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Capítulo 5 de 54

Texte entier · 5

Mais, dit-on, répondre à ces questions, ce serait anticiper sur l’avenir. Oui, s’il s’agissait d’un peuple enfant, de la Russie kiévienne de saint Vladimir ou de la Russie moscovite de Jean Kalita. Mais la Russie moderne, qui depuis deux cents ans ne cesse de se manifester sur la scène de l’histoire universelle, et qui au commencement du siècle s’est mesurée avec la plus grande partie de l’Europe, — cette Russie ne devrait pas ignorer complètement où elle va, ni ce qu’elle compte faire. Que l’accomplissement de notre mission historique appartienne à l’avenir — nous le voulons bien; mais il faut que nous ayons au moins une idée de cet avenir, et qu’il se trouve dans la Russie actuelle un germe vivant de ses destinées futures.

On ne fait pas grand’chose quand on ignore ce qu’on doit faire. Nos ancêtres du XVe siècle avaient une idée très nette de l’avenir auquel ils travaillaient — l’empire de toutes les Russies. Et nous, pour qui ce but suprême de leurs efforts est déjà un fait accompli, pouvons-nous être moins éclairés qu’eux sur notre avenir à nous, pouvons-nous croire qu’il sera réalisé sans nous, en dehors de notre pensée et de notre action?

Le caractère éminemment religieux du peuple russe, ainsi que la tendance mystique qui se manifeste chez nous dans la philosophie, dans les lettres[15] et les arts paraît réserver à la Russie une grande mission religieuse. C’est aussi vers la religion que se tournent bon gré, malgré nos patriotes, quand ils sont pressés de déclarer en quoi consiste la vocation suprême de notre pays ou « l’idée russe », comme on l’appelle aujourd’hui. L’orthodoxie ou la religion de l’Église gréco-russe, en opposition aux communions occidentales, constituerait, selon eux, le vrai fond de notre essence nationale. Voici de prime abord un cercle vicieux des plus évidents. Si nous demandons quelle est la raison d’être historique de l’Église orientale séparée, on nous dit: C’est d’avoir formé et élevé spirituellement le peuple russe. Et quand nous voulons savoir quelle est la raison d’être de ce peuple, on répond: C’est d’appartenir à l’Église Orientale séparée. On est amené dans cette impasse par la difficulté de bien déterminer ce qu’on entend par l’orthodoxie qu’on voudrait monopoliser à notre profit. Cette difficulté n’existe pas pour les gens du peuple qui sont vraiment orthodoxes en bonne conscience et dans la simplicité de leur cœur. Interrogés avec intelligence sur leur religion, ils vous diront qu’être orthodoxe c’est être baptisé chrétien, porter sur la poitrine une croix ou une sainte image quelconque, adorer le Christ, prier la sainte Vierge très immaculée[16] et tous les saints représentés par les images et les reliques, chômer les jours de fête et jeûner selon l’ordre traditionnel, vénérer la fonction sacrée des évêques et des prêtres et participer aux saints sacrements et au service divin. Voilà la véritable orthodoxie du peuple russe et la nôtre également. Mais elle n’est pas celle de nos patriotes militants. Il est clair que la véritable orthodoxie n’a en soi rien de particulariste et ne peut en aucune façon constituer un attribut national ou local, nous séparant quand même des peuples occidentaux; car la plus grande partie de ces peuples (la partie catholique) a absolument le même fond religieux que nous. Tout ce qui est saint et sacré pour nous l’est aussi pour eux. Pour n’indiquer qu’un seul point essentiel: non seulement le culte de la sainte Vierge, — un des traits caractéristiques du catholicisme, — est pratiqué par la Russie orthodoxe[17] en général, mais il y a même des images miraculeuses spéciales vénérées en commun par les catholiques romains et par les orthodoxes russes (par exemple la sainte Vierge de Czenstochovo en Pologne). Si la piété est vraiment le caractère distinctif de notre esprit national, le fait que les principaux emblèmes de cette piété nous sont communs avec les Occidentaux nous oblige à reconnaître notre solidarité avec eux dans ce que nous considérons comme le plus essentiel. Quant au contraste profond que présente la piété contemplative de l’Orient avec la religion active des Occidentaux, ce contraste subjectif et purement humain n’a rien à voir avec les objets divins de notre foi et de notre culte, et, loin d’être un juste motif de séparation, il devrait plutôt porter les deux grandes parties du monde chrétien à une réunion plus intime pour se compléter mutuellement.

