Capítulo 6 de 54
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« Ainsi notre Église, du côté de son gouvernement, apparaît comme une espèce de bureau ou de chancellerie colossale qui applique à l’office de paître le troupeau du Christ tous les procédés du bureaucratisme allemand avec toute la fausseté officielle qui leur est inhérente[37]. Le gouvernement ecclésiastique étant organisé comme un département de l’administration laïque et les ministres de l’Église étant mis au nombre des serviteurs de l’État, l’Église elle-même se transforme bientôt en une fonction du pouvoir séculier, où tout simplement elle entre au service de l’État. (Avec « les droits et les privilèges du fisc (kazna) » que le code russe attribue à l’Église établie, l’élément fiscal (kazenny) pénétra dans sa vie intérieure.) En apparence, on n’a fait qu’introduire l’ordre nécessaire dans l’Église, — c’est son âme qu’on lui enleva. À l’idéal d’un gouvernement vraiment spirituel, on substitua celui d’un ordre purement formel et extérieur. Il ne s’agit pas du pouvoir séculier seulement, mais surtout des idées séculières qui entrèrent dans notre milieu ecclésiastique et s’emparèrent à un tel point de l’âme et de l’esprit de notre clergé que la mission de l’Église dans son sens véritable et vivant leur est devenue à peine compréhensible[38]. »
Cette assertion est confirmée par toute une masse de traités et de projets de réforme ecclésiastique que le parti « intelligent et progressiste » de notre clergé envoyait à Aksakov et qui, tous sans exception, portaient le même caractère de sécularisme antireligieux[39].
« Les uns recommandent, pour ranimer le zèle des prédicateurs, un nouveau système de récompenses officielles au moyen de décorations spéciales. D’autres insistent sur la nécessité de garanties formelles assurées par l’État, pour défendre le bas clergé contre le pouvoir épiscopal. Et d’autres encore rattachent notre avenir religieux à l’augmentation des revenus ecclésiastiques et voudraient pour cette fin que l’État accordât aux Églises le monopole de certaines branches de l’industrie. Il y en a qui proposent d’introduire des taxes déterminées pour l’administration des saints sacrements… Quelques-uns vont jusqu’à affirmer que notre vie religieuse n’est pas assez réglementée par le gouvernement et demandent un nouveau code de lois et de règles pour l’Église. Et cependant dans le Code actuel de l’Empire on trouve plus de mille articles déterminant la tutelle de l’État sur l’Église, et précisant les fonctions de la police dans le domaine de la foi et de la piété.
« Le gouvernement séculier est déclaré par notre Code le conservateur des dogmes de la foi dominante et le gardien du bon ordre dans la sainte Église? » Nous voyons ce gardien, le glaive levé, prêt à sévir contre toute infraction à cette orthodoxie établie moins avec l’assistance du Saint-Esprit qu’avec celle des lois pénales de l’Empire russe[40].
« Le procureur supérieur du Synode, comme chef responsable de l’Église, présente chaque année à l’Empereur un compte-rendu de l’état de cette institution. Il n’y a aucune différence quant à la forme et au style entre ces comptes-rendus et ceux des autres ministères, par exemple le Ministère des Voies de communication. On y voit les mêmes divisions et subdivisions de matières; seulement, au lieu des titres: « chaussées », « chemins de fer », « fleuves navigables », le compte-rendu de M. le procureur supérieur porte les rubriques: « affirmation et propagation de la foi », « activité pastorale », « manifestations du sentiment religieux, de dévouement à la personne sacrée de Sa Majesté », etc[41]. » Le compte-rendu de l’an 1866, analysé par Aksakov, se termine par cette conclusion caractéristique: « L’Église russe, infiniment redevable de sa prospérité à l’attention auguste du souverain, est entrée dans la nouvelle année de son existence avec des forces renouvelées et des promesses plus grandes pour l’avenir[42]. »
L’Église a abdiqué sa liberté ecclésiastique; et l’État en échange lui a garanti son existence et sa qualité d’Église dominante, en supprimant la liberté religieuse en Russie. « Là où il n’y a pas d’unité vivante et intérieure, dit Aksakov, l’intégrité extérieure ne peut être soutenue que par la violence et la fraude[43]. »
Le mot du patriote moscovite est cruel, mais il est juste. L’unité fragile et douteuse de notre Église ne tient qu’aux fraudes et aux violences protégées ou exercées par le gouvernement. Depuis les actes controuvés d’un concile fictif contre un hérétique imaginaire[44] jusqu’aux falsifications récentes dans la traduction des actes des conciles œcuméniques (publiée par l’Académie ecclésiastique de Kazan), toute l’action offensive et défensive de notre Église n’est qu’une série de fraudes accomplies dans la plus parfaite sécurité, grâce à la protection vigilante de la censure ecclésiastique qui prévient toute tentative de les dévoiler. Quant à la violence en matière de foi, elle est reconnue en principe et développée en détail dans notre Code pénal. Toute personne née dans l’Église dominante ou convertie à l’orthodoxie, si elle embrasse une autre religion, même chrétienne, est inculpée de crime et doit être jugée par les tribunaux au même rang que les faux monnayeurs et les voleurs de grands chemins. Celui qui sans employer aucun moyen de contrainte et de violence, par la persuasion seule a amené quelqu’un à abandonner l’Église dominante est privé des droits civils et déporté en Sibérie ou jeté en prison.
