimé; peut-être, devant lui, auront-ils de la honte. À sa vue, les vignerons se mirent à délibérer entre eux, disant: Celui-ci est l’héritier; tuons- le, afin que l’héritage nous appartienne. Et, l’ayant chassé de la vigne, ils le tuèrent. Que reste-t-il à faire au maître de la vigne? II viendra et perdra les vignerons et remettra la vigne à d’autres. Quand ils eurent entendu cela, ils dirent: Cela ne sera pas. – Lui, ayant regardé sur eux, dit: – Voici donc ce qui était écrit: la pierre, celle que les architectes ont rejetée, est devenue la pierre d’angle. Tout homme qui tombera sur celle pierre se brisera; et tout homme sur qui tombera cette pierre sera écrasé. – Alors les pontifes et les scribes auraient voulu mettre la main sur Lui; mais ils craignaient le peuple; car ils comprenaient qu’Il avait dit cette parabole contre eux. » À qui et à quoi, je vous le demande, s’applique la parabole vignerons?
LE PRINCE. – Je ne comprends pas ce que vous pouvez objecter là-dessus. Les pontifes et les scribes juifs s’offensèrent parce qu’ils étaient et se reconnaissaient eux-mêmes des échantillons de cette mauvaise humanité mondaine dont parlait la parabole.
M. Z… – Mais de quoi, au juste, étaient-ils convaincus?
LE PRINCE. – De ne point pratiquer la vraie doctrine.
L’HOMME POLITIQUE. – Il me semble que c’est clair: ces vauriens vivaient comme des champignons, pour leur propre joie, fumaient du tabac, buvaient de la vodka, mangeaient de la viande de boucherie et même en régalaient leur dieu; d’ailleurs, ils se mariaient, présidaient des tribunaux et prenaient part aux guerres.
LA DAME. – Pensez-vous donc que plaisanter de la sorte convienne à votre âge et à votre situation? – Prince, ne l’écoutez pas. Nous voulons parler avec vous sérieusement. Dites-moi ceci: donc, dans la parabole évangélique, en réalité, les vignerons se perdent parce qu’ils ont tué le fils héritier du maître – voilà, selon l’Évangile, la chose principale. – Pourquoi donc la laissez-vous de côté?
LE PRINCE. – Parce que je néglige ce qui se rapporte à la destinée personnelle du Christ, laquelle, assurément, a son importance et son intérêt, mais cependant n’est pas essentielle à l’unique chose nécessaire.
LA DAME. – C’est-à-dire?
LE PRINCE. – C’est-à-dire à l’observation de la doctrine évangélique, par laquelle on arrive à posséder le royaume de Dieu et sa vérité.
LA DAME. – Attendez une petite minute. Il y a dans ma tête quelque chose qui est embrouillé… Qu’est-ce que c’est exactement? Oui (à M. Z…). Vous avez l’Évangile entre les mains. Veuillez me dire de quoi il est encore question dans ce chapitre, après la parabole?
M. Z… (feuilletant le petit livre). – Il y est dit qu’on doit rendre à César ce qui lui est dû; ensuite, sur la résurrection des morts, que les morts ressusciteront, parce que Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants; et ensuite il y est prouvé que le Christ n’est pas le Fils de David, mais le Fils de Dieu; et les deux derniers versets sont contre l’hypocrisie et la vanité des Scribes.
LA DAME. – Vous voyez, Prince: ceci, de même, est la doctrine évangélique: nous devons reconnaître le rôle de l’État dans les affaires du monde, croire à la résurrection des morts et professer que le Christ n’est pas simplement un homme mais le Fils de Dieu.
LE PRINCE. – Mais peut-on conclure d’après ce qui se trouve dans un seul chapitre et composé on ne sait par qui et on ne sait quand?
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