Capítulo 51 de 63
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M. Z… – Mais dans des éclaircissements de ce genre, liés à des concessions de chemins de fer et à toute espèce d’entreprises commerciales et industrielles, les Allemands, bien sûr, nous devanceront[14]; et il n’y a pas à espérer que, là-bas, nous puissions rivaliser avec eux.
L’HOMME POLITIQUE. – Mais pour quel motif devrions-nous rivaliser? Si, à ma place, quelque autre personne accomplit quelque travail difficile, je n’ai qu’à me réjouir et à remercier. Si, par contre, je me fâche, en demandant pourquoi c’est un autre et non pas moi, alors, je ne me conduis pas en homme comme il faut. De même, ce ne serait pas digne d’une nation telle que la Russie de se faire, selon le proverbe, le chien de garde qui ne mange pas de choux et ne laisse personne en manger. Quand d’autres, par leurs propres moyens, accomplissent une bonne action mieux et plus vite que nous, c’est tant mieux pour nous. Je vous demande quel a été le but des guerres que nous avons soutenues contre la Turquie, sinon de protéger les droits humains des chrétiens turcs? Alors, qu’avons-nous à réclamer, si les Allemands atteignent le même but, d’une manière plus sûre, au moyen de procédés pacifiques, bref, en faisant l’éducation de la Turquie? Considérez que, si, en 1895, ils avaient été installés solidement dans la Turquie d’Asie comme les Anglais l’étaient en Égypte, alors, certainement, on n’aurait pas eu à parler de massacres d’Arméniens.
LA DAME. – Ainsi, selon vous, il est nécessaire d’en finir avec la Turqule; toutefois, vous voulez qu’elle soit mangée par les Allômands.
L’HOMME POLITIQUE. – Mais puisque je reconnais que la politique allemande est sage, je sais bien qu’elle n’a pas de goût pour des choses si indigestes. Son rôle serait plus délicat: introduire la Turquie au milieu des nations cultivées. Elle aiderait les Turcs à se civiliser et à devenir capables de gouverner, selon la justice et l’humanité, ces peuples qui, à cause de leur animosité sauvage et réciproque, ne savent pas administrer en paix leurs affaires.
La DAME. – Vraiment, vous nous contez de singulières histoires! Livrer pour l’éternité un peuple chrétien à l’administration turque – est-ce que cela est possible? Les Turcs me plaisent sous beaucoup de points de vue; mais, cependant, ils sont barbares; et chez eux le dernier mot appartiendra toujours à la force. La civilisation européenne ne fera que les gâter.
L’HOMME POLITIQUE. – Ou aurait pu dire la même chose de la Russie au temps de Pierre le Grand, et même beaucoup plus tard encore. Nous nous rappelons les « atrocités turques », mais y a-t-il longtemps que la Russie et d’autres contrées n’ont plus leurs « atrocités turques »? Eh bien! et chez nous, les gens qui gémissaient sous le joug des mauvais propriétaires fonciers? – qui étaient-ils? des chrétiens ou des païens? Et ces soldats qui gémissaient sous le joug des verges? Toutefois, la seule juste réponse aux gémissements des chrétiens russes a été l’abolition du servage et des verges, et non point la destruction de l’empire russe. Alors, pourquoi donc, aux gémissements des Bulgares et des Arméniens, devrait-on, de toute nécessité, satisfaire par la destruction de cet État où retentissent des plaintes qui pourraient n’y pas retentir?
LA DAME. – Ce n’est pas du tout une seule et même chose de voir se produire des scandales à l’intérieur d’un État chrétien qui peut facilement être réformé, et de voir un peuple chrétien opprimé par des non-chrétiens.
