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Capítulo 18 de 63

Texte entier · 18

LA DAME. – Une paix et un ordre fameux, là, où, tout à coup, les hommes sont égorgés par dizaines de mille! Je pense que mieux vaudrait n’importe quel désordre.

L’HOMME POLITIQUE. – Ainsi que je l’ai déjà exposé, les massacres avaient été provoqués par l’agitation révolutionnaire. Pourquoi exiger des Turcs ce haut degré de douceur et d’indulgence chrétiennes qu’on n’exige d’aucun autre peuple, même chrétien! Citez-moi donc un pays où une révolte armée s’est apaisée sans qu’on eût pris contre elle des mesures cruelles et injustes. En résumé: premièrement, les Turcs n’étaient pas les instigateurs des massacres; deuxièmement, les Turcs n’y ont pris qu’une petite part personnelle, n’agissant, dans la majorité des cas, que par la main des « démons »; troisièmement, je reconnais qu’en laissant libre jeu aux « démons » le gouvernement turc a, cette fois, excédé, comme chiez nous Ivan IV en faisant noyer dix mille paisibles citoyens de Novgorod; ou, comme en France, ont excédé les commissaires de la Convention, par leurs noyades et leurs fusillades; ou, dans l’Inde, les Anglais, lorsqu’ils réprimèrent l’insurrection de 1857. Cependant, il est tout de même certain que si les divers coreligionnaires ou congénères des Éthiopiens, ainsi que les appelle le Général, étaient laissés à eux-mêmes, on verrait beaucoup plus de massacres qu’il n’y en a sous l’autorité de la Turquie.

LE GÉNÉRAL. – Est-ce que j’ai parlé de remplacer les Turcs par des Éthiopiens? La question est simple: il s’agirait pour nous de prendre Constantinople, de prendre Jérusalem et, à la place de l’empire turc, de constituer plusieurs provinces militaires russes, comme à Samarkand ou à Askhabad. Les Turcs, lorsqu’ils sont désarmés, se comportent bien de toute manière, en fait de religion et à d’autres égards.

L’HOMME POLITIQUE. – Je suppose que vous ne parlez pas sérieusement. Sinon, j’aurais lieu de mettre en doute votre… patriotisme. Car si nous commencions la guerre avec un plan si radical, nous ferions naître de nouveau une coalition européenne, à laquelle finalement se joindraient nos Éthiopiens, émancipés ou marqués pour l’émancipation. Ils comprennent bien que, sous l’autorité russe, ils ne pourront guère manifester leur propre « physionomie nationale », comme disent les Bulgares. Le résultat final serait, non pas la destruction de l’empire turc, mais, pour nous, une nouvelle dévastation de Sébastopol, et en grand[33]. Non, quoique nous nous soyons assez souvent engagés dans une mauvaise politique, je me tiens tout de même pour assuré qu’une absurdité telle qu’une nouvelle guerre avec la Turquie, cela nous ne le verrons pas. Et si nous devions en être témoins, alors tout patriote devrait dire de la Russie, avec désespoir: Quem Deus vult perdere, prius dementat.

LA DAME. – Ce qui signifie?

L’HOMME POLITIQUE. – Dieu prive d’abord de la raison celui qu’il veut perdre.

LA DAME. – Eh bien! l’histoire ne suit pas les plans de votre esprit. Vous êtes, je le suppose, autant pour l’Autriche que pour la Turquie?

L’HOMME POLITIQUE. – Sur ce sujet-là, je ne tiens pas à m’étendre, parce que des hommes beaucoup mieux informés que moi – les chefs du nationalisme bohème – l’ont depuis longtemps déclaré: « Si l’Autriche n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Les récentes batailles parlementaires de Vienne illustrent à merveille cet aphorisme. Elles forment une miniature symbolique de ce que produirait dans ces pays la disparition de l’empire des Habsbourg.

LA DAME. – Et que direz-vous de l’alliance franco-russe? Il semble que vous vous abstenez toujours d’en parler.

L’HOMME POLITIQUE. – En effet, pour le moment, je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails de cette affaire épineuse. D’une manière générale, je me bornerai à dire ceci: le rapprochement avec une nation progressiste et riche comme la France est, en tout cas, un avantage pour nous. Et puis, cette alliance est certainement une alliance de paix et de précaution; du moins, c’est ainsi qu’elle est comprise dans les hautes sphères où on l’a conclue et où on l’entretient.

