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The ConsciousLibrary

Capítulo 50 de 63

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L’HOMME POLITIQUE. – Vous trouvez que mon exposé n’est pas clair? J’envisage une relation très certaine – nullement abstraite ou idéale – tout à fait réelle, un rapport positif entre la guerre de 1877, conséquence de notre mauvaise politique, et la récente extermination des chrétiens en Arménie. Peut-être savez-vous, mais peut-être avez-vous besoin de savoir qu’après 1878, la Turquie, calculant les résultats futurs qu’aurait pour elle en Europe le traité de San-Stéfano, résolut de garantir sérieusement son existence, au moins en Asie. D’abord, au Congrès de Berlin, elle s’assura la garantie de l’Angleterre. Mais, se conformant avec raison à la maxime: « Compte sur l’Angleterre et tiens-toi sur tes gardes », le gouvernement turc s’occupa d’augmenter, en Arménie, le nombre et l’organisation de ses troupes irrégulières, c’est-à-dire, plus ou moins, des mêmes « démons » avec lesquels a eu affaire le Général. Cela semblait très judicieux. Cependant, quinze ans après que Disraeli, en échange de la cession de l’île de Chypre, eut garanti à la Turquie ses possessions d’Asie, la politique anglaise, les circonstances ayant changé, devint hostile aux Turcs et favorable aux Arméniens. On vit en Arménie des agitateurs anglais, de même que jadis on avait vu en Bulgarie des agitateurs slavophiles. Alors, les « démons » bien connus du Général se montrèrent, suivant la formule, les hommes de la situation et, selon le sens très positif de l’expression, ils mangèrent la plus large portion de chair chrétienne, chaque fois qu’il leur en tombait sous la dent.

LE GÉNÉRAL. – Impossible d’écouter de pareilles choses! Dans le cas dont nous parlons, quelle est donc la guerre qui mérite d’être incriminée? Au moins, ayez la crainte de Dieu. Si, en 1878, les hommes d’État avaient fait leur devoir aussi bien que les hommes de guerre, aucun renforcement et aucune organisation des troupes irrégulières en Arménie n’auraient pu avoir lieu, ni, par conséquent, aucun des massacres que je viens de rappeler.

L’HOMME POLITIQUE. – Est-ce à dire que vous admettez la définitive destruction de l’empire turc?

LE GÉNÉRAL. – Oui. Quoique j’estime et j’aime les Turcs de tout mon cœur, comme un peuple très beau, surtout quand je le compare aux Éthiopiens de différentes couleurs, néanmoins, je pense que, depuis longtemps, l’heure a sonné d’en finir avec l’empire turc.

L’HOMME POLITIQUE. – Je ne pourrais rien vous objecter, si, à sa place, ceux que vous appelez les Éthiopiens étaient capables de s’organiser en une espèce d’empire. Mais, en fait, ils ne savent que se déchirer entre eux. Donc, à leur égard, le gouvernement turc est nécessaire, comme est nécessaire sur le sol de Jérusalem la présence de troupes turques, pour la paix et pour le bien-être des diverses confessions chrétiennes rassemblées dans ces lieux.

LA DAME. – Là! Je supposais bien que vous voulez abandonner le Saint-Sépulcre aux Turcs, pour toujours.

L’HOMME POLITIQUE. – Et, naturellement, vous croyez que cela provient de mon athéisme ou de mon indifférence? Pourtant, en réalité, je désire la présence des Turcs à Jérusalem uniquement par sollicitude pour une petite mais inextinguible étincelle de sentiment religieux, étincelle qui demeure en moi et qui date de mon enfance. J’ai la certitude qu’à la minute où les soldats turcs quitteraient les corps de garde de Jérusalem, tous les chrétiens qui sont là se mettraient à s’entrégorger, non sans avoir, préalablement, détruit toutes les choses saintes du christianisme. Si mes impressions et mes conclusions vous semblent suspectes, interrogez ces pèlerins en qui vous avez confiance, ou, ce qui serait le mieux, allez voir de vos propres yeux.

LA DAME. – Aller à Jérusalem? Ah! non. Qu’est-ce qu’on y voit encore?… J’ai peur, j’ai peur!

L’HOMME POLITIQUE. – Bien, je constate.

LA DAME. – Mais comme c’est étrange! Vous discutez avec le Général, et tous deux vous exaltez les Turcs.

L’HOMME POLITIQUE. – Le Général, probablement, les apprécie comme de braves soldats, tandis que moi comme les gardiens de l’ordre et de la paix en Orient.

LA DAME. – Une paix et un ordre fameux, là, où, tout à coup, les hommes sont égorgés par dizaines de mille! Je pense que mieux vaudrait n’importe quel désordre.

