Capítulo 54 de 63
III · 1
L’HOMME POLITIQUE (à M. Z…). – Vous vouliez, je crois, faire une objection ou une remarque au sujet de ce que j’ai dit hier?
M. Z… – Oui, à propos de votre définition: la politique pacifique est un symptôme de progrès. J’ai rappelé le mot d’un personnage de Tourgueniev, dans Fumée: « Le progrès est un symptôme. » J’ignore ce que le personnage en question voulait dire au juste. Mais le sens naturel de ces paroles est tout à fait exact. Réellement, le progrès est un symptôme.
L’HOMME POLITIQUE. – De quoi?
M. Z… – C’est fort agréable d’avoir affaire à des gens intelligents. Précisément, je voulais en venir à ce sujet. Je pense que le progrès, bien entendu le progrès visible et accéléré, est toujours un symptôme de la fin.
L’HOMME POLITIQUE. – Évidemment, si, par exemple, il s’agit de la paralysie progressive, alors c’est le symptôme de la fin. Mais pourquoi le progrès de la culture ou de la civilisation devrait-il absolument être un symptôme de la fin?
M. Z… – En effet, ce n’est pas évident comme dans le cas de paralysie, mais c’est ainsi tout de même.
L’HOMME POLITIQUE. – Vous êtes convaincu, je le vois bien. Cependant, je ne distingue pas quelle est, à proprement parler, la chose dont vous êtes convaincu. D’abord, comme votre compliment m’y encourage, je répète ma simple question, qui vous a paru sensée. Vous dites: « Symptôme de la fin. » Là-dessus, je demande: la fin de quoi?
M. Z… – La fin de ce qui a fait le sujet de notre conversation. Nous nous sommes entretenus de l’histoire de l’humanité; de ce progrès historique qui, incontestablement, a pris une allure accélérée et qui, j’en suis persuadé, approche de sa conclusion.
LA DAME. – C’est la fin du monde, n’est-ce pas? [1] C’est très curieux.
LE GÉNÉRAL. – Enfin, nous atteignons le point le plus intéressant.
LE PRINCE. – Probablement, vous avez l’intention de ne point passer l’Antéchrist sous silence?
M. Z… – Assurément. L’Antéchrist a droit à la première place.
LE PRINCE (à la Dame). – Veuillez m’excuser. J’ai à faire une terrible besogne absolument pressée; de sorte que, malgré tout mon désir d’écouter des propos si intéressants, je suis obligé de rentrer chez moi.
LE GÉNÉRAL. – Comment? Et le vint?
L’HOMME POLITIQUE. – Depuis trois jours, je pressentais quelque scélératesse. Dès que la religion s’en mêle, n’attendez rien de bon. Tantum religio potuit suadere malorum.
LE PRINCE. – Je n’ai pas en vue la moindre scélératesse. Je m’efforcerai de revenir à neuf heures. Mais, maintenant, je ne suis pas libre.
LA DAME. – D’où vous vient donc une hâte si soudaine? Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus de ces affures importantes? Je n’y crois pas. Avouez donc que c’est l’Antéchrist qui vous fait partir tout à coup.
LE PRINCE. – Hier, j’ai entendu dire tant de choses au sujet de la prééminence de la politesse que, sous cette impression, par égard pour la politesse, j’avais résolu de sacrifier la vérité. Maintenant, je m’aperçois que j’ai eu le plus grand tort. Je parlerai donc avec franchise. Réellement, j’ai beaucoup d’affaires sérieuses; mais, si je quitte la conversation, c’est surtout parce que je considère que je n’ai pas le droit de perdre mon temps à discuter sur des choses qui ne méritent d’intéresser personne, excepté, peut-être, des espèces de Papous.
L’HOMME POLITIQUE. – Voilà sans doute une jolie façon de réparer votre grave excès de politesse.
LA DAME. – Pourquoi vous irriter? Si nous sommes des imbéciles, pardonnez-nous. Quant à moi, vraiment, je ne me fâche pas de ce que vous me traitez de Papou. Les Papous peuvent avoir quelques idées justes. Dieu enseigne les enfants. Mais, puisque vous ne pouvez supporter d’entendre parler de l’Antéchrist, je vous propose un arrangement. Votre villa est à deux pas d’ici. Allez-y travailler, et revenez pour la fin de l’entretien, – après l’Antéchrist.