M. Z… – L’avantage que la morale et la science doivent recueillir de ce rapprochement est une question compliquée et, pour moi, encore obscure. Mais, au point de vue politique proprement dit, ne vous semble-t-il pas qu’en faisant alliance avec l’un des deux camps ennemis sur le continent européen, nous perdons le bénéfice que nous valait notre situation de troisième juge impartial, ou d’arbitre entre eux; nous cessons d’être au-dessus des partis. En adhérant à l’un des deux partis et, ainsi, en équilibrant leurs forces opposées, est-ce que nous ne créons pas entre eux la possibilité du choc des armes? Voyez donc: réduite à ses seules forces, la France ne pouvait combattre la triple alliance; – mais, soutenue par la Russie, elle le peut.

L’HOMME POLITIQUE. – Ce que vous dites serait parfaitement exact si quelqu’un avait envie d’entreprendre la guerre. Mais j’ose vous assurer que personne ne la désire. En tout cas, ce serait bien plus facile pour la Russie de retenir la France dans les voies de la paix que, pour la France, d’entraîner la Russie dans les voies de la guerre, au fond, également indésirable à l’une et à l’autre. Ce qu’il y a de plus tranquillisant, c’est surtout ce fait que les nations d’aujourd’hui non seulement ne veulent plus combattre, mais, chose essentielle, cessent de savoir combattre. Comme exemple, prenez, si vous voulez, le dernier conflit: – hispano-américain. Est-ce une guerre? Non, je vous le demande: est-ce une guerre? Plutôt une comédie de marionnettes; le combat de Pierrot Vinaigre avec le commissaire. « Après une bataille ardente et prolongée, l’ennemi a battu en retraite, ayant perdu un homme tué et deux blessés. De notre côté, aucune perte. » Ou bien: « Toute la flotte ennemie, après une résistance désespérée contre notre croiseur Assez d’argent, s’est rendue sans conditions. D’un côté ou de l’autre, il n’y a ni tué ni blessé. » Telle fut la physionomie de toute cette guerre. Ce qui me frappe, c’est que tout le monde soit si peu frappé par le nouveau caractère de la guerre, devenue, on peut le dire, non sanglante. Car la transformation s’est accomplie sous nos yeux: tous, nous nous rappelons les bulletins d’autrefois, ceux de 1870 et de 1877.

LE GÉNÉRAL. – Prenez patience, avant de vous frapper. Que deux nations militaires en viennent aux mains, et vous verrez les bulletins qu’on publiera de nouveau.

L’HOMME POLITIQUE. – Je ne le crois pas. Y a-t-il si longtemps que l’Espagne était une nation militaire de premier ordre? Grâce à Dieu, le passé ne peut renaître. J’incline à croire que l’ensemble de l’humanité subit la loi du corps humain, où les organes inutiles s’atrophient. Les qualités militaires cessent d’être utiles: alors elles disparaissent. Si tout à coup elles se manifestaient de nouveau, j’en éprouverais autant de surprise que devant des chauves-souris qui auraient des yeux d’aigle, ou devant des hommes dont la queue aurait repoussé.

LA DAME. – Mais comment se fait-il que tout à l’heure vous disiez tant de bien des soldats turcs?

L’HOMME POLITIQUE. – Je leur ai reconnu le mérite d’être les gardiens de l’ordre à l’intérieur de l’État. Dans ce sens, la force militaire, ou, comme on dit, la « main armée », manus militaris, sera longtemps encore nécessaire à l’humanité. Mais cela n’empêche pas que le militarisme, c’est-à-dire l’inclination et l’aptitude aux guerres internationales, en un mot, si vous voulez, le national esprit querelleur, ne doivent entièrement disparaître et en effet ne disparaissent à nos yeux, dégénérant en cette forme, non sanglante, mais toutefois non inoffensive, que prennent les bousculades parlementaires. La pente à de telles manifestations existera vraisemblablement aussi longtemps qu’il y aura des partis et des opinions hostiles. Pour refréner cet antagonisme, l’État continuera d’avoir besoin de la manus militaris, alors que les guerres extérieures – entre les nations ou entre les États – ne seront plus que de vieux souvenirs historiques.