L’HOMME POLITIQUE. – Ainsi que je l’ai déjà exposé, les massacres avaient été provoqués par l’agitation révolutionnaire. Pourquoi exiger des Turcs ce haut degré de douceur et d’indulgence chrétiennes qu’on n’exige d’aucun autre peuple, même chrétien! Citez-moi donc un pays où une révolte armée s’est apaisée sans qu’on eût pris contre elle des mesures cruelles et injustes. En résumé: premièrement, les Turcs n’étaient pas les instigateurs des massacres; deuxièmement, les Turcs n’y ont pris qu’une petite part personnelle, n’agissant, dans la majorité des cas, que par la main des « démons »; troisièmement, je reconnais qu’en laissant libre jeu aux « démons » le gouvernement turc a, cette fois, excédé, comme chiez nous Ivan IV en faisant noyer dix mille paisibles citoyens de Novgorod; ou, comme en France, ont excédé les commissaires de la Convention, par leurs noyades et leurs fusillades; ou, dans l’Inde, les Anglais, lorsqu’ils réprimèrent l’insurrection de 1857. Cependant, il est tout de même certain que si les divers coreligionnaires ou congénères des Éthiopiens, ainsi que les appelle le Général, étaient laissés à eux-mêmes, on verrait beaucoup plus de massacres qu’il n’y en a sous l’autorité de la Turquie.

LE GÉNÉRAL. – Est-ce que j’ai parlé de remplacer les Turcs par des Éthiopiens? La question est simple: il s’agirait pour nous de prendre Constantinople, de prendre Jérusalem et, à la place de l’empire turc, de constituer plusieurs provinces militaires russes, comme à Samarkand ou à Askhabad. Les Turcs, lorsqu’ils sont désarmés, se comportent bien de toute manière, en fait de religion et à d’autres égards.

L’HOMME POLITIQUE. – Je suppose que vous ne parlez pas sérieusement. Sinon, j’aurais lieu de mettre en doute votre… patriotisme. Car si nous commencions la guerre avec un plan si radical, nous ferions naître de nouveau une coalition européenne, à laquelle finalement se joindraient nos Éthiopiens, émancipés ou marqués pour l’émancipation. Ils comprennent bien que, sous l’autorité russe, ils ne pourront guère manifester leur propre « physionomie nationale », comme disent les Bulgares. Le résultat final serait, non pas la destruction de l’empire turc, mais, pour nous, une nouvelle dévastation de Sébastopol, et en grand[12]. Non, quoique nous nous soyons assez souvent engagés dans une mauvaise politique, je me tiens tout de même pour assuré qu’une absurdité telle qu’une nouvelle guerre avec la Turquie, cela nous ne le verrons pas. Et si nous devions en être témoins, alors tout patriote devrait dire de la Russie, avec désespoir: Quem Deus vult perdere, prius dementat.

LA DAME. – Ce qui signifie?

L’HOMME POLITIQUE. – Dieu prive d’abord de la raison celui qu’il veut perdre.

LA DAME. – Eh bien! l’histoire ne suit pas les plans de votre esprit. Vous êtes, je le suppose, autant pour l’Autriche que pour la Turquie?

L’HOMME POLITIQUE. – Sur ce sujet-là, je ne tiens pas à m’étendre, parce que des hommes beaucoup mieux informés que moi – les chefs du nationalisme bohème – l’ont depuis longtemps déclaré: « Si l’Autriche n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Les récentes batailles parlementaires de Vienne illustrent à merveille cet aphorisme. Elles forment une miniature symbolique de ce que produirait dans ces pays la disparition de l’empire des Habsbourg.

LA DAME. – Et que direz-vous de l’alliance franco-russe? Il semble que vous vous abstenez toujours d’en parler.

L’HOMME POLITIQUE. – En effet, pour le moment, je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails de cette affaire épineuse. D’une manière générale, je me bornerai à dire ceci: le rapprochement avec une nation progressiste et riche comme la France est, en tout cas, un avantage pour nous. Et puis, cette alliance est certainement une alliance de paix et de précaution; du moins, c’est ainsi qu’elle est comprise dans les hautes sphères où on l’a conclue et où on l’entretient.

M. Z… – L’avantage que la morale et la science doivent recueillir de ce rapprochement est une question compliquée et, pour moi, encore obscure. Mais, au point de vue politique proprement dit, ne vous semble-t-il pas qu’en faisant alliance avec l’un des deux camps ennemis sur le continent européen, nous perdons le bénéfice que nous valait notre situation de troisième juge impartial, ou d’arbitre entre eux; nous cessons d’être au-dessus des partis. En adhérant à l’un des deux partis et, ainsi, en équilibrant leurs forces opposées, est-ce que nous ne créons pas entre eux la possibilité du choc des armes? Voyez donc: réduite à ses seules forces, la France ne pouvait combattre la triple alliance; – mais, soutenue par la Russie, elle le peut.

