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Capítulo 19 de 63

Texte entier · 19

L’HOMME POLITIQUE. – En quoi? Il me semble évident qu’il ne consistera en rien de particulier. Selon vous, ce problème spécial, ce devrait être la Russie qui le poserait et qui le résoudrait séparément, et à l’encontre des aspirations de tous les autres peuples européens. Moi, je vous dis, à proprement parler, qu’une telle politique spéciale ne s’est jamais vue. Il y a eu chez nous quelques déviations de cette espèce, par exemple en 1850 et en 1870. Mais ces tristes déviations, la mauvaise politique dont j’ai parlé, ont amené avec elles leurs représailles, sous la forme d’insuccès plus ou moins gros. D’une façon générale, dans la question d’Orient on ne peut jamais distinguer une politique russe personnelle ou isolée. Son problème, depuis le seizième siècle et, s’il vous plait, jusqu’à la fin du dix-huitième, a consisté, de concert avec la Pologne et avec l’Autriche, à protéger le monde civilisé contre le péril, alors menaçant, d’une invasion turque. Puisque, dans cette œuvre de protection, il fallut (quoique sans alliances formelles) une action commune avec les Polonais, avec les Autrichiens et avec la République de Venise, alors évidemment, c’était une politique commune, et non une politique particulière. Eh bien! au dix-neuvième siècle et d’autant plus au vingtième, qui arrive, elle conserve son ancien caractère commun, bien que, par nécessité absolue, le but et les moyens aient changé. Maintenant l’œuvre qui s’impose c’est, non pas de protéger l’Europe contre la barbarie turque, mais d’européaniser les Turcs eux-mêmes. Pour l’ancien programme, il fallait employer la force militaire; et maintenant l’heure est aux procédés pacifiques. Mais dans le premier cas, comme dans le second, le problème est commun à tout le monde. Après avoir pratiqué la solidarité dans la protection militaire, les nations européennes demeurent solidaires pour travailler à l’œuvre civilisatrice.

LE GÉNÉRAL. – Cependant, l’ancienne solidarité militaire de l’Europe n’a pas empêché Richelieu et Louis XIV de conclure une alliance avec les Turcs contre les Habsbourgs.

L’HOMME POLITIQUE. – C’était la mauvaise politique des Bourbons, combinée avec leurs absurdités à l’intérieur. L’histoire a prononcé la condamnation nécessaire.

La DAME. – Vous appelez cela l’histoire? Il me semble qu’auparavant on disait le régicide[37].

M. Z… – Précisément, nous rencontrons une abominable histoire.

L’HOMME POLITIQUE (à la Dame). – Ce n’est pas simplement une maxime, mais c’est un fait qu’aucune faute politique ne reste impunie. Libre à ceux qui aiment la mystique de la reconnaître ici. Moi je m’en abstiens. À mon âge et dans ma situation, la mystique, il me semble, produirait sur moi l’effet du champagne que j’absorbais chaque jour quand j’étais jeune. Maintenant, je suis au régime du lait caillé. Le champagne me rendrait malade; et si je m’obstinais dans la méthode de l’ancien régime[38], j’en mourrais, comme les Bourbons.

LA DAME. – Avouez cependant qu’à la longue [39] votre politique de lait caillé devient ennuyeuse.

L’HOMME POLITIQUE (froissé). – Si je n’étais pas interrompu, j’aurais depuis longtemps épuisé le sujet et cédé la parole à un interlocuteur plus intéressant.

La DAME. – Voyons, ne vous offensez pas. Je plaisantais. Je trouve, au contraire, que vous avez beaucoup d’esprit… pour votre âge et pour votre situation.

L’HOMME POLITIQUE. – Je disais donc que, maintenant, nous sommes solidaires du reste de l’Europe en ce qui concerne la régénération morale de la Turquie; et que chez nous il n’y a pas et ne peut y avoir à cet égard aucune politique particulière.