Mais sous l’influence du mauvais principe qui ne cesse d’agir ici-bas, on a abusé de la différence pour en faire une division. Et au moment où la Russie recevait le baptême de Constantinople, les Grecs, quoique formellement en communion encore avec Rome après le schisme temporaire de Photius[18], étaient déjà fortement imbus du particularisme national nourri par la rivalité hiérarchique, par la politique des empereurs et les querelles d’école. Il s’ensuivit que le peuple russe dans la personne de saint Vladimir acheta la perle évangélique toute couverte de la poussière byzantine. Le corps de la nation que n’intéressaient pas les ambitions et les haines cléricales ne comprenait rien aux fictions théologiques qui en étaient le fruit, — le corps de la nation reçut et garda l’essence du christianisme orthodoxe pur et simple, c’est-à-dire la foi et la vie religieuse déterminée par la grâce divine et se manifestant en œuvres de piété et de charité. Mais le clergé (recruté parmi les Grecs au commencement) et l’école ecclésiastique acceptèrent la succession néfaste des Photius et des Cérullaires comme une partie intégrante de la vraie religion. Cette pseudo-orthodoxie de notre école théologique, qui n’a rien de commun avec la foi de l’Église Universelle ni avec la piété du peuple russe, ne contient aucun élément positif: ce ne sont que des négations arbitraires produites et nourries par une polémique de parti-pris.

« Dieu le Fils ne participe pas dans l’ordre divin à la procession du Saint-Esprit. »

« La sainte Vierge n’a pas été immaculée dès le premier moment de son existence[19]. »

« La primauté de juridiction n’appartient pas au siège de Rome et le pape n’a pas l’autorité dogmatique d’un pasteur et d’un docteur de l’Église Universelle. »

Telles sont les négations principales que nous aurons à examiner ailleurs. Ici, il nous suffit de constater d’abord que ces négations n’ont reçu aucune espèce de sanction religieuse et ne s’appuient sur aucune autorité ecclésiastique acceptée comme obligatoire et infaillible par tous les orthodoxes. Aucun concile œcuménique n’a condamné, ni même jugé les doctrines catholiques anathématisées par nos polémistes; et quand on nous présente ce nouveau genre de théologie négative comme la vraie doctrine de l’Église Universelle, nous ne pouvons y voir qu’une prétention exorbitante provenant de l’ignorance ou de la mauvaise foi. En second lieu, il est évident que cette fausse orthodoxie, ne pourrait, pas plus que la vraie, servir de base positive à « l’idée russe ». Essayons, en effet, de substituer des quantités réelles à cet X algébrique de « l’orthodoxie » qu’une presse pseudo-patriotique ne cesse de proclamer avec un enthousiasme factice. L’essence idéale de la Russie, selon vous, c’est l’orthodoxie, et cette orthodoxie que vous opposez spécialement au catholicisme se réduit pour vous aux différences entre les deux confessions. Le fond vraiment religieux qui nous est commun avec les Occidentaux ne paraît avoir pour vous qu’un intérêt médiocre; ce sont surtout les différences qui vous tiennent à cœur. Eh bien! mettez ces différences déterminées à la place du terme vague de « l’orthodoxie » et déclarez ouvertement que l’idée religieuse de la Russie consiste à nier le « filioque, l’Immaculée Conception, l’autorité du pape ». C’est ce dernier point surtout qui vous importe. Les autres — vous le savez bien — ne sont que des prétextes, mais le Souverain Pontife, voilà l’ennemi. Toute votre « orthodoxie » et toute votre « idée russe » n’est donc, au fond, qu’une protestation nationale contre la puissance universelle du pape. Mais au nom de quoi? C’est ici que commence la vraie difficulté de votre situation. Cette haine protestante contre la monarchie ecclésiastique devrait, pour parler à l’esprit et au cœur, être justifiée par quelque grand principe positif. À la forme du gouvernement théocratique que vous désapprouvez, il vous faudrait opposer une autre forme meilleure. Et c’est précisément ce qu’il vous est impossible de faire. Quelle espèce de constitution ecclésiastique avez-vous pour en faire bénéficier les peuples occidentaux? Irez-vous leur préconiser le gouvernement conciliaire, leur parler de conciles œcuméniques? Medice, curate ipsum! Pourquoi l’Orient n’a-t-il pas opposé un vrai concile œcuménique à celui de Trente, ou à celui du Vatican? D’où vient ce silence impuissant de la vérité en face de l’erreur qui s’affirme solennellement? Depuis quand les gardiens de l’orthodoxie sont-ils devenus des chiens lâches qui ne savent aboyer que derrière le mur? De fait, tandis que les grandes assemblées de l’Église continuent à occuper une place marquée dans la doctrine et dans la vie du catholicisme, c’est l’Orient chrétien qui, depuis mille ans, est privé de cette manifestation importante de l’Église Universelle, et nos meilleurs théologiens (Philarète de Moscou, par exemple) avouent eux-mêmes qu’un concile œcuménique est impossible pour l’Église orientale tant qu’elle demeure séparée de l’Occident. Mais il n’en coûte rien à nos soi-disant orthodoxes d’opposer un concile impossible aux conciles réels de l’Église catholique et de défendre leur cause avec des armes qu’ils ont perdues et sous un drapeau qu’on leur a enlevé.