LE GÉNÉRAL. – Autrement dit, vous assimilez la police au petit os du coccyx, qui subsiste chez l’homme après la disparition de cette queue dont les vieilles sorcières de Kiev sont seules à rappeler le souvenir. C’est spirituel, mais n’êtes-vous pas trop pressé de comparer notre soldat à la queue qui a disparu? En voyant telle ou telle nation se gâter et se déchirer lamentablement, vous concluez que, dans le monde entier, l’esprit militaire est au déclin. Si, par des « mesures » et des « systèmes » quelconques, on pouvait transformer le soldat russe en kissel[34], que Dieu nous en préserve.

LA DAME (à l’Homme politique). – Tout de même, vous n’avez pas expliqué comment, sans recourir à la guerre, on pourra régler les questions historiques, entre autres la question d’Orient. Si piètres que soient les races chrétiennes orientales, les regarderons-nous les bras croisés lorsqu’elles montrent leur désir de posséder l’indépendance? et aussi lorsque, pour ce motif, elles sont massacrées par les Turcs? Admettons que vous ayez raison de critiquer, ainsi que vous le faites, les guerres d’autrefois; moi, je demande, comme le Prince, mais avec une autre intention: quelle devra être notre altitude, si, dans une région quelconque, les massacres se renouvellent?

L’HOMME POLITIQUE. – Avant qu’ils aient recommencé, nous avons pour devoir actuel et urgent de devenir raisonnables, et d’adopter une bonne politique, fût-elle allemande, à la place de la mauvaise politique que nous avons pratiquée. Ayons soin de ne pas irriter les Turcs en parlant d’arborer des croix sur des mosquées; abstenons-nous de crier comme des gens ivres; mais, tout doucement et amicalement, civilisons la Turquie pour un profit réciproque, le nôtre et le sien. De nous dépend directement le soin de faire vite comprendre aux Turcs que massacrer la population de leur pays c’est, non seulement une action mauvaise, mais, chose capitale, une action qui n’est d’aucune nécessité et qui ne sert absolument à rien.

M. Z… – Mais dans des éclaircissements de ce genre, liés à des concessions de chemins de fer et à toute espèce d’entreprises commerciales et industrielles, les Allemands, bien sûr, nous devanceront[35]; et il n’y a pas à espérer que, là-bas, nous puissions rivaliser avec eux.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais pour quel motif devrions-nous rivaliser? Si, à ma place, quelque autre personne accomplit quelque travail difficile, je n’ai qu’à me réjouir et à remercier. Si, par contre, je me fâche, en demandant pourquoi c’est un autre et non pas moi, alors, je ne me conduis pas en homme comme il faut. De même, ce ne serait pas digne d’une nation telle que la Russie de se faire, selon le proverbe, le chien de garde qui ne mange pas de choux et ne laisse personne en manger. Quand d’autres, par leurs propres moyens, accomplissent une bonne action mieux et plus vite que nous, c’est tant mieux pour nous. Je vous demande quel a été le but des guerres que nous avons soutenues contre la Turquie, sinon de protéger les droits humains des chrétiens turcs? Alors, qu’avons-nous à réclamer, si les Allemands atteignent le même but, d’une manière plus sûre, au moyen de procédés pacifiques, bref, en faisant l’éducation de la Turquie? Considérez que, si, en 1895, ils avaient été installés solidement dans la Turquie d’Asie comme les Anglais l’étaient en Égypte, alors, certainement, on n’aurait pas eu à parler de massacres d’Arméniens.

LA DAME. – Ainsi, selon vous, il est nécessaire d’en finir avec la Turqule; toutefois, vous voulez qu’elle soit mangée par les Allômands.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais puisque je reconnais que la politique allemande est sage, je sais bien qu’elle n’a pas de goût pour des choses si indigestes. Son rôle serait plus délicat: introduire la Turquie au milieu des nations cultivées. Elle aiderait les Turcs à se civiliser et à devenir capables de gouverner, selon la justice et l’humanité, ces peuples qui, à cause de leur animosité sauvage et réciproque, ne savent pas administrer en paix leurs affaires.

La DAME. – Vraiment, vous nous contez de singulières histoires! Livrer pour l’éternité un peuple chrétien à l’administration turque – est-ce que cela est possible? Les Turcs me plaisent sous beaucoup de points de vue; mais, cependant, ils sont barbares; et chez eux le dernier mot appartiendra toujours à la force. La civilisation européenne ne fera que les gâter.