L’HOMME POLITIQUE. – L’impossibilité de régénérer la Turquie n’est qu’un haineux préjugé que déjà, sous nos yeux, les Allemands ont commencé à démentir; de même qu’autrefois ils ont contribué à dissiper le préjugé qui accusait le peuple russe d’une sauvagerie innée. Quant à ce qui concerne vos « chrétiens » et vos « non-chrétiens », la question manque d’intérêt[15] pour les victimes de férocités quelconques. Si quelqu’un se mettait à me déchirer la peau, je n’aurais pas l’idée de lui demander: « De quelle religion êtes-vous? cher monsieur. » En pareil cas, je n’éprouverais aucune consolation à savoir que je suis déchiré par des gens qui me seraient non seulement très désagréables, mais qui, en outre, sont d’horribles chrétiens détestés de leur propre Dieu dont ils raillent les prescriptions. D’une manière objective, il est évident, n’est-ce pas, que le « christianisme » d’Ivan IV, ou de Saltitchika, ou d’Araktchev n’est pas un privilège, mais seulement un abîme d’immoralité comme il n’y en a pas dans les autres religions. Hier, le Général vous racontait les crimes des sauvages Kurdes et, entre autres choses, mentionnait le culte qu’ils rendent au démon. En effet, c’est très mal de griller à petit feu des enfants ou des adultes; et, sans hésiter, je qualifie de diaboliques de pareilles actions. Cependant, on sait qu’Ivan IV aimait surtout griller les gens à petit feu et qu’avec son propre bâton il entassait lui-même la braise. Pourtant, il n’était ni sauvage ni démoniaque; c’était un homme d’un esprit subtil et étendu par rapport à la culture de son temps, d’ailleurs théologien, ferme sur les principes de l’orthodoxie. Pour ne pas aller si loin dans l’histoire, est-ce qu’un certain Bulgare Stamboulov et le Serbe Milan sont des Turcs – et non pas des représentants de ce qu’on appelle les nations chrétiennes? Si votre christianisme n’est que cela, ce n’est qu’un simple aboiement de chiens, sans garantie pour aucun intérêt.
LA DAME. – On croirait que c’est le Prince qui juge ainsi.
L’HOMME POLITIQUE. – Quand il s’agit d’une vérité évidente, je suis prêt à faire chorus non seulement avec notre très honorable Prince, mais aussi avec l’ânesse de Balaam.
M. Z… – Cependant, Excellence, ce n’est pas pour traiter du christianisme ou des animaux bibliques que vous avez bien voulu occuper le rôle principal dans notre entretien d’aujourd’hui. Mes oreilles résonnent encore du cri du cœur que vous avez poussé hier: « Seulement, un peu moins de religion, pour l’amour de Dieu, un peu moins de religion! » Je suppose qu’il ne vous déplairait pas de revenir au sujet de notre entretien et de me tirer d’incertitude sur le point suivant. Si, commue justement vous avez bien voulu le remarquer, nous ne devons pas détruire l’empire turc, mais le « civiliser »; et si, d’un autre côté, comme vous l’avez de même résolument admis, les Allemands s’occuperont – et déjà s’occupent – beaucoup mieux que nous du progrès moral de la Turquie, alors, en quoi, à proprement parler, consiste, selon vous, le spécial problème de la politique russe dans la question d’Orient?
L’HOMME POLITIQUE. – En quoi? Il me semble évident qu’il ne consistera en rien de particulier. Selon vous, ce problème spécial, ce devrait être la Russie qui le poserait et qui le résoudrait séparément, et à l’encontre des aspirations de tous les autres peuples européens. Moi, je vous dis, à proprement parler, qu’une telle politique spéciale ne s’est jamais vue. Il y a eu chez nous quelques déviations de cette espèce, par exemple en 1850 et en 1870. Mais ces tristes déviations, la mauvaise politique dont j’ai parlé, ont amené avec elles leurs représailles, sous la forme d’insuccès plus ou moins gros. D’une façon générale, dans la question d’Orient on ne peut jamais distinguer une politique russe personnelle ou isolée. Son problème, depuis le seizième siècle et, s’il vous plait, jusqu’à la fin du dix-huitième, a consisté, de concert avec la Pologne et avec l’Autriche, à protéger le monde civilisé contre le péril, alors menaçant, d’une invasion turque. Puisque, dans cette œuvre de protection, il fallut (quoique sans alliances formelles) une action commune avec les Polonais, avec les Autrichiens et avec la République de Venise, alors évidemment, c’était une politique commune, et non une politique particulière. Eh bien! au dix-neuvième siècle et d’autant plus au vingtième, qui arrive, elle conserve son ancien caractère commun, bien que, par nécessité absolue, le but et les moyens aient changé. Maintenant l’œuvre qui s’impose c’est, non pas de protéger l’Europe contre la barbarie turque, mais d’européaniser les Turcs eux-mêmes. Pour l’ancien programme, il fallait employer la force militaire; et maintenant l’heure est aux procédés pacifiques. Mais dans le premier cas, comme dans le second, le problème est commun à tout le monde. Après avoir pratiqué la solidarité dans la protection militaire, les nations européennes demeurent solidaires pour travailler à l’œuvre civilisatrice.
