Capítulo 53 de 63
II · 7
LA DAME. – Mais tout cela n’est venu qu’ensuite. À l’origine, les Suisses n’étaient que des pâtres… Et puis, les Américains, lorsque, pour conquérir leur indépendance, ils s’insurgèrent contre les Anglais, est-ce qu’ils s’étaient distingués par le moindre esprit de civilisation? Non. Ils étaient, non pas des Boers, mais des Peaux-Rouges; et ils pratiquaient le scalp, comme le raconte Mayne-Reid. Pourtant, Lafayette leur a témoigné sa sympathie. Il a eu raison, puisque maintenant les Américains ont rassemblé toutes les religions à Chicago et en ont fait une exposition; ce que personne n’avait encore jamais vu. À Paris, on voulait faire la même chose pour toutes les religions à propos de l’Exposition future; mais il n’en a rien été. Là, un certain abbé Charbonnel s’occupait beaucoup de cette entreprise. Il m’en a écrit plusieurs fois. Un homme sympathique. Mais les différentes confessions ont refusé leur concours. Même le grand rabbin a fait cette déclaration: « Pour la religion, nous avons la Bible, et l’Exposition n’a rien à y voir. » Le pauvre Charbonnel en a été désespéré au point de renier le Christ; il a écrit aux journaux pour faire savoir qu’il se retirait de l’Église; et aussi qu’il estimait beaucoup Renan. D’après ce qu’on m’a dit, la fin de son histoire n’a pas été brillante. Il aurait pris femme ou se serait mis à boire. Notre Nepluyev s’est, lui aussi, agité à propos de la même affaire; mais il a fini par se désenchanter de toute religion. Cet idéaliste m’a écrit que, maintenant, toute sa foi se résume dans l’humanité. Mais comment faire pour représenter l’humanité toute seule à l’Exposition de Paris? C’était une fantaisie, je pense. Pourtant, les Américains avaient très bien organisé leur affaire. Des ecclésiastiques des de toutes les religions ont répondu à leur appel. C’est un évêque catholique qui fut élu président. Il lut aux assistants le Notre Père, en anglais; et les prêtres idolâtres, bouddhistes et chinois lui répondirent poliment « Oh! oui; très bien, Monsieur[29]. Nous ne souhaitons de mal à personne. Nous ne demandons qu’une chose: que vos missionnaires aillent où ils voudront, pourvu qu’ils restent loin de nous. Ce n’est pas notre faute, si vous n’observez pas votre religion, qui est si bonne pour vous. Mais, pour nous, notre religion est la meilleure de toutes. » Donc, l’affaire se termina fort bien. Pas de rixes; et tout le monde s’émerveilla. Voilà de quoi ces Américains sont capables maintenant. Et qui sait si les Africanders d’aujourd’hui ne leur ressembleront pas plus tard?
L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, tout est possible. De quelque gavroche peut sortir un grand savant. En attendant, rien n’empêche de lui appliquer, pour son profit personnel, une bonne rossée.
LA DAME. – Quelles expressions! Décidément, vous vous encanaillez[30]. Vous rapportez tout cela de Monte-Carle. Qui est-ce que vous fréquentez là-bas? Les familles des croupiers, sans doute[31]. D’ailleurs, c’est votre affaire. Je vous demanderai seulement de contenir votre sagesse politique, afin de ne pas nous mettre en retard pour le dîner. Nous devrions avoir terminé l’entretien depuis longtemps.
L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Je voulais résumer, et renouer la fin au commencement du discours.
LA DAME. – J’ai de la méfiance. Vous n’aurez jamais fini. Il faut que je vous aide à expliquer votre pensée. Vous vouliez donc dire que les temps ont changé; qu’autrefois il y avait Dieu et la guerre; et que, maintenant, à la place de Dieu, il y a la culture et la paix. C’est cela, n’est-ce pas?
L’HOMME POLITIQUE. – Permettez. C’est cela, approximativement.
LA DAME. – Très bien. Qu’est-ce que Dieu? Je l’ignore et je ne puis l’expliquer, mais je le sens. Quant à ce qui est de votre culture, je n’en ai aucune impression. Expliquez-moi donc en deux mots ce que c’est.
L’HOMME POLITIQUE. – De quoi est formée la culture et ce qu’elle renferme, vous le savez comme nous: ce sont tous les trésors de la pensée et du génie créés par les esprits élus des peuples élus.