Cette sévérité n’est pas lettre morte chez nous; et Aksakov a eu occasion de la constater à propos d’une persécution cruelle contre une secte protestante dans la Russie méridionale.
« Supprimer par la prison la soif spirituelle quand on n’a rien pour la satisfaire; répondre par la prison au besoin sincère de la foi, aux questions de la pensée religieuse qui s’éveille; prouver par la prison la vérité de l’orthodoxie — c’est saper par la base toute notre religion et rendre les armes au protestantisme victorieux. Avec de tels moyens de défense, avec de tels procédés pour établir la vérité orthodoxe, le zèle des pasteurs devenu superflu s’évanouit bientôt, tout feu sacré doit s’éteindre. Les prescriptions sévères des chefs ecclésiastiques qui, sous peine d’amende, obligent le clergé à fonder des écoles ne pourront jamais établir une véritable instruction religieuse du peuple et même — mais ne sommes-nous pas trop sceptiques? — même l’oukaze récent qui accorde aux prêtres travaillant dans le domaine de l’éducation populaire le droit à la croix de Sainte-Anne du 3e degré et à la dignité de chevalier sera insuffisant pour susciter de nouveaux apôtres[45]. »
Et cependant il se trouve que les lois pénales sont absolument indispensables pour conserver « l’Église dominante ».
Les défenseurs les plus sincères de cette Église (par exemple l’historien Pogodine, cité par notre auteur) avouent que la liberté religieuse une fois admise en Russie, la moitié des paysans passeront au rasskol et la moitié du grand monde (les femmes en particulier) deviendront catholiques. Que signifie un aveu semblable? demande Aksakov: « Que la moitié des membres de l’Église orthodoxe ne lui appartiennent qu’en apparence; qu’ils ne sont retenus dans son sein que par la crainte des peines temporelles. Tel est donc l’état actuel de notre Église! Un état indigne, affligeant et affreux. Quelle surabondance de sacrilège dans l’enceinte sacrée, de l’hypocrisie qui remplace la vérité, de la terreur au lieu de l’amour, de la corruption sous l’apparence d’un ordre extérieur, de la mauvaise foi dans la défense violente de la vraie foi, — quelle négation, dans l’Église même, des principes vitaux de l’Église, de toute sa raison d’être, — le mensonge et l’incrédulité là où tout doit vivre, être et se mouvoir par la vérité et la foi… Cependant le danger le plus grave, ce n’est pas que le mal ait pénétré parmi les croyants, mais c’est qu’il y ait reçu droit de cité, que cette situation de l’Église soit créée par la loi, qu’une anomalie semblable soit une conséquence nécessaire de la norme acceptée par l’État et par notre société elle-même[46].