La papauté est un principe positif, une institution réelle, et si les chrétiens orientaux croient que ce principe est faux, que cette institution est mauvaise, c’est à eux de réaliser l’organisation désirable de l’Église. Au lieu de cela, on nous renvoie à des souvenirs archéologiques, tout en s’avouant impuissant à leur donner une portée pratique. Et ce n’est pas sans raison que nos anticatholiques vont si loin chercher un point d’appui pour leur thèse. Oseraient-ils, en effet, s’exposer à la risée du monde entier en déclarant le synode de Saint-Pétersbourg ou le patriarchat de Constantinople le vrai représentant de l’Église Universelle? Mais comment parler de recourir tardivement aux conciles œcuméniques quand on est forcé d’avouer qu’ils ne sont plus possibles? Ce n’est qu’un effort dans le vide qui découvre complètement le côté faible de cette orthodoxie anticatholique. Si l’organisation normale de l’Église Universelle et la vraie forme de son gouvernement tiennent aux conciles œcuméniques, il est évident que l’Orient orthodoxe, fatalement privé de cet organe indispensable de la vie ecclésiastique, n’a plus la vraie constitution ni le gouvernement régulier de l’Église. Durant les trois premiers siècles du christianisme, l’Église, cimentée par le sang des martyrs, ne convoquait pas de conciles universels, parce qu’elle n’en avait pas besoin; l’Église orientale actuelle, paralysée et démembrée, ne peut pas le faire tout en en éprouvant le besoin. Cela nous met dans l’alternative suivante: ou bien avouer, avec les sectaires avancés, que l’Église a perdu depuis un certain temps son caractère divin et n’existe plus réellement sur la terre, ou bien, pour éviter une conclusion si dangereuse, reconnaître que l’Église Universelle, n’ayant pas d’organes gouvernementaux et représentatifs en Orient, les possède dans sa partie occidentale. Cela reviendrait à reconnaître une vérité historique avouée de nos jours par les protestants eux-mêmes, à savoir: que la papauté actuelle n’est pas une usurpation arbitraire, mais un développement légitime des principes qui étaient en activité manifeste avant la division de l’Église, et contre lesquels cette Église n’a jamais protesté. Mais, si l’on reconnaît la papauté comme une institution légitime, que fera-t-on de « l’idée russe » et du privilège de l’orthodoxie nationale? Notre avenir religieux ne pouvant s’appuyer sur l’Église officielle, ne pourrait-on pas lui trouver des bases plus profondes dans le peuple russe lui-même?

Quand on veut réduire l’orthodoxie à l’idée nationale russe, on est logiquement conduit à chercher la véritable expression de cette idée parmi nos sectaires indigènes et non pas dans le domaine de l’Église officielle, grecque d’origine et organisée à l’allemande par Pierre le Grand. Privé de tout principe déterminé et de toute indépendance pratique, ce « ministère des affaires spirituelles de la confession orthodoxe » ne fait que reproduire le cléricalisme impérial byzantin tempéré par la bonhomie et l’insouciance de notre race et par le bureaucratisme allemand de notre administration. En faisant abstraction des causes particulières qui ont produit le rasskol[20] et qui n’ont qu’une importance historique, on peut affirmer sans crainte d’erreur que la raison d’être permanente de ce schisme national est l’insuffisance manifeste du gouvernement ecclésiastique russe unie à des prétentions exorbitantes. Soumise sans réserves au pouvoir séculier et privée de toute force intérieure, cette Église, « établie » par le tzar, n’en abuse pas moins du principe hiérarchique en s’arrogeant sur le peuple une autorité absolue qui n’appartient de droit qu’à l’Église Universelle et indépendante fondée par le Christ. L’inanité de ces prétentions, plutôt sentie que reconnue, a poussé un parti de nos dissidents à des tentatives infructueuses pour constituer une Église orthodoxe russe indépendante de l’État, tandis qu’un autre parti plus nombreux a tout simplement proclamé que la vraie Église a complètement disparu du monde depuis 1666 et que nous vivons sous le règne spirituel de l’antéchrist résidant à SaintPétersbourg. On voit la raison pour laquelle les partisans de « l’idée russe » se gardent bien de fouiller le rasskol et d’y chercher cette idée énigmatique. Une doctrine qui proclame que la monarchie et l’Église russes se trouvent sous l’empire absolu de l’antéchrist, et qui remet à la fin du monde tout espoir d’un meilleur état de choses, cette doctrine est évidemment peu favorable à un patriotisme outré qui représente la Russie telle qu’elle est, comme le second Israël, le peuple élu de l’avenir. Néanmoins, il n’est pas sans intérêt de remarquer que ceux-là précisément qui voudraient imposer une mission religieuse particulière à la Russie, (les slavophiles) sont forcés d’ignorer ou de méconnaître le seul phénomène historique où l’esprit religieux du peuple russe se soit manifesté avec une certaine originalité. D’un autre côté, quelques cercles de nos libéraux et radicaux « occidentalistes[21] » prennent volontiers, malgré ses formes barbares, notre protestantisme national sous leur protection, et pensent y apercevoir la pensée d’un avenir meilleur pour le peuple russe. Quant à nous, n’ayant aucun motif ni pour déprécier, ni pour surfaire ce phénomène caractéristique de notre histoire religieuse, nous pouvons le juger d’une manière plus objective. Nous ne méconnaissons pas la grande part qui revient à l’ignorance la plus profonde, aux tendances ultra-démocratiques et à l’esprit de révolte dans l’origine du rasskol. Nous n’y chercherons donc aucune vérité supérieure, aucun idéal religieux positif. Et cependant, nous devons constater qu’il y eut toujours une étincelle du feu sacré dans cette agitation grossière, voire même absurde, des passions populaires. Il y avait là une soif ardente de la vérité religieuse, le besoin urgent d’une Église véritable et vivante. Notre protestantisme national dirige ses coups contre une manifestation partielle et imparfaite du gouvernement ecclésiastique, et non contre le principe de l’Église visible. Même pour le parti le plus avancé de nos vieux croyants, une Église réelle et organisée est tellement indispensable que, privés d’elle, ils se croient déjà sous le règne de l’antéchrist. Abstraction faite de l’ignorance qui les conduit à prendre la Russie pour l’univers, on trouve du fond de toutes ces erreurs bizarres l’idée ou le postulatum d’une Église indépendante de l’État et intimement liée à toute la vie sociale et privée du peuple, d’une Église libre, puissante et vivante. Et si, en voyant l’Église officielle — russe et grecque — sans indépendance et sans force vitale, nos dissidents déclarent qu’elle n’est pas la vraie Église du Christ, ils sont complètement dans leur tort.

La vérité négative du rasskol reste inébranlable. Ni les persécutions sanglantes des siècles passés, ni l’oppression bureaucratique moderne, ni la polémique officielle de notre clergé n’ont de prise sur cette thèse irréfutable: Il n’existe pas de gouvernement vraiment spirituel dans l’Église gréco-russe. Mais la vérité de notre protestantisme national ne s’étend pas plus loin. Dès que les vieux croyants, abandonnant la simple négation, prétendent ouvrir une issue quelconque à leurs besoins religieux et réaliser leur idéal ecclésiastique, ils tombent dans des contradictions et des absurdités manifestes qui donnent beau jeu à leurs adversaires. Il est facile à ceux-ci de prouver contre les popovtsi[22] qu’une société religieuse qui a été pendant des siècles privée de l’épiscopat et qui n’a rétabli en partie cette institution fondamentale qu’à l’aide de procédés anticanoniques ne peut pas être la continuation authentique de l’ancienne Église et la gardienne unique de la tradition orthodoxe. Il n’est pas moins facile d’établir contre les bezpopovtsi[23] que le règne de l’antéchrist ne peut avoir une durée indéfinie et que, pour être conséquents, ces dissidents devraient renier non seulement l’Église actuelle, mais aussi celle des temps anciens qui, selon leur avis, a été détruite, l’an de grâce 1666; car une Église contre laquelle les portes de l’enfer ont prévalu ne peut pas avoir été la vraie Église du Christ.

Comme fait historique, le rasskol avec ses milliers de martyrs manifeste — et c’est là sa grande importance — la profondeur du sentiment religieux chez le peuple russe, l’intérêt vivant que lui inspire l’idée théocratique de l’Église. S’il est très heureux d’un côté que la majorité de la population soit restée fidèle à l’Église officielle qui, malgré l’absence d’un gouvernement ecclésiastique légitime[24], a gardé néanmoins la succession apostolique et la validité des sacrements, il serait d’autre part déplorable que le peuple russe tout entier se contentât de cette Église officielle telle quelle: cela prouverait à coup sûr qu’il n’a aucun avenir religieux à espérer. La protestation véhémente et tenace de ces millions de paysans nous fait prévoir la régénération de notre vie ecclésiastique. Mais le caractère essentiellement négatif de ce mouvement religieux est une preuve suffisante que le peuple russe, aussi bien que toute autre puissance humaine abandonnée à ses propres moyens, est incapable de réaliser son idéal suprême. Toutes ces aspirations et toutes ces tentatives vers une Église véritable ne dénotent qu’une capacité religieuse passive qui, pour se réaliser effectivement dans une forme organique déterminée, attend un acte de régénération morale venant de plus haut que l’élément purement national et populaire.

Si l’Église officielle gouvernée par un employé civil n’est qu’une institution d’État, une branche secondaire de l’administration bureaucratique, — l’Église rêvée par nos dissidents ne serait tout au plus qu’une Église nationale et démocratique. C’est l’idée de l’Église Universelle qui manque de part et d’autre. L’article du symbole touchant l’Église une, sainte, catholique et apostolique, bien que chanté a chaque messe et récité à chaque baptême, demeure lettre morte pour les vieux orthodoxes aussi bien que pour « l’Église dominante ». Pour les premiers, l’Église, c’est le peuple russe — dans sa totalité jusqu’aux temps du patriarche Nicon, et, après lui, — dans sa partie restée fidèle au vieux rite national. Quant aux théologiens de l’Église officielle, leurs idées sur ce sujet sont aussi vagues que contradictoires. Mais ce qui se retrouve dans toutes leurs variations et ce qui leur est commun, malgré toutes leurs différences, c’est l’absence d’une foi positive dans l’Église Universelle. Pour ne nous arrêter qu’à un seul écrivain qui en vaut plusieurs, voici la théorie de l’Église exposée par l’habile Philarète, archevêque métropolitain de Moscou, dans un de ses ouvrages les plus importants[25].

— La vraie Église chrétienne embrasse toutes les Églises particulières qui confessent Jésus-Christ « venu en chair ». La doctrine de toutes ces sociétés religieuses est au fond la même vérité divine; mais elle peut être mêlée à des opinions et des erreurs humaines. De là, il y a dans l’enseignement de ces Églises particulières une différence de plus ou de moins de pureté. La doctrine de l’Église orientale est plus pure que les autres et même on peut la reconnaître comme tout à fait pure, puisqu’elle n’associe aucune opinion humaine à la vérité divine. Mais comme, du reste, chaque communion religieuse a absolument la même prétention à une pureté parfaite de foi et de doctrine, il ne nous convient pas de juger les autres, mais il faut abandonner le jugement définitif à l’Esprit de Dieu qui gouverne les Églises. —

Tel est le sentiment de Mgr Philarète, et la meilleure partie du clergé russe pense comme lui. Ce qu’il y a de large et de conciliant dans cette manière de voir ne peut pas en couvrir les défauts essentiels. Le principe d’unité et d’universalité dans l’Église n’est rattaché ici qu’au fond commun de la foi chrétienne (le dogme de l’Incarnation). Mais cette foi vraiment fondamentale en Jésus-Christ, l’Homme-Dieu, n’est pas considérée comme le germe vivant et fécond d’un développement ultérieur: le théologien moscovite veut y voir l’unité définitive du monde chrétien et la seule qu’il croie nécessaire. Il se contente de faire abstraction des différences actuelles dans la religion chrétienne et se déclare satisfait de l’unité purement théorique qu’il obtient de cette manière. C’est l’unité de l’indifférence large, mais vide, ne supposant aucun lien organique et ne demandant aucune communauté effective entre les Églises particulières. L’Église Universelle est réduite à un être de raison. Les parties sont réelles, mais le tout n’est qu’une abstraction subjective. S’il n’en a pas toujours été ainsi, si l’Église dans sa totalité a été autrefois un corps vivant, ce corps est aujourd’hui en proie à la mort et à la décomposition: ce n’est que l’existence des parties séparées qui se manifeste actuellement, tandis que leur unité substantielle a disparu dans les régions du monde invisible.

Et cette idée de l’Église morte, ce n’est pas seulement une conséquence qui nous parait implicitement contenue dans les thèses de notre illustre théologien: il a pris soin de nous décrire l’Église Universelle comme il la concevait sous l’image d’un corps inanimé composé d’éléments hétérogènes et désunis. Il lui vint en effet l’inspiration d’appliquer à l’Église du Christ et aux phases de sa vie historique la vision de la grande idole racontée dans le livre de Daniel. La tête d’or de l’idole — c’est l’Église chrétienne primitive; la poitrine et les bras d’argent — c’est « l’Église qui se fortifie et s’étend » (époque des martyrs); le ventre d’airain, — c’est « l’Église abondante » (triomphe du christianisme, époque des grands docteurs). Enfin l’Église actuelle — « l’Église divisée et fractionnée » est représentée par les deux pieds avec les orteils où l’argile est mêlé au fer par la main des hommes. Pour accepter sérieusement ce symbole sinistre, il faut renier l’Église de Dieu fondée pour toute la durée des siècles, l’Église une, infaillible et inébranlable. L’auteur l’a bientôt senti et, dans les éditions ultérieures de son ouvrage, il a rayé toute cette allégorie, mais il n’a rien trouvé pour la remplacer. Du reste, en limitant l’application de cette image à l’Église officielle gréco-russe, on doit avouer que l’éminent représentant de cette institution ne manquait ni d’esprit ni d’impartialité. Le fer et l’argile confondus par la main des hommes — la violence et l’impuissance et une unité factice qui n’attend qu’un choc pour tomber en poussière — on ne saurait mieux peindre l’état actuel de notre établissement ecclésiastique.

Mgr Philarète a mis à nu, sans le vouloir, l’état réel de l’Église orientale séparée. Les slavophiles ont voulu couvrir cette nudité du voile transparent d’une théorie idéaliste de l’Église « dans son unité libre et vivante basée sur la grâce divine et la charité chrétienne ». Comme idée générale de l’Église sous l’aspect d’un organisme moral, la doctrine des slavophiles est parfaitement vraie, et ils ont le grand mérite d’avoir insisté en principe sur l’unité essentielle et indivisible de cet organisme, si méconnue par nos théologiens officiels et par nos dissidents. Du reste, ceux qui seraient d’avis que les slavophiles, en exposant l’idée positive de l’Église Universelle se tiennent trop dans le vague et dans les généralités trouveront cette même idée de l’Église, développée avec beaucoup plus d’ampleur et de clarté par certains écrivains catholiques, l’illustre Mœhler dans son admirable ouvrage die Symbolik der Christlichen Kirche[26].

« L’Église est une », tel est le titre que Khomiakof (le chef du cercle slavophile en Russie) a donné à un opuscule dogmatique qui, quoique insignifiant par lui-même, mérite d’être noté comme la seule tentative de la part des slavophiles de préciser et de systématiser leurs idées théologiques. L’unité de l’Église est déterminée par l’unité de la Grâce divine qui, pour pénétrer les hommes et les transformer en Église de Dieu, exige d’eux la fidélité à la tradition commune, la charité fraternelle et l’accord libre des consciences individuelles qui est la garantie définitive de la vérité de leur foi. C’est sur ce dernier point surtout que les slavophiles insistent en définissant la vraie Église comme la synthèse spontanée et intérieure de l’unité et de la liberté dans la charité.

Que trouverait-on à redire à un idéal semblable? Quel est le catholique romain qui, si on lui montrait l’humanité entière ou une partie considérable de l’humanité pénétrée de l’amour divin et de la charité fraternelle, n’ayant qu’une âme et un cœur et demeurant ainsi dans une union libre et tout à fait intérieure, — quel est, dis-je, le catholique romain qui voudrait imposer à une telle société l’autorité extérieure et obligatoire d’un pouvoir religieux public? Y a-t-il quelque part des papistes qui croient que les séraphins et les chérubins ont besoin d’un pape pour les gouverner? Et d’un autre côté, où est le protestant qui, en voyant la vérité définitive réellement acquise par « la perfection de la charité » insisterait encore sur l’emploi du libre examen?

L’union parfaitement libre et intérieure des hommes avec la Divinité et entre eux, — c’est le but suprême, le port vers lequel nous naviguons. Nos frères occidentaux ne sont pas d’accord entre eux quant aux meilleurs moyens d’y parvenir. Les catholiques croient qu’il est plus sûr de traverser la mer ensemble dans un grand vaisseau éprouvé, construit par un maître célèbre, gouverné par un pilote habile, et muni de tout ce qui est nécessaire pour le voyage. Les protestants prétendent au contraire que chacun doit se fabriquer une nacelle à sa guise pour voguer avec plus de liberté. Cette dernière opinion, tout erronée qu’elle soit, se laisse cependant discuter. Mais que pourrait-on entreprendre contre ces soi-disant orthodoxes, selon lesquels le vrai moyen d’arriver au port c’est de s’imaginer qu’on y est déjà. C’est par là qu’ils se croient au-dessus des communions occidentales qui, à vrai dire, n’ont jamais soupçonné que la grande question religieuse puisse se résoudre si facilement.

L’Église est une et indivisible, cela ne l’empêche pas de contenir des sphères différentes qu’on ne doit pas séparer, mais qu’on doit distinguer nettement, sans quoi on ne parviendra jamais à rien comprendre dans le passé et le présent, ni à rien faire pour l’avenir religieux de l’humanité. La perfection absolue ne peut appartenir qu’à la partie supérieure de l’Église, qui s’est déjà approprié et assimilé définitivement la plénitude de la grâce divine (l’Église triomphante ou le règne de la gloire). Entre cette sphère divine et les éléments purement terrestres de l’humanité visible, il y a l’organisme divino-humain de l’Église, invisible dans sa puissance mystique et visible dans ses manifestations actuelles, participant également à la perfection céleste et aux conditions de l’existence matérielle. C’est l’Église proprement dite et c’est d’elle qu’il s’agit pour nous. Elle n’est pas parfaite dans le sens absolu, mais elle doit posséder tous les moyens nécessaires pour avancer avec sécurité vers l’idéal suprême — l’union parfaite de toute la créature en Dieu — à travers des obstacles et des difficultés sans nombre, