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The ConsciousLibrary

Capítulo 43 de 63

I · 5

LE GÉNÉRAL (avec impatience). – Allons! Allons!

LE PRINCE. – Je ne comprends rien.

M. Z… – Mais oui, selon vous, la raison et la conscience me parlent seulement de moi-même et du scélérat; et, suivant vous encore, toute la question se réduit à ceci que, n’importe comment, je m’abstienne de le toucher du doigt. Mais, en vérité, n’est-ce pas, il y a là une troisième personne, qui me parait même la plus intéressante – la victime de la violence mauvaise, victime qui demande mon secours. Celle-là vous l’oubliez continuellement. Néanmoins, la conscience me parle d’elle, et d’elle d’abord. La volonté de Dieu, alors, est que je sauve cette victime; en épargnant le meurtrier, si je puis. Mais, en n’importe quelle conjoncture, et coûte que coûte, j’ai le devoir de fournir assistance si c’est possible, par l’exhortation; si non, par la force. Si mes mains sont liées, alors seulement par ce dernier moyen, – dernier d’en haut – que vous avez indiqué prématurément et si aisément abandonné: bref, par la prière, c’est-à-dire par le supérieur effort de la bonne volonté, lequel, j’en ai l’assurance, produit effectivement des miracles quand c’est nécessaire. Le choix du moyen destiné à fournir assistance dépend des conditions intérieures et extérieures du fait; mais ici une seule chose est absolue: je dois secourir la victime. Voilà ce que dit ma conscience.

LE GÉNÉRAL. – Hourrah! Le centre est enfoncé!

LE PRINCE. – Moi, je n’ai pas une conscience si large. La mienne dit, dans ce cas, d’une manière plus positive et plus brève: Tu ne tueras point; et voilà tout. Et d’ailleurs, à présent, je ne vois pas que nous ayons le moins du monde fait avancer la discussion. Si, de nouveau, je vous accordais que, dans le cas imaginé par vous, tout homme développé au point de vue moral et pleinement vertueux pourrait, sous l’influence de la compassion et faute du temps nécessaire pour se rendre un compte exact de la valeur morale de sa conduite, pourrait, dis-je, se laisser aller au meurtre, que devrions-nous en conclure? Est-ce que, je le répète, Tamerlan, ou Alexandre le Macédonien, ou lord Kitchener ont tué ou fait tuer pour protéger de faibles créatures attaquées par des scélérats?

M. Z… – La comparaison de Tamerlan avec Alexandre le Macédonien est un piètre présage pour le résultat de notre examen historique. Mais, puisque, une seconde fois, vous abordez impatiemment ce domaine, permettez-moi une citation historique. Elle nous aidera réellement à saisir le lien qui existe entre les deux sujets: protection des personnes et protection de l’État.

C’était au douzième siècle, dans la ville de Kiev. Dès cette époque, les princes apanagés professaient, semble-t-il, vos théories sur la guerre. Ils pensaient que la discorde et la bataille réclament le chez soi[3]. Ils refusaient de se mettre en campagne contre les Polovtsi, par pitié pour le peuple et pour ne pas l’exposer aux souffrances de la guerre. Là-dessus, le grand prince Vladimir Monomach leur tint ce discours: « Vous plaignez les manants; mais vous ne songez pas que voici le printemps qui arrive. Le manant dévorera les champs… »

LA DAME. – Je vous en prie, pas de vilains mots!

M. Z… – Mais c’est dans la Chronique.

LA DAME. – Mais vous ne la savez pas tout entière par cœur. Employez votre langage. Après un début tel que: « Le printemps arrive », on prévoit une suite comme celle-ci: « Les fleurs s’ouvrent, le rossignol commence à chanter, et tout à coup voici le manant, l’homme qui sent mauvais… »

M. Z… – Soit. « Le printemps arrive. Le paysan va dans les champs avec son cheval, pour labourer la terre. Survient le Polovets, qui tue le paysan et qui prend le cheval. Les Polovtsi fourmillent. Ils massacrent tous les paysans, emmènent en captivité les femmes avec les enfants, pourchassent le bétail, brûlant le village. Alors, est-ce que vous ne plaignez pas le peuple? Moi, je le plains, et c’est pour cela que je vous invite à combattre les Polovtsi. » Cette fois, rougissant de honte, les princes obéirent; et, sous le règne de Vladimir Monomach, la terre connut le repos. Mais ensuite ils revinrent à leur pacifisme, qui repoussait les guerres extérieures pour le profit d’une existence oisive et scandaleuse sur le sol natal. Le résultat fut que la Russie dut subir le joug mongol. Quant aux propres descendants de ces princes, la figure historique d’Ivan IV nous apprend comment ils furent régalés.