Malheureusement, je dois aussi faire une autre constatation. Par suite de notre esprit relativement arriéré au point de vue civil, industriel et commercial, la participation de la Russie à cette œuvre commune de civilisation de l’empire turc ne peut pas, actuellement, être très considérable. Le rôle de premier rang qui appartenait à notre patrie commue puissance militaire ne peut plus aujourd’hui être le nôtre. On ne le possède pas gratuitement; il faut l’avoir mérité. Notre importance militaire, nous l’avions acquise, non par de présomptueuses paroles, mais par des expéditions et des batailles réelles. Ainsi, notre importance civilisatrice, nous devons la gagner par des travaux et des succès réels dans le domaine de la paix. Si les Turcs ont cédé à nos victoires militaires, alors, sur le terrain de la civilisation pacifique, ils céderont, certainement, à ceux qui, là encore, leur seront supérieurs. Qu’avons-nous donc à faire? Aujourd’hui, on rencontrerait très difficilement, n’importe où, une dose d’imbécillité comme celle qui nous a conduits à opposer à la réelle prédominance des Allemands, prédominance acquise par leurs travaux, une croix imaginaire placée sur Sainte-Sophie.

LE GÉNÉRAL. – Voilà la question, en effet: il faudrait que cette croix ne fût pas imaginaire.

L’HOMME POLITIQUE. – Qui donc la matérialisera? Trouvez un médium. En attendant, notre amour-propre national n’a qu’une ressource – selon la mesure raisonnable où ce sentiment est généralement admis – c’est de redoubler d’efforts pour, le plus vite possible, égaler les autres nations dans les choses où nous sommes en retard, et compenser le temps et les forces perdus à multiplier des comités slaves et autres bagatelles nuisibles. D’ailleurs, si, à l’heure présente, nous sommes faibles en Turquie, nous pouvons quand même jouer un rôle civilisateur de première importance en Asie centrale et dans l’Extrême-Orient. Selon les apparences, c’est là que l’histoire universelle transporte aujourd’hui son centre de gravité. Là, par sa situation géographique et encore pour d’autres raisons, la Russie peut faire plus que toutes les nations, excepté, naturellement, l’Angleterre. Donc, à cet égard, le succès de notre politique exige une durable et sincère entente avec les Anglais, afin que le concours civilisateur que nous leur donnerons ne dégénère jamais en animosité absurde et en indigne rivalité.

M. Z… – Par malheur, toujours, entre les individus et entre les peuples, ce changement se produit d’une manière pour ainsi dire fatale.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est vrai. D’un autre côté, toutefois, ni dans la vie des individus ni dans la vie des peuples, je n’ai rencontré un seul cas où l’hostilité et la jalousie entre collaborateurs d’une entreprise commune aient rendu l’un ou l’autre plus puissant, plus riche ou plus heureux. Cette expérience universelle, qui ne comporte aucune exception, compte aux yeux des gens intelligents; et je pense qu’elle profitera enfin à un peuple intelligent comme le peuple russe. Nous opposer aux Anglais dans l’Extrême-Orient, ce serait le comble de la folie; sans parler de l’inconvenance qu’il y a à soulever des querelles de famille devant des étrangers. Mais peut-être pensez-vous que nous sommes plus apparentés aux jaunes Chinois qu’aux compatriotes de Shakespeare et de Byron?

M. Z… – Eh! c’est une question épineuse.

L’HOMME POLITIQUE. – Alors, négligeons-la, pour le moment. Mais tournez votre attention du côté que voici. En observant les choses d’après mon point de vue, vous reconnaîtrez qu’à notre époque la politique de la Russie doit avoir seulement deux objectifs: d’abord, maintenir la paix, la paix européenne, puisque, au degré actuel du développement historique, toute guerre européenne serait une guerre civile absurde et criminelle; – ensuite, entreprendre l’éducation des peuples barbares qui se trouvent dans la sphère de notre influence. Ces deux visées, outre leur valeur intrinsèque, doivent encore être appréciées pour l’étonnant et mutuel appui qu’elles se donnent, chacune posant les conditions d’existence de l’autre. En travaillant consciencieusement au progrès moral des États barbares, œuvre où toute l’Europe est intéressée, nous resserrons les liens de la solidarité entre nous et les autres nations européennes. C’est évident. Non moins évidente la conclusion que voici: à son tour, l’affermissement de cette concorde européenne fortifie notre action sur les peuples barbares, en leur enlevant l’idée même de la possibilité de la résistance. Vous pensez bien que, si le Jaune savait que l’Europe se tient derrière la Russie, nous ne rencontrerions jamais plus en Asie aucune opposition, n’est-ce pas? En outre, si, au contraire, le Jaune s’apercevait que, loin de soutenir la Russie, l’Europe la contrecarre, il aurait l’idée d’attaquer notre frontière par les armes. Alors, nous devrions nous défendre sur deux fronts, dont l’étendue mesurerait dix mille verstes. Je ne crois pas à l’épouvantail d’une invasion mongole, parce que je n’admets pas la possibilité d’une guerre européenne; mais, si cette guerre survenait, il faudrait craindre les Mongols.