LE GÉNÉRAL. – Cependant, l’ancienne solidarité militaire de l’Europe n’a pas empêché Richelieu et Louis XIV de conclure une alliance avec les Turcs contre les Habsbourgs.
L’HOMME POLITIQUE. – C’était la mauvaise politique des Bourbons, combinée avec leurs absurdités à l’intérieur. L’histoire a prononcé la condamnation nécessaire.
La DAME. – Vous appelez cela l’histoire? Il me semble qu’auparavant on disait le régicide[16].
M. Z… – Précisément, nous rencontrons une abominable histoire.
L’HOMME POLITIQUE (à la Dame). – Ce n’est pas simplement une maxime, mais c’est un fait qu’aucune faute politique ne reste impunie. Libre à ceux qui aiment la mystique de la reconnaître ici. Moi je m’en abstiens. À mon âge et dans ma situation, la mystique, il me semble, produirait sur moi l’effet du champagne que j’absorbais chaque jour quand j’étais jeune. Maintenant, je suis au régime du lait caillé. Le champagne me rendrait malade; et si je m’obstinais dans la méthode de l’ancien régime[17], j’en mourrais, comme les Bourbons.
LA DAME. – Avouez cependant qu’à la longue [18] votre politique de lait caillé devient ennuyeuse.
L’HOMME POLITIQUE (froissé). – Si je n’étais pas interrompu, j’aurais depuis longtemps épuisé le sujet et cédé la parole à un interlocuteur plus intéressant.
La DAME. – Voyons, ne vous offensez pas. Je plaisantais. Je trouve, au contraire, que vous avez beaucoup d’esprit… pour votre âge et pour votre situation.
L’HOMME POLITIQUE. – Je disais donc que, maintenant, nous sommes solidaires du reste de l’Europe en ce qui concerne la régénération morale de la Turquie; et que chez nous il n’y a pas et ne peut y avoir à cet égard aucune politique particulière.
Malheureusement, je dois aussi faire une autre constatation. Par suite de notre esprit relativement arriéré au point de vue civil, industriel et commercial, la participation de la Russie à cette œuvre commune de civilisation de l’empire turc ne peut pas, actuellement, être très considérable. Le rôle de premier rang qui appartenait à notre patrie commue puissance militaire ne peut plus aujourd’hui être le nôtre. On ne le possède pas gratuitement; il faut l’avoir mérité. Notre importance militaire, nous l’avions acquise, non par de présomptueuses paroles, mais par des expéditions et des batailles réelles. Ainsi, notre importance civilisatrice, nous devons la gagner par des travaux et des succès réels dans le domaine de la paix. Si les Turcs ont cédé à nos victoires militaires, alors, sur le terrain de la civilisation pacifique, ils céderont, certainement, à ceux qui, là encore, leur seront supérieurs. Qu’avons-nous donc à faire? Aujourd’hui, on rencontrerait très difficilement, n’importe où, une dose d’imbécillité comme celle qui nous a conduits à opposer à la réelle prédominance des Allemands, prédominance acquise par leurs travaux, une croix imaginaire placée sur Sainte-Sophie.
LE GÉNÉRAL. – Voilà la question, en effet: il faudrait que cette croix ne fût pas imaginaire.
L’HOMME POLITIQUE. – Qui donc la matérialisera? Trouvez un médium. En attendant, notre amour-propre national n’a qu’une ressource – selon la mesure raisonnable où ce sentiment est généralement admis – c’est de redoubler d’efforts pour, le plus vite possible, égaler les autres nations dans les choses où nous sommes en retard, et compenser le temps et les forces perdus à multiplier des comités slaves et autres bagatelles nuisibles. D’ailleurs, si, à l’heure présente, nous sommes faibles en Turquie, nous pouvons quand même jouer un rôle civilisateur de première importance en Asie centrale et dans l’Extrême-Orient. Selon les apparences, c’est là que l’histoire universelle transporte aujourd’hui son centre de gravité. Là, par sa situation géographique et encore pour d’autres raisons, la Russie peut faire plus que toutes les nations, excepté, naturellement, l’Angleterre. Donc, à cet égard, le succès de notre politique exige une durable et sincère entente avec les Anglais, afin que le concours civilisateur que nous leur donnerons ne dégénère jamais en animosité absurde et en indigne rivalité.