LE PRINCE. – Bien. Je reviendrai.
(Après que le Prince s’est éloigné, LE GÉNÉRAL, riant, fait cette remarque): Le chat sait quelle viande il a mangée.
LA DAME. – Comment? Pensez-vous que notre Prince soit – l’Antéchrist?
LE GÉNÉRAL. – C’est-à-dire, pas en personne; non, pas en personne. Il n’est pas de taille. Mais, tout de même, il penche de ce côté. Comme il est dit encore dans l’évangile de saint Jean: « Vous avez entendu dire, enfants, que l’Antéchrist viendra; mais maintenant les antéchrists sont nombreux. » Alors, parmi tous ceux-ci…
LA DAME. – On peut inopinément être englobé dans ce grand nombre. Le Prince ne sera pas jugé avec sévérité par Dieu; car on lui a fait perdre le bon sens. Il sait qu’il n’est pas de ceux qui inventent la poudre. Il porte l’uniforme qui a la vogue, avec la fierté qu’on a, quand, de la ligne, on passe dans la garde. Pour un grand général, la chose n’a aucune importance, mais elle flatte un petit officier.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est de la bonne psychologie. Cependant, je ne comprends pas pourquoi il s’est irrité à propos de l’Antéchrist. Ainsi, par exemple, je ne crois pas à la mystique; mais elle ne m’irrite pas, et plutôt elle m’intéresse, au point de vue de l’ensemble de l’humanité. Je sais que beaucoup de gens prennent la mystique au sérieux; j’en conclus qu’elle exprime un caractère de la nature humaine, caractère qui chez moi est plus ou moins atrophié, mais qui continue de m’offrir un intérêt objectif. Ainsi, par exemple, je suis absolument nul en peinture; je ne sais rien dessiner, pas même tracer une ligne droite; avec les peintres, je ne discute pas ce qui est bien peint ou ce qui est mauvais. Mais les questions de peinture m’intéressent au point de vue de l’éducation et de l’esthétique générales.
LA DAME. – On ne doit pas s’irriter d’un sujet si inoffensif; et, cependant, vous-même vous haïssez la religion. Tout à l’heure, vous avez dirigé contre elle une injure en latin.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est vite parler d’injure. Comme mon poète favori, Lucrèce, je reproche à la religion ses autels ensanglantés et les gémissements des victimes humaines. Un écho de cette cruauté me parvient sourdement à travers les intolérantes déclarations de l’interlocuteur qui vient de refuser la discussion. Mais, en elles-mêmes, les idées religieuses m’intéressent beaucoup, principalement cette idée de l’"Antéchrist". Par malheur, il se trouve que je viens d’achever un livre de Renan; et, là, toute la question est envisagée au point de vue de la science historique et tout aboutit à Néron. C’est peu de chose. Bien avant le temps de Néron, l’idée de l’antéchrist existait chez les Hébreux – au sujet du roi Antiochus Épiphane, et elle s’est conservée jusqu’à notre époque, par exemple, chez nos rascolniks. C’est, en quelque sorte, une idée générale.
LE GÉNÉRAL. – C’est très bien à Votre Excellence de méditer sur de tels sujets pendant vos moments de loisir. Notre pauvre Prince, lui, est tellement enfoncé dans les affaires de la propagande évangélique qu’il ne peut même plus réfléchir sur le Christ ou sur l’Antéchrist. Même, pour jouer au vint, il ne dispose que de trois heures par jour. C’est un homme sincère; on doit lui rendre justice.
LA DAME. – Vous êtes trop sévères pour lui. Assurément ces gens-là ont tous quelque fêlure, mais, en revanche, ils sont malheureux. Ils n’ont pas de gaieté, ni de contentement, ni de mansuétude. Cependant, l’Évangile dit bien quelque part que le christianisme est la joie dans le Saint-Esprit.
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