L’HOMME POLITIQUE. – Ce que vous dites serait parfaitement exact si quelqu’un avait envie d’entreprendre la guerre. Mais j’ose vous assurer que personne ne la désire. En tout cas, ce serait bien plus facile pour la Russie de retenir la France dans les voies de la paix que, pour la France, d’entraîner la Russie dans les voies de la guerre, au fond, également indésirable à l’une et à l’autre. Ce qu’il y a de plus tranquillisant, c’est surtout ce fait que les nations d’aujourd’hui non seulement ne veulent plus combattre, mais, chose essentielle, cessent de savoir combattre. Comme exemple, prenez, si vous voulez, le dernier conflit: – hispano-américain. Est-ce une guerre? Non, je vous le demande: est-ce une guerre? Plutôt une comédie de marionnettes; le combat de Pierrot Vinaigre avec le commissaire. « Après une bataille ardente et prolongée, l’ennemi a battu en retraite, ayant perdu un homme tué et deux blessés. De notre côté, aucune perte. » Ou bien: « Toute la flotte ennemie, après une résistance désespérée contre notre croiseur Assez d’argent, s’est rendue sans conditions. D’un côté ou de l’autre, il n’y a ni tué ni blessé. » Telle fut la physionomie de toute cette guerre. Ce qui me frappe, c’est que tout le monde soit si peu frappé par le nouveau caractère de la guerre, devenue, on peut le dire, non sanglante. Car la transformation s’est accomplie sous nos yeux: tous, nous nous rappelons les bulletins d’autrefois, ceux de 1870 et de 1877.

LE GÉNÉRAL. – Prenez patience, avant de vous frapper. Que deux nations militaires en viennent aux mains, et vous verrez les bulletins qu’on publiera de nouveau.

L’HOMME POLITIQUE. – Je ne le crois pas. Y a-t-il si longtemps que l’Espagne était une nation militaire de premier ordre? Grâce à Dieu, le passé ne peut renaître. J’incline à croire que l’ensemble de l’humanité subit la loi du corps humain, où les organes inutiles s’atrophient. Les qualités militaires cessent d’être utiles: alors elles disparaissent. Si tout à coup elles se manifestaient de nouveau, j’en éprouverais autant de surprise que devant des chauves-souris qui auraient des yeux d’aigle, ou devant des hommes dont la queue aurait repoussé.

LA DAME. – Mais comment se fait-il que tout à l’heure vous disiez tant de bien des soldats turcs?

L’HOMME POLITIQUE. – Je leur ai reconnu le mérite d’être les gardiens de l’ordre à l’intérieur de l’État. Dans ce sens, la force militaire, ou, comme on dit, la « main armée », manus militaris, sera longtemps encore nécessaire à l’humanité. Mais cela n’empêche pas que le militarisme, c’est-à-dire l’inclination et l’aptitude aux guerres internationales, en un mot, si vous voulez, le national esprit querelleur, ne doivent entièrement disparaître et en effet ne disparaissent à nos yeux, dégénérant en cette forme, non sanglante, mais toutefois non inoffensive, que prennent les bousculades parlementaires. La pente à de telles manifestations existera vraisemblablement aussi longtemps qu’il y aura des partis et des opinions hostiles. Pour refréner cet antagonisme, l’État continuera d’avoir besoin de la manus militaris, alors que les guerres extérieures – entre les nations ou entre les États – ne seront plus que de vieux souvenirs historiques.

LE GÉNÉRAL. – Autrement dit, vous assimilez la police au petit os du coccyx, qui subsiste chez l’homme après la disparition de cette queue dont les vieilles sorcières de Kiev sont seules à rappeler le souvenir. C’est spirituel, mais n’êtes-vous pas trop pressé de comparer notre soldat à la queue qui a disparu? En voyant telle ou telle nation se gâter et se déchirer lamentablement, vous concluez que, dans le monde entier, l’esprit militaire est au déclin. Si, par des « mesures » et des « systèmes » quelconques, on pouvait transformer le soldat russe en kissel[13], que Dieu nous en préserve.

LA DAME (à l’Homme politique). – Tout de même, vous n’avez pas expliqué comment, sans recourir à la guerre, on pourra régler les questions historiques, entre autres la question d’Orient. Si piètres que soient les races chrétiennes orientales, les regarderons-nous les bras croisés lorsqu’elles montrent leur désir de posséder l’indépendance? et aussi lorsque, pour ce motif, elles sont massacrées par les Turcs? Admettons que vous ayez raison de critiquer, ainsi que vous le faites, les guerres d’autrefois; moi, je demande, comme le Prince, mais avec une autre intention: quelle devra être notre altitude, si, dans une région quelconque, les massacres se renouvellent?

L’HOMME POLITIQUE. – Avant qu’ils aient recommencé, nous avons pour devoir actuel et urgent de devenir raisonnables, et d’adopter une bonne politique, fût-elle allemande, à la place de la mauvaise politique que nous avons pratiquée. Ayons soin de ne pas irriter les Turcs en parlant d’arborer des croix sur des mosquées; abstenons-nous de crier comme des gens ivres; mais, tout doucement et amicalement, civilisons la Turquie pour un profit réciproque, le nôtre et le sien. De nous dépend directement le soin de faire vite comprendre aux Turcs que massacrer la population de leur pays c’est, non seulement une action mauvaise, mais, chose capitale, une action qui n’est d’aucune nécessité et qui ne sert absolument à rien.

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II · 4 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library