M. Z… – Par malheur, toujours, entre les individus et entre les peuples, ce changement se produit d’une manière pour ainsi dire fatale.
L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est vrai. D’un autre côté, toutefois, ni dans la vie des individus ni dans la vie des peuples, je n’ai rencontré un seul cas où l’hostilité et la jalousie entre collaborateurs d’une entreprise commune aient rendu l’un ou l’autre plus puissant, plus riche ou plus heureux. Cette expérience universelle, qui ne comporte aucune exception, compte aux yeux des gens intelligents; et je pense qu’elle profitera enfin à un peuple intelligent comme le peuple russe. Nous opposer aux Anglais dans l’Extrême-Orient, ce serait le comble de la folie; sans parler de l’inconvenance qu’il y a à soulever des querelles de famille devant des étrangers. Mais peut-être pensez-vous que nous sommes plus apparentés aux jaunes Chinois qu’aux compatriotes de Shakespeare et de Byron?
M. Z… – Eh! c’est une question épineuse.
L’HOMME POLITIQUE. – Alors, négligeons-la, pour le moment. Mais tournez votre attention du côté que voici. En observant les choses d’après mon point de vue, vous reconnaîtrez qu’à notre époque la politique de la Russie doit avoir seulement deux objectifs: d’abord, maintenir la paix, la paix européenne, puisque, au degré actuel du développement historique, toute guerre européenne serait une guerre civile absurde et criminelle; – ensuite, entreprendre l’éducation des peuples barbares qui se trouvent dans la sphère de notre influence. Ces deux visées, outre leur valeur intrinsèque, doivent encore être appréciées pour l’étonnant et mutuel appui qu’elles se donnent, chacune posant les conditions d’existence de l’autre. En travaillant consciencieusement au progrès moral des États barbares, œuvre où toute l’Europe est intéressée, nous resserrons les liens de la solidarité entre nous et les autres nations européennes. C’est évident. Non moins évidente la conclusion que voici: à son tour, l’affermissement de cette concorde européenne fortifie notre action sur les peuples barbares, en leur enlevant l’idée même de la possibilité de la résistance. Vous pensez bien que, si le Jaune savait que l’Europe se tient derrière la Russie, nous ne rencontrerions jamais plus en Asie aucune opposition, n’est-ce pas? En outre, si, au contraire, le Jaune s’apercevait que, loin de soutenir la Russie, l’Europe la contrecarre, il aurait l’idée d’attaquer notre frontière par les armes. Alors, nous devrions nous défendre sur deux fronts, dont l’étendue mesurerait dix mille verstes. Je ne crois pas à l’épouvantail d’une invasion mongole, parce que je n’admets pas la possibilité d’une guerre européenne; mais, si cette guerre survenait, il faudrait craindre les Mongols.
LE GÉNÉRAL. – C’est entendu; vous jugez invraisemblables la guerre européenne et l’invasion mongole; mais je ne crois pas du tout à votre « solidarité des nations européennes » ni à une ère prochaine de paix universelle. Pareille chose n’est pas naturelle, ni vraisemblable. On a raison, le jour de Noël, de chanter dans les églises: « La paix sur la terre, la bienveillance parmi les hommes »; mais cela veut dire que la terre sera en paix seulement quand la bienveillance régnera parmi les hommes. Eh bien! où est-elle, la bienveillance? L’avez-vous rencontrée? Pour dire vrai, il n’y a qu’une nation européenne envers laquelle vous et moi nous nous sentions une bonne volonté sincère et réelle: la principauté de Monaco. Avec elle, chez nous, la paix est inviolable. Mais que, du fond de l’âme, nous considérions les Anglais et les Allemands comme nos frères et que leur avantage nous paraisse être notre avantage et leur satisfaction notre satisfaction, cette « solidarité », comme vous dites, avec les nations européennes ne se réalisera jamais chez nous, certainement.
L’HOMME POLITIQUE. – Comment! elle ne sera pas? Mais elle existe déjà et elle a marqué sa place dans la nature des choses! Nous vivons en solidarité avec les Européens pour cette simple raison que nous-mêmes sommes Européens. Depuis le dix-huitième siècle, c’est un fait accompli[19]. Ni la sauvagerie des masses populaires russes, ni les tristes chimères des slavophiles n’y changeront rien.
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