« En général chez nous, en Russie, dans les choses de l’Église, comme dans toutes les autres, c’est l’apparence, le decorum qu’on tient surtout à garder; et cela suffit à notre amour envers l’Église, à notre amour paresseux, à notre foi fainéante. Nous fermons volontiers les yeux et, dans notre crainte puérile du scandale, nous nous efforçons de cacher à nos propres regards et aux regards du monde entier, tout le grand mal qui, sous un voile convenable, dévore comme un cancer l’essence vitale de notre organisme religieux[47]. Nulle part ailleurs on n’a la vérité en telle horreur que dans le domaine de notre gouvernement ecclésiastique; nulle part ailleurs la servilité n’est plus grande que dans notre hiérarchie spirituelle; nulle part « le mensonge salutaire » n’est pratiqué sur une échelle plus large que là où tout mensonge devrait être abhorré. Nulle part ailleurs on n’admet, sous prétexte de prudence, autant de compromis qui rabaissent la dignité de l’Église et lui enlèvent son autorité. La cause principale de tout cela, c’est qu’on n’a pas une foi suffisante dans la force de la vérité[48]. Ce qui est le plus grave, c’est que tous ces maux de notre Église — nous les connaissons et nous nous sommes arrangés avec eux et nous vivons en paix. Mais cette paix honteuse, ces compromis déshonorants ne peuvent pas soutenir la paix de l’Église, et dans la cause de la vérité ils signifient une défaite sinon une trahison[49].
« S’il faut en croire ses défenseurs, notre Église est un troupeau vaste, mais infidèle, dont le pasteur est la police qui, par force, à coups de fouet, fait entrer dans le bercail les brebis égarées. Une image semblable répond-elle à la vraie idée de l’Église du Christ! Et si elle n’y répond pas, elle n’est plus l’Église du Christ, et alors qu’est-elle donc? Une institution d’État qui peut être utile aux intérêts de l’État, à la discipline des mœurs. Mais l’Église, il ne faut pas l’oublier, est un domaine où aucune altération de la base morale ne peut être admise, où aucune infidélité au principe vivifiant ne peut rester impunie, où, si l’on ment, — on ne ment pas aux hommes mais à Dieu. Si une Église est infidèle au testament du Christ, elle est dans le monde entier le phénomène le plus stérile et le plus anormal, condamné d’avance par la parole divine[50]. Une Église qui fait partie d’un État, c’est-à-dire d’un « royaume de ce monde » a abdiqué sa mission et devra partager la destinée de tous les royaumes de ce monde[51]. Elle n’a en elle-même aucune raison d’être, elle se condamne à l’impuissance et à la mort[52].
La conscience russe n’est pas libre en Russie, et la pensée religieuse reste inerte; « l’abomination de la désolation » s’établit au lieu saint; le souffle de la mort remplace l’esprit vivifiant, et le glaive spirituel — la parole — se couvre de rouille, remplacé par le glaive de l’État, et près de l’enceinte de l’Église, au lieu des anges de Dieu, gardant ses entrées et ses issues, on voit des gendarmes et des inspecteurs de police — ces gardiens des dogmes orthodoxes, ces directeurs de notre conscience[53]. »
Nous n’avons pas oublié que les slavophiles voient dans notre Église la seule véritable Église du Christ et la synthèse vivante de la liberté et de l’unité dans l’esprit de charité. Et voici la conclusion à laquelle arrive le dernier représentant de ce parti après un examen impartial de nos affaires ecclésiastiques: « L’esprit de vérité, l’esprit de charité, l’esprit de vie, l’esprit de liberté — c’est son souffle salutaire qui fait défaut à l’Église russe[54]. »
Ainsi, selon le témoignage non suspect d’un orthodoxe et d’un patriote russe éminent, notre Église nationale abandonnée par l’Esprit de Vérité et de Charité n’est pas la véritable Église de Dieu. Pour éviter cette conséquence qui s’impose, on a l’habitude chez nous d’évoquer ad hoc le souvenir des autres Églises orientales (auxquelles on ne pense pas autrement). « Nous n’appartenons pas, dit-on, à l’Église russe, mais à l’Église orthodoxe et œcuménique de l’Orient. » On conçoit facilement que les partisans de l’Église Orientale séparée ne demandent pas mieux que de lui attribuer une unité réelle et positive. Il reste à savoir si cette unité lui appartient effectivement.