LA DAME. – Mais tout cela ne forme pas une seule chose; au contraire, une extrême diversité. Là se trouvent Voltaire, et Bossuet, et la Madone, et Nana, et Alfred de Musset, et Philarète. Comment réunir toutes ces choses en un seul tas et mettre ce tas à la place de Dieu?
L’HOMME POLITIQUE. – Je voulais dire qu’à propos de la culture, envisagée comme trésor historique, nous n’avons pas lieu de nous inquiéter. Grâce à Dieu, elle est constituée, elle existe. On peut, je l’admets, espérer qu’il y aura de nouveaux Shakespeare et de nouveaux Newton, mais cela n’appartient pas à notre domaine et ne nous offre pas d’intérêt pratique. Cependant, la culture présente un autre aspect, pratique, ou, si vous voulez, moral; et c’est précisément ce que, dans la vie privée, nous nommons civilité ou politesse. Cela, pour un observateur superficiel, peut sembler peu important; mais cela présente une importance énorme, unique, précisément parce que, seul, cela peut prendre un caractère universel et obligatoire. On n’a pas le droit d’exiger de personne ni supérieure vertu, ni esprit supérieur, ni génie, mais on peut et on doit exiger de tout le monde la politesse. Cela, c’est le minimum de bon sens et de moralité qui permet aux hommes de vivre comme des hommes. Assurément, la politesse n’est pas toute la culture, mais elle est l’indispensable condition de toute existence cultivée. C’est absolument comme pour la lecture et l’écriture, qui n’absorbent pas la formation intellectuelle, mais qui en sont la condition indispensable. La politesse est la culture à l’usage de tout le monde[32]. Nous voyons en effet qu’elle déborde les relations particulières entre gens d’une classe pour s’étendre aux relations sociales entre les différentes classes – et aux rapports politiques, ou internationaux. Nous nous rappelons encore comment, du temps de notre enfance, les gens de notre classe pouvaient être impolis avec les roturiers; mais, maintenant, la politesse obligatoire et même coercitive a enjambé ces frontières des castes; et la voici prête à enjamber les frontières internationales.
LA DAME. – Veuillez abréger. Donc, vous nous conduisez à cette conclusion: que la politique pacifique entre les États est la même chose que la politesse entre les individus.
L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, ce n’est pas pour rien qu’en français politesse[33] et politique[34] ont une parenté très étroite. Et remarquez que pour cela on ne fait appel à aucun sentiment, on n’exige rien de cette bienveillance que le Général a invoquée sans raison. Parce que je m’abstiens de me jeter sur tel ou tel individu et de lui déchirer la figure avec les dents, cela ne signifie pas que je ressente aucune bienveillance pour lui. Je puis, au contraire, nourrir dans mon âme les plus mauvais sentiments à son égard; mais une telle querelle me répugne à moi, homme cultivé. En outre, ce qui est le principal, je me rends compte que rien n’en peut résulter sauf des vilenies. Au contraire, si je m’en abstiens et si je me conduis poliment vis-à-vis de cet homme, alors, je n’ai rien à perdre, mais beaucoup à gagner. Quelle que soit l’antipathie nationale qui existe entre deux peuples ayant acquis un certain degré de culture, jamais ils n’en arriveront aux voies de fait[35], c’est-à-dire à la guerre. Celle-ci, en effet, est très différente de l’aspect que lui donnent les poètes et les peintres. Tous ces cadavres, ces plaies nauséabondes, cet entassement d’une multitude d’hommes rudes et malpropres, cette interruption de l’ordre régulier de la vie, la destruction des édifices et des institutions utiles, des ponts, des chemins de fer, des télégraphes, telle est la guerre, dans la réalité. Toute cette laideur répugne directement à un peuple cultivé; comme à nous et à vous répugnent des yeux crevés, des joues tuméfiées, un nez arraché. En outre, à un certain niveau de développement intellectuel, le peuple comprend combien il lui est utile d’être courtois vis-à-vis des autres nations et combien désavantageux de se déchirer avec elles. Assurément, il y a en cela beaucoup de degrés: le poing est plus cultivé que la dent; le bâton est plus cultivé que le poing; et le symbolique soufflet est encore plus