LE GÉNÉRAL. – C’est entendu; vous jugez invraisemblables la guerre européenne et l’invasion mongole; mais je ne crois pas du tout à votre « solidarité des nations européennes » ni à une ère prochaine de paix universelle. Pareille chose n’est pas naturelle, ni vraisemblable. On a raison, le jour de Noël, de chanter dans les églises: « La paix sur la terre, la bienveillance parmi les hommes »; mais cela veut dire que la terre sera en paix seulement quand la bienveillance régnera parmi les hommes. Eh bien! où est-elle, la bienveillance? L’avez-vous rencontrée? Pour dire vrai, il n’y a qu’une nation européenne envers laquelle vous et moi nous nous sentions une bonne volonté sincère et réelle: la principauté de Monaco. Avec elle, chez nous, la paix est inviolable. Mais que, du fond de l’âme, nous considérions les Anglais et les Allemands comme nos frères et que leur avantage nous paraisse être notre avantage et leur satisfaction notre satisfaction, cette « solidarité », comme vous dites, avec les nations européennes ne se réalisera jamais chez nous, certainement.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment! elle ne sera pas? Mais elle existe déjà et elle a marqué sa place dans la nature des choses! Nous vivons en solidarité avec les Européens pour cette simple raison que nous-mêmes sommes Européens. Depuis le dix-huitième siècle, c’est un fait accompli[40]. Ni la sauvagerie des masses populaires russes, ni les tristes chimères des slavophiles n’y changeront rien.

LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, les Européens sont solidaires entre eux; les Français avec les Allemands, par exemple; les Anglais avec ceux-ci et avec ceux-là? Cependant le bruit court que même les Suédois auraient perdu leur solidarité avec les Norvégiens!

L’HOMME POLITIQUE. – Bel argument, en vérité! Par malheur, il s’appuie tout entier sur une base détériorée: l’oubli de la réalité historique. Dites-moi, je vous prie, si, du temps d’Ivan III ou d’Ivan IV, Moscou était solidaire de Novgorod? Nierez-vous cependant qu’aujourd’hui la solidarité existe entre les gouvernements de Moscou et de Novgorod, dans la communauté des intérêts publics?

LE GÉNÉRAL. – Non; je dis seulement ceci: avant de vous déclarer Européens, attendez le moment historique où les nations européennes seront assemblées d’une manière aussi forte que le sont nos provinces dans l’empire russe. Nous n’allons sans doute pas nous déchirer entre nous pour nous rendre solidaires des Européens, qui sont déjà à couteaux tirés.

L’HOMME POLITIQUE. – Bon! déjà à couteaux tirés! Soyez tranquille. Vous n’aurez pas à vous déchirer entre la Suède et la Norvège, ni même entre l’Allemagne et la France, parce qu’elles n’iront pas jusqu’à se déchirer entre elles. Dès maintenant, c’est certain. Chez nous, beaucoup de gens prennent pour la France un groupe insignifiant d’aventuriers bons à être enfermés dans une prison où ils pourront manifester leur nationalisme et prêcher la guerre contre l’Allemagne.

LA DAME. – Ce serait une très bonne affaire si l’on pouvait resserrer dans une prison toute l’animosité nationaliste. Mais je crois que vous vous trompez.

L’HOMME POLITIQUE. – Naturellement, j’ai dit cela cum grano salis. L’Europe, dans sa superficie visible, n’est pas encore assemblée au point de former un tout; c’est incontestable. Mais je maintiens l’analogie que j’ai empruntée à l’histoire. Chez nous, par exemple, le séparatisme des provinces existait encore au seizième siècle, mais alors il agonisait; et l’unité de l’État avait depuis longtemps cessé d’être un rêve, ayant pris déjà des formes réelles et déterminées. C’est ce qui se produit maintenant pour l’Europe, quoique – surtout parmi les masses ignorantes et les politiciens peu instruits – l’antagonisme national existe encore, incapable d’ailleurs de passer à n’importe quelle action importante. Il n’est pas de force à provoquer la guerre européenne, non! Au sujet de la bienveillance, dont vous avez parlé, Général, je dois avouer que je ne la rencontre guère, non seulement dans les rapports entre nations, mais non plus au milieu de chaque nation, ni même au sein des familles isolées. Là où elle apparaît, elle se dément dès qu’il y a un os à ronger. Que faut-il en conclure? Ce n’est pas une raison pour justifier la guerre civile ou le fratricide. Ainsi, sous le rapport international, peu importe que les Français et les Allemands n’aient pas de bienveillance les uns envers les autres, pourvu qu’ils n’en viennent pas aux coups. D’ailleurs, je suis sûr que cela n’arrivera pas.