L’HOMME POLITIQUE. – Ou aurait pu dire la même chose de la Russie au temps de Pierre le Grand, et même beaucoup plus tard encore. Nous nous rappelons les « atrocités turques », mais y a-t-il longtemps que la Russie et d’autres contrées n’ont plus leurs « atrocités turques »? Eh bien! et chez nous, les gens qui gémissaient sous le joug des mauvais propriétaires fonciers? – qui étaient-ils? des chrétiens ou des païens? Et ces soldats qui gémissaient sous le joug des verges? Toutefois, la seule juste réponse aux gémissements des chrétiens russes a été l’abolition du servage et des verges, et non point la destruction de l’empire russe. Alors, pourquoi donc, aux gémissements des Bulgares et des Arméniens, devrait-on, de toute nécessité, satisfaire par la destruction de cet État où retentissent des plaintes qui pourraient n’y pas retentir?

LA DAME. – Ce n’est pas du tout une seule et même chose de voir se produire des scandales à l’intérieur d’un État chrétien qui peut facilement être réformé, et de voir un peuple chrétien opprimé par des non-chrétiens.

L’HOMME POLITIQUE. – L’impossibilité de régénérer la Turquie n’est qu’un haineux préjugé que déjà, sous nos yeux, les Allemands ont commencé à démentir; de même qu’autrefois ils ont contribué à dissiper le préjugé qui accusait le peuple russe d’une sauvagerie innée. Quant à ce qui concerne vos « chrétiens » et vos « non-chrétiens », la question manque d’intérêt[36] pour les victimes de férocités quelconques. Si quelqu’un se mettait à me déchirer la peau, je n’aurais pas l’idée de lui demander: « De quelle religion êtes-vous? cher monsieur. » En pareil cas, je n’éprouverais aucune consolation à savoir que je suis déchiré par des gens qui me seraient non seulement très désagréables, mais qui, en outre, sont d’horribles chrétiens détestés de leur propre Dieu dont ils raillent les prescriptions. D’une manière objective, il est évident, n’est-ce pas, que le « christianisme » d’Ivan IV, ou de Saltitchika, ou d’Araktchev n’est pas un privilège, mais seulement un abîme d’immoralité comme il n’y en a pas dans les autres religions. Hier, le Général vous racontait les crimes des sauvages Kurdes et, entre autres choses, mentionnait le culte qu’ils rendent au démon. En effet, c’est très mal de griller à petit feu des enfants ou des adultes; et, sans hésiter, je qualifie de diaboliques de pareilles actions. Cependant, on sait qu’Ivan IV aimait surtout griller les gens à petit feu et qu’avec son propre bâton il entassait lui-même la braise. Pourtant, il n’était ni sauvage ni démoniaque; c’était un homme d’un esprit subtil et étendu par rapport à la culture de son temps, d’ailleurs théologien, ferme sur les principes de l’orthodoxie. Pour ne pas aller si loin dans l’histoire, est-ce qu’un certain Bulgare Stamboulov et le Serbe Milan sont des Turcs – et non pas des représentants de ce qu’on appelle les nations chrétiennes? Si votre christianisme n’est que cela, ce n’est qu’un simple aboiement de chiens, sans garantie pour aucun intérêt.

LA DAME. – On croirait que c’est le Prince qui juge ainsi.

L’HOMME POLITIQUE. – Quand il s’agit d’une vérité évidente, je suis prêt à faire chorus non seulement avec notre très honorable Prince, mais aussi avec l’ânesse de Balaam.

M. Z… – Cependant, Excellence, ce n’est pas pour traiter du christianisme ou des animaux bibliques que vous avez bien voulu occuper le rôle principal dans notre entretien d’aujourd’hui. Mes oreilles résonnent encore du cri du cœur que vous avez poussé hier: « Seulement, un peu moins de religion, pour l’amour de Dieu, un peu moins de religion! » Je suppose qu’il ne vous déplairait pas de revenir au sujet de notre entretien et de me tirer d’incertitude sur le point suivant. Si, commue justement vous avez bien voulu le remarquer, nous ne devons pas détruire l’empire turc, mais le « civiliser »; et si, d’un autre côté, comme vous l’avez de même résolument admis, les Allemands s’occuperont – et déjà s’occupent – beaucoup mieux que nous du progrès moral de la Turquie, alors, en quoi, à proprement parler, consiste, selon vous, le spécial problème de la politique russe dans la question d’Orient?

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Texte entier · 18 · Tres conversaciones sobre la guerra, el progreso y el fin de la historia universal, con el breve relato del Anticristo — Vladímir Soloviov · The Conscious Library