LE PRINCE. – Je ne comprends rien. Tantôt, vous nous racontez un fait qui, jamais, à aucun de nous n’est arrivé et certainement n’arrivera; tantôt, vous rappelez un Vladimir Monomach qui n’a peut-être pas existé et avec lequel, en tout cas, nous n’avons rien à voir…

LA DAME. – Parlez pour vous, Monsieur[4].

M. Z… – Mais vous, Prince, vous descendez des compagnons de Rurik?

LE PRINCE. – On le dit; en sorte que, selon vous, je devrais m’intéresser à Rurik, à Sinius et à Truvor?

LA DAME. – Pour moi, ne pas connaître ses ancêtres, c’est se mettre au niveau des petits enfants qui croient avoir été trouvés dans un jardin potager, sous un chou.

LE PRINCE. – Alors, que dire des infortunés qui n’ont pas d’ancêtres?

M. Z… – Tout homme a au moins deux grands ancêtres, qui, pour le profit commun, ont laissé des mémoires détaillés et instructifs: l’histoire nationale et l’histoire universelle.

LE PRINCE. – Mais ces mémoires ne peuvent plus nous enseigner ce que nous devons être maintenant ni ce que nous devons faire maintenant. Que Vladimir Monomach ait vraiment existé et pas seulement dans l’imagination de quelque moine, Laurent ou Ypathe; que même il ait été le meilleur homme du monde et qu’il ait plaint les manants avec sincérité; en pareille circonstance, il eut raison de guerroyer contre les Polovtsi, puisque, à cette époque sauvage, la conscience morale ne s’élevait pas au-dessus de la grossière et byzantine compréhension du christianisme et permettait de tuer pour l’amour de ce qui semblait être le bien. Mais comment agirions-nous ainsi, depuis que nous avons compris que le meurtre est le mal contraire à la volonté divine, interdit de toute antiquité par le précepte divin? De même, cela ne peut nous être permis en aucune manière, sous n’importe quel nom, et ne petit cesser d’être le mal, quand, au lieu d’un homme, on tue, sous la dénomination de guerre, des milliers d’hommes. C’est, avant tout, la question de la conscience personnelle.

LE GÉNÉRAL. – Eh bien! puisque c’est affaire de conscience personnelle, permettez-moi de vous soumettre l’exposé que voici. Au point de vue du sens moral, comme aux autres, naturellement, je suis un homme de valeur moyenne, ni noir, ni blanc, mais gris. Je n’ai manifesté ni vertu particulière ni particulière perversité. Les bonnes actions comportent toujours quelque point difficile à élucider. En aucune manière, on ne dit avec certitude, en conscience, ce qui vous fait agir: si c’est le bien véritable ou seulement la faiblesse de l’âme, les usages du monde et parfois la vanité. Tout cela est petit. Ma vie entière ne comporte qu’une seule occasion qui ne saurait être qualifiée petite. Le point essentiel, et j’en suis sûr, c’est qu’il n’y eut alors en moi aucune impulsion douteuse. Alors, en moi, prévalut la force du bien; et elle seule. Ce fut l’unique circonstance de ma vie où j’aie ressenti la pleine satisfaction morale et même, en quelque sorte, l’extase, parce que j’agissais sans le moins du monde réfléchir ou hésiter. C’est resté une bonne action jusqu’aujourd’hui, oui vraiment, et ce sera toujours mon meilleur et mon plus pur souvenir. Eh bien! mon unique bonne action, ce fut un meurtre, et non pas un petit meurtre. Car alors, environ dans l’espace d’un quart d’heure, je tuai beaucoup plus de mille hommes…

LA DAME. – Quelles blagues! [5]. Et moi qui pensais que vous parliez sérieusement!

LE GÉNÉRAL. – Oui, tout à fait sérieusement: je puis citer des témoins. Bien entendu, je n’ai pas tué avec les mains, avec mes mains pécheresses, mais avec six canons d’acier innocents et purs; avec la plus vertueuse et bienfaisante mitraille.

LA DAME. – Quelle bonne action est-ce que celle-là?