cultivé. De même, les guerres peuvent être conduites d’une manière plus ou moins sauvage. En effet, les guerres européennes du dix-neuvième siècle ressemblent au duel réglementé entre deux hommes bien élevés, plutôt qu’elles ne ressemblent à une rixe entre deux ouvriers ivres. Mais ceci n’est qu’un degré intermédiaire. Remarquez que chez les peuples avancés le duel cesse d’être en usage. Tandis que la Russie retardataire a à pleurer ses deux meilleurs poètes, qui ont péri en duel, dans la France cultivée le duel n’est plus guère qu’un sacrifice non sanglant à une laide et défunte tradition. Quand on est mort, c’est qu’on n’est plus en vie[36], dirait M. de La Palisse. Certainement, vous et moi nous verrons le duel pour toujours enseveli dans les archives de l’histoire. À cet égard, un compromis ne peut être durable. La vraie culture exige la complète disparition des rixes entre individus et entre peuples. Quoi qu’il en soit, la politique pacifique est la mesure et le symptôme du progrès civilisateur. Aussi, malgré tout mon désir de plaire à notre très honorable Général, je maintiens quand même ma déclaration: que la propagande par écrits contre la guerre est un indice très consolant. Non seulement, cette propagande devance, mais encore elle hâte la solution définitive d’un problème qui a mûri. Avec toutes ses singularités et tous ses entraînements, elle est importante, par ce fait qu’elle accentue, dans la conscience générale, le trait essentiel, pour ainsi dire magistral, du progrès historique. L’arrangement pacifique, c’est-à-dire courtois, c’est-à-dire pour tous avantageux, de tous les rapports et de tous les conflits internationaux – telle est l’inébranlable règle de la saine politique dans l’humanité civilisée. – Eh bien! (à M. Z…) avez-vous quelque chose à dire?
M. Z… – Non. Simplement une remarque au sujet de ce que vous avez bien voulu noter tout à l’heure: que la politique pacifique est un symptôme de progrès. Cela m’a rappelé que dans Fumée, de Tourgueniev, un personnage dit, très exactement: « Le progrès est un symptôme. » Ne s’ensuivrait-il pas que la politique pacifique est le symptôme d’un symptôme?
L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Mais qu’est-ce que cela fait? Assurément, tout est relatif. Que voulez-vous dire au juste?
M. Z… – Ceci, simplement: Si la politique pacifique est seulement l’ombre d’une ombre, y a-t-il lieu d’en parler avec une telle abondance? Ne serait-il pas préférable de dire franchement à l’humanité ce que le Père Varsonophii disait à la dame pieuse: « Tu es vieille, tu es faible; et jamais tu ne vaudras mieux. »
LA DAME. – Il est tard maintenant pour engager la discussion là-dessus. (À l’homme politique.) Voyez combien votre politique-politesse[37] s’est moquée de vous.
L’HOMME POLITIQUE. – Comment donc?
LA DAME. – Puisque vous n’irez pas demain à Monte-Carle, ou à Nice, comme vous dites par euphémisme[38].
L’HOMME POLITIQUE. – Et pourquoi?
LA DAME. – Parce que ces messieurs veulent vous réfuter. Ils n’en ont plus le temps par suite de votre prolixité[39] si grande. Les voilà obligés de renvoyer à demain leurs objections. Eh bien, quand des gens cultivés seront ici occupés à réfuter votre thèse, est-il possible qu’en ce moment-là vous vous trouviez à Monte-Carle, abandonné aux jouissances plus ou moins défendues, dans la compagnie de croupiers incultes et de leurs familles? Ce serait le comble[40] de l’impolitesse. Alors, que deviendrait votre « obligatoire minimum de moralité »?
L’HOMME POLITIQUE. – Puisque nous en sommes là, je puis retarder d’un jour ma course à Nice. J’écouterai avec curiosité ce que l’on peut dire contre mes axiomes.
LA DAME. – À la bonne heure! Mais, maintenant, je pense que tout le monde a terriblement faim et que, n’était notre amour de la « culture », il y a longtemps que nous nous serions précipités dans la salle à manger.
L’HOMME POLITIQUE. – Il me semble, du reste, que la culture et l’art culinaire se marient très bien ensemble[41].
LA DAME. – Oh! oh! je me bouche les oreilles.
Là-dessus, en échangeant des bons mots douteux, tous nous nous hâtâmes de suivre la maîtresse de maison, qui nous conduisait vers le dîner.
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