Le corps de l’Église Orientale n’est pas homogène. Entre les nations différentes dont elle se compose, les deux principales ont donné leur nom à cette Église qui s’appelle officiellement l’Église gréco-russe. Ce dualisme national (qui — soit dit en passant — rappelle singulièrement les deux pieds d’argile dont parle Mgr Philarète) permet de donner une forme concrète à la question de notre unité ecclésiastique. Il nous importe de savoir quel est le lien réel et vivant qui rattache l’Église russe à l’Église grecque pour faire des deux un seul organisme moral. On nous dit que les Russes et les Grecs ont une foi commune, et que c’est là l’essentiel. Mais il faut savoir ce qu’on entend ici par le mot foi ou religion (viéra). La vraie foi est celle qui embrasse toute notre âme et se manifeste comme principe moteur et directeur de toute notre existence. La profession d’une seule et même croyance abstraite, ne déterminant pas la conscience et la vie, ne constitue aucun lien social, ne peut vraiment unir personne, et il est après tout indifférent de savoir si l’on a ou non cette foi morte en commun avec qui que ce soit. L’unité de la foi réelle, au contraire, devient nécessairement une unité vivante et active, une solidarité morale et pratique.
Si l’Église russe et l’Église grecque ne manifestent leur solidarité par aucune action vitale, leur « unité de foi » n’est qu’une formule abstraite qui ne crée rien et n’oblige à rien. — Un laïque, préoccupé des questions religieuses, demanda un jour au métropolite Philarète — (que le lecteur ne s’étonne pas de retrouver toujours ce nom sous notre plume: c’est le seul personnage public vraiment remarquable que l’Église russe ait produit au XIXe siècle) — un laïque demanda donc à l’illustre prélat: Que pourrait-on faire pour vivifier les rapports entre l’Église russe et l’Église-mère? — Mais à propos de quoi peuvent-elles avoir des rapports entre elles? répliqua l’auteur du catéchisme gréco-russe. — Quelques années avant cette conversation curieuse, avait eu lieu un incident qui permet d’apprécier les paroles du prudent archevêque à leur juste valeur. Un membre éminent de l’Église anglicane et de l’université d’Oxford, William Palmer, voulut s’unir à l’Église orthodoxe. Il alla en Russie et en Turquie pour étudier l’état actuel de l’Orient chrétien et pour s’informer des conditions auxquelles il pouvait communier avec les orthodoxes orientaux. À Saint-Pétersbourg et à Moscou on lui dit qu’il n’avait qu’à abjurer les erreurs du protestantisme devant un prêtre qui lui administrerait ensuite le sacrement du saint chrême (la confirmation). Mais à Constantinople il apprit qu’il devait être baptisé de nouveau. Comme il se savait chrétien et ne voyait aucune raison de suspecter la validité de son baptême (parfaitement reconnu d’ailleurs par l’Église russe orthodoxe), il regarda un second baptême comme un sacrilège. D’un autre côté, il ne put se résoudre à embrasser l’orthodoxie selon les règles particulières de l’Église russe, puisqu’alors il ne devenait orthodoxe qu’en Russie tout en demeurant païen aux yeux des Grecs. Ce n’était pas à une Église nationale, mais à l’Église orthodoxe universelle qu’il voulait se réunir. Personne ne put résoudre cette difficulté et il devint catholique romain[55]. — On voit qu’il y a des questions à propos desquelles l’Église russe pourrait et devrait entrer en rapport avec sa métropole, et si l’on évite soigneusement d’y toucher, c’est qu’on est sûr d’avance qu’en posant nettement ces questions on n’aboutirait qu’à un schisme formel. La haine jalouse des Grecs envers les Russes, à laquelle ces derniers répondent par une hostilité mêlée de mépris, — voilà le fait dominant qui détermine les rapports réels de ces deux Églises nationales qui demeurent officiellement en communion religieuse. Mais cette unité officielle elle-même ne tient qu’à un fil et toute la prudence sacerdotale de Saint-Pétersbourg et de Constantinople n’est pas de trop pour éviter de laisser se rompre ce lien si fragile. Ce n’est certes pas par charité chrétienne qu’on veut maintenir ce simulacre d’unité. Mais on craint une révélation fatale: le jour de la rupture formelle entre l’Église russe et l’Église grecque, tout le monde verra que l’Église Orientale œcuménique n’est qu’une fiction, qu’il n’existe que des Églises nationales isolées en Orient. Voilà le vrai motif qui impose à notre hiérarchie une conduite prudente et modérée envers les Grecs, laquelle consiste à éviter toute espèce de rapports avec eux[56]. Quant à l’Église de Constantinople qui, dans son orgueil particulariste s’appelle « la Grande Église » et « l’Église œcuménique », elle serait satisfaite peut-être de se débarrasser des barbares du Nord qui ne sont qu’un obstacle à ses tendances panhelléniques. Dans ces derniers temps, le patriarcat de Constantinople a été deux fois sur le point d’anathématiser l’Église russe[57]. Des considérations purement matérielles ont seules empêché cet éclat: l’Église grecque de Jérusalem, qui de fait est complètement assujettie à celle de Constantinople, dépend d’un autre côté, pour ses moyens d’existence, presque exclusivement de la piété russe. Cette dépendance matérielle dans laquelle le clergé grec se trouve par rapport à la Russie date de très loin et constitue actuellement la seule base réelle de l’unité gréco-russe. Il est évident que ce lien purement extérieur n’est pas de nature à transformer les deux Églises en un seul corps moral doué d’une unité de vie et d’action.
On sera encore confirmé dans cette conclusion, si l’on prend en considération les Églises nationales de moindre importance qui, étant sous la juridiction du patriarche de Constantinople, faisaient autrefois partie de l’Église grecque et devenaient autocéphales à mesure que les petits États correspondants recouvraient leur indépendance politique. Les rapports de ces prétendues Églises entre elles, avec la métropole byzantine et avec l’Église russe, sont à peu près nuls. Même des relations purement officielles et de convenance comme celles qui se maintiennent entre Saint-Pétersbourg et Constantinople ne se sont pas établies — que je sache — entre la Russie et les nouvelles Églises autocéphales de la Roumanie et du royaume hellénique. C’est pire encore pour la Bulgarie et la Serbie. On sait que les patriarches grecs ont, avec l’assentiment du synode d’Athènes, excommunié, en 1872, tout le peuple bulgare pour des motifs de politique nationale.
Les Bulgares ont été condamnés pour leur phylétisme, c’est-à-dire la tendance à soumettre l’Église aux divisions de race et de nationalité. L’accusation était vraie; mais ce phylétisme, qui était une hérésie chez les Bulgares, était l’orthodoxie même chez les Grecs.
L’Église russe, tout en sympathisant avec les Bulgares, voulait se mettre au-dessus de cette querelle nationale. Elle aurait dû pour cela parler au nom de l’Église Universelle; mais comme ce droit appartenait aux Russes aussi peu qu’aux Grecs, le Synode de Saint-Pétersbourg, au lieu d’une déclaration nette, se contenta de bouder la hiérarchie byzantine et, ayant reçu les décisions du concile de 1872 avec l’invitation de les approuver, elle s’abstint de dire oui ou non. De là naquit un état de choses qui n’avait pas été prévu ou, pour mieux dire, qu’on avait jugé impossible selon les canons ecclésiastiques. L’Église russe est restée en communion formelle avec l’Église grecque et en communion réelle avec l’Église bulgare sans avoir protesté explicitement contre l’acte canonique d’excommunication qui a séparé ces deux Églises et sans en appeler — ne fût-ce que pour la forme — à un concile œcuménique. Une complication du même genre eut lieu avec la Serbie. Quand le gouvernement athée de ce petit royaume publia des lois ecclésiastiques qui établissaient la hiérarchie de l’Église serbe sur la simonie rendue obligatoire (puisque toutes les dignités sacrées devaient être achetées à une taxe déterminée) et quand, après la déposition arbitraire du métropolite Michel et des autres évêques, on créa, au mépris des lois canoniques, une nouvelle hiérarchie, celle-ci, formellement rejetée par l’Église Russe, acheta en revanche l’adhésion du patriarche de Constantinople. Pour cette fois, ce fut « la grande Église » qui se trouva être en communion avec deux Églises qui ne l’étaient pas entre elles. — Faut-il ajouter encore que toutes ces Églises nationales ne sont que des Églises d’État absolument privées de toute espèce de liberté ecclésiastique? On devine aisément l’influence néfaste que cet abaissement de l’Église peut exercer sur la religion elle-même dans ces malheureuses contrées. L’indifférence religieuse des Serbes est assez connue ainsi que leur manie d’employer l’orthodoxie comme un instrument politique dans leur lutte fratricide contre les Croates catholiques[58]. Quant à la Bulgarie, voici un témoignage dont l’autorité ne peut être mise en doute. Mgr Joseph, exarque de la Bulgarie, exposa dans un discours solennel prononcé à Constantinople, lors de la fête de Saint Méthode (1885), l’état affligeant de la religion chez lui. La masse du peuple, dit-il, est froide et indifférente. Quant à la classe cultivée, elle est décidément hostile à tout ce qui est saint; et ce n’est que la crainte des Russes qui l’empêche d’abolir l’Église en Bulgarie[59]. Nous n’avons pas besoin de prouver que la condition religieuse de la Roumanie et celle du royaume hellénique ne diffèrent pas essentiellement de ce qu’on trouve chez les Serbes et les Bulgares. Dans un compte-rendu présenté à l’empereur de Russie par le procureur du Saint-Synode et publié l’année dernière, l’état religieux et ecclésiastique des quatre pays orthodoxes de la péninsule est présenté sous les couleurs les plus sombres. Il ne saurait en effet être plus misérable. Mais ce qui est vraiment surprenant, c’est l’explication qu’en donne le document officiel. Le régime constitutionnel serait, à en croire le chef de notre Église, la seule et unique cause de tous ces maux! S’il en est ainsi, quelle est donc la cause de l’état déplorable de l’Église russe?
Un ami d’Aksakov et comme lui membre éminent du parti ou cercle slavophile, George Samarine[60], écrivait dans une lettre particulière à propos du concile du Vatican: « L’absolutisme papal n’a pas tué la vitalité du clergé catholique, — ceci doit nous faire réfléchir, car un jour ou l’autre on proclamera chez nous l’infaillibilité du tsar, autrement dit, celle du procureur du Saint-Synode, car le tsar n’y sera pour rien….. Ce jour là se trouvera-t-il chez nous un seul évêque, un seul moine, un seul prêtre pour protester! J’en doute. Si quelqu’un proteste ce sera un laïque, votre serviteur, et Ivan Sergueïevitch (Aksakov), si nous sommes de ce monde alors. Quant à notre malheureux clergé, que vous trouvez plus malheureux que coupable (et vous avez peut-être raison), il sera muet ».
Je suis heureux de recueillir ces paroles, car je ne connais pas beaucoup de prophéties de ce genre qui se soient réalisées d’une manière aussi exacte. La proclamation de l’absolutisme césaro-papiste en Russie, le silence profond et la soumission complète du clergé, enfin la protestation isolée d’un laïque, tout cela s’est passé comme Samarine l’avait prévu.
En 1885, un document officiel émanant du gouvernement russe[61], déclarait que l’Église Orientale a renoncé à son pouvoir et l’a remis entre les mains du tsar. Peu de personnes ont remarqué cette manifestation. Samarine était mort depuis des années. Aksakov n’avait plus que quelques mois à vivre; il publia cependant dans son journal (la « Rouss » ) la protestation d’un écrivain laïque qui n’appartenait pas, du reste, au groupe slavophile. Cette protestation unique n’ayant été ni autorisée ni soutenue par aucun représentant de l’Église, ne faisait que mieux ressortir par son isolement l’état déplorable de la religion en Russie[62]. D’ailleurs, le manifeste césaro-papiste des bureaucrates pétersbourgeois n’était que l’aveu formel d’un fait accompli. On ne saurait nier que l’Église Orientale n’ait vraiment abdiqué son pouvoir en faveur du pouvoir séculier; on se demande seulement si elle avait le droit de le faire et si, après l’avoir fait, elle pouvait encore représenter Celui à qui tous les pouvoirs ont été donnés dans les cieux et sur la terre. On aura beau tourmenter les textes évangéliques relatifs aux pouvoirs éternels que Jésus-Christ a légués à son Église, on n’y trouvera jamais le droit de se démettre de ces pouvoirs entre les mains d’une puissance temporelle. La puissance qui prétendrait remplacer l’Église dans sa mission terrestre devrait au moins avoir reçu les mêmes promesses de stabilité.
Nous ne croyons pas que nos hiérarques aient renoncé volontairement et de propos délibéré à leur pouvoir ecclésiastique. Mais si l’Église Orientale a perdu, par suite des événements, ce qui lui appartenait de droit divin, il est évident que les portes de l’enfer ont prévalu contre elle et que, par conséquent, elle n’est pas l’Église inébranlable fondée par le Christ.
Nous ne voulons pas non plus rendre le gouvernement séculier responsable de la situation anormale de l’Église vis-à-vis de l’État. Ce dernier a eu raison de maintenir son indépendance et sa suprématie à l’égard d’un pouvoir spirituel qui ne représentait qu’une Église particulière et nationale séparée de la grande communauté chrétienne. En affirmant que l’État doit se soumettre à l’Église, on ne peut entendre que l’Église établie par Dieu une, indivisible et universelle.
Le gouvernement d’une Église nationale séparée n’est qu’une institution historique et purement humaine. Mais le chef de l’État est le représentant légitime de la nation comme telle, et un clergé qui veut être national et rien que national doit, bon gré, mal gré, reconnaître la souveraineté absolue du gouvernement séculier. La sphère de l’existence nationale ne peut avoir en elle-même qu’un seul et unique centre, le chef de l’État. L’épiscopat d’une Église particulière ne peut, par rapport à l’État, prétendre à la souveraineté du pouvoir apostolique qu’en rattachant réellement la nation au Royaume Universel ou international du Christ. Une Église nationale, si elle ne veut pas se soumettre à l’absolutisme de l’État, c’est-à-dire cesser d’être Église pour devenir un département de l’administration civile, doit nécessairement avoir un appui réel en dehors de l’État et de la nation; attachée à celle-ci par des liens naturels et historiques, elle doit, en même temps, appartenir en sa qualité d’Église à un cercle social plus vaste, avec un centre indépendant et une organisation universelle dont l’Église locale ne peut être qu’un organe particulier.
Les chefs de l’Église russe ne pouvaient, pour résister à l’absolutisme absorbant de l’État, s’appuyer sur leur métropole religieuse qui n’était elle-même qu’une Église nationale depuis longtemps assujettie au pouvoir séculier. Ce n’est pas la liberté ecclésiastique, c’est le césaro-papisme qui nous est venu de Byzance où ce principe antichrétien se développa sans obstacles depuis le IXe siècle. La hiérarchie grecque, en rejetant elle-même le puissant appui qu’elle trouvait auparavant dans le centre indépendant de l’Église Universelle, se vit abandonnée complètement à la merci de l’État et de son autocrate. Avant le schisme, chaque fois que les empereurs grecs envahissaient le domaine spirituel et menaçaient la liberté de l’Église, les représentants de celle-ci, — soit saint Jean Chrysostome, soit saint Flavien, soit saint Maxime le Confesseur, soit saint Théodore le Studite, soit le patriarche saint Ignace, — se tournaient vers le centre international de la chrétienté, recouraient à l’arbitrage du Souverain Pontife, et s’ils succombaient eux-mêmes, victimes de la force brutale, leur cause, la cause de la vérité, de la justice et de la liberté, ne manquait jamais de trouver à Rome un soutien inébranlable qui lui assurait le triomphe définitif. L’Église grecque, dans ces temps-là, était et se sentait une partie vivante de l’Église Universelle, intimement liée au grand tout par le centre commun de l’unité — la chaire apostolique de Pierre. Ces rapports de dépendance salutaire envers un successeur des apôtres suprêmes, envers un pontife de Dieu, ces rapports purement spirituels, légitimes et pleins de dignité, furent remplacés par un assujettissement profane, illégal et humiliant au pouvoir de simples laïques et d’infidèles.
Il ne s’agit pas ici d’un accident historique, mais de la logique des choses, qui enlève nécessairement à toute Église purement nationale son indépendance et sa dignité et la met sous le joug plus ou moins pesant, mais toujours déshonorant, de la puissance temporelle.
Dans tout pays réduit à une Église nationale, le gouvernement séculier (qu’il soit autocratique ou constitutionnel) jouit de la plénitude absolue de toute autorité; et l’institution ecclésiastique ne figure que comme un ministère spécial dépendant de l’administration générale de l’État. L’État national est ici un corps réel et complet, existant par soi et pour soi, et l’Église n’est qu’une partie, ou pour mieux dire un certain côté de cet organisme social du tout politique et n’existant pour soi que dans l’abstraction.
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