LE GÉNÉRAL. – Assurément, quoique je sois militaire et même, comme on dit aujourd’hui, « militariste », je n’appellerais pas acte louable la simple destruction d’un millier d’hommes quelconques, Allemands, Hongrois, Anglais ou Turcs. Ce fut une opération toute spéciale. Et, encore maintenant, je ne puis la raconter sans être ému, tellement elle me mit hors de moi-même.

LA DAME. – Eh bien! racontez vite.

LE GÉNÉRAL. – Puisque j’ai parlé de canons, tous avez certainement compris que le fait se passa dans la dernière guerre avec la Turquie[6]. J’appartenais à l’armée du Caucase. Après le 3 octobre…

LA DAME. – Qu’est-ce qui avait eu lieu le 3 octobre?

LE GÉNÉRAL. – La bataille livrée sur les hauteurs d’Aladjin, lorsque, pour la première fois, nous rompîmes toutes les lignes de l’« invincible » Moukhtar Pacha… Donc, après le 3 octobre, nous poussâmes notre avance. Je me trouvais sur le flanc gauche et je commandais l’avant-garde de reconnaissance. J’avais sous mes ordres les dragons de Nijni-Novgorod, trois sotnias de Koubantsi et une batterie d’artillerie à cheval.

Triste pays, malgré la beauté des montagnes; en bas, rien que des villages déserts et incendiés et des champs piétinés. Un jour, le 28 octobre, nous descendions une vallée, où, d’après la carte, nous devions rencontrer un gros village arménien. Pas de village, quoique, récemment encore, il y en eût un, réel, assez considérable, et dont la fumée était visible à un bon nombre de verstes. Je rassemble ma troupe; car, d’après les renseignements, nous risquions de nous heurter à une forte cavalerie. J’allais avec les dragons, les cosaques ayant pris la tête de la colonne. Tout près du village, la route fait un coude. J’examine. Les cosaques ont avancé, puis se sont arrêtés comme soudainement cloués. Ils ne bougent plus. Je galope vers eux. Avant d’avoir rien vu, je comprends, grâce à la puanteur que répand la chair grillée: les bachi-bouzouks ont abandonné leur cuisine. Un énorme train de chariots portant des Arméniens qui voulaient s’enfuir n’avait pu échapper: l’ennemi en avait fait à sa guise. Sous les chariots, il avait répandu le feu; et les Arméniens, attachés aux voilures, l’un par la tête, l’autre par les jambes, celui-ci de dos, celui-là par le ventre, étaient suspendus au-dessus des flammes et avaient grillé peu à peu. Les femmes avaient les seins coupés et le ventre ouvert. Je renonce à donner tous les détails. En voici encore un pourtant, qui s’est fixé dans mes yeux. Une femme, à la renverse, par terre, et le cou et les épaules serrés contre l’essieu d’un chariot, de manière à ce qu’elle ne pût tourner la tête, n’est ni brûlée ni éventrée, mais elle a le visage convulsé: nul doute qu’elle ne soit morte d’épouvante. En effet, devant elle, est plantée une longue perche sur laquelle est attaché un petit enfant nu, son fils certainement, noirci par le feu, et les yeux hors de l’orbite; et à côté, une grille contenant de la braise éteinte. D’abord, une telle angoisse mortelle s’empara de moi qu’il me répugnait de regarder le monde de Dieu; et mes actions devinrent toutes machinales. Sur mon ordre, on avança au trot. Nous entrâmes dans le village incendié: à la lettre, pas une maison, pas une cloison debout. Tout à coup, d’un puits desséché grimpe une espèce d’épouvantail… Boueux et déchiré, il est tombé la face contre terre et se met à raconter quelque chose en arménien. Après l’avoir relevé, nous l’interrogeons. C’est un petit Arménien intelligent, habitant un autre village. Il venait d’arriver là pour son commerce, lorsque les habitants se préparèrent à fuir. Ceux-ci se mettaient juste en mouvement quand apparurent les bachi-bouzouks, une masse, – quarante mille, disait l’homme. Naturellement, il ne les avait pas comptés. Il se cacha dans le puits. Il entendit des gémissements et sut ainsi ce qui se passait. Ensuite, il se rendit compte que les bachi-bouzouks prenaient une autre direction. Il songea que les bandits s’en étaient allés vers son village pour recommencer la même chose. Et il hurlait, en se déchirant les mains.

En moi s’établit nue clarté soudaine. Il me sembla que mon cœur se fondait. Réellement, de nouveau, le monde de Dieu me sourit. Je demandai à l’Arménien depuis combien de temps les démons s’étaient éloignés. Depuis trois heures, selon son calcul.

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I · 5 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library