M. Z… – On doit en effet y compter. Mais si nous considérons que l’Europe forme un tout, il ne s’ensuit pas que nous soyons des Européens. Vous le savez, une opinion existe chez nous, assez développée depuis une vingtaine d’années, et d’après laquelle l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble des peuples germano-romans, est un type constitué par la culture historique, et solidaire en soi, mais nous n’en ferions point partie et nous aurions notre type particulier, gréco-slave.

L’HOMME POLITIQUE. – J’ai entendu parler de cette variété de slavophilisme. Il m’est même arrivé de m’entretenir avec des personnes qui la représentent. Je vais vous dire ce que j’ai remarqué; et cela, selon moi, tranche la question. En somme, tous ces messieurs qui bavardent contre l’Europe et contre notre européanisme ne peuvent absolument pas conserver le point de vue de notre indépendance gréco-slave. Tout de suite, ils se laissent entraîner dans la profession et dans la prédication de quelque confucianisme, bouddhisme, tibétisme, et de tout autre asiatisme indo-mongolique. Leur éloignement pour l’Europe est proportionnel à l’attraction que l’Asie exerce sur eux. De quoi s’agit-il, en réalité? Admettons qu’ils aient raison au sujet de l’européanisme. Admettons que celui-ci soit une erreur extrême. Mais comment se fait-il qu’ils tombent, eux, fatalement, en sens opposé, dans l’autre extrême, c’est-à-dire dans l’asiatisme? Ah? Où donc s’est évaporé leur milieu gréco-slave orthodoxe? Je vous le demande: où s’est-il évaporé? Ah? Il passait pour contenir en lui la chose essentielle. Ah? Mettez le naturel à la porte: il rentre par la fenêtre. Le naturel, dans le cas présent, c’est qu’il n’y a pas du tout de type indépendant historique représentant la culture gréco-slave; mais qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura la Russie comme grande frontière de l’Europe, du côté de l’Asie. Étant pays frontière, notre patrie, naturellement, ressent, beaucoup plus que les antres contrées européennes, l’influence de l’élément asiatique. Voilà en quoi consiste notre prétendue indépendance. Même Byzance n’avait pas une nature spéciale; son originalité lui venait d’un mélange avec l’Asie. Voilà pourquoi, chez nous, dès l’origine, mais surtout depuis le temps de Baty[41], l’élément asiatique a pénétré notre nature, est devenu une seconde âme; si bien que l’Allemagne pourrait dire de nous, en soupirant:

Zwei Seelen wohnen, ach ! in ihrer Brust Die eine will sich von der andern trennen.

Nous ne pouvons pas du tout nous séparer de cette seconde âme, et nous ne le devrions pas – car nous lui avons quelque obligation. Mais pour qu’une telle dualité ne produise pas en nous le déchirement dont le Général a parlé, il faut décidément qu’une seule âme soit victorieuse et prédomine; bien entendu l’âme la meilleure, la plus forte intellectuellement, la plus propre au plus grand progrès, la plus riche en intimes puissances. C’est ce que l’on vit sous le règne de Pierre le Grand. Notre parenté intellectuelle et morale avec l’Asie était assujettie, mais elle demeurait indestructible. Quelques esprits s’attachèrent à d’absurdes rêveries en vue de résoudre de nouveau la question historique qui avait été résolue sans retour. De là naquit le slavophilisme, théorie d’un type historique cultivé, indépendant, et tout le reste. En réalité, nous sommes d’irréductibles Européens, mais nous avons au fond de l’âme un sédiment asiatique. Même, selon moi, c’est, pour ainsi dire, une certitude grammaticale. D’après la grammaire, le mot russe est un adjectif. Eh bien! à quel substantif se rapporte cet adjectif?

LA DAME. – Au substantif homme, je pense; un homme russe, des hommes russes.

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Texte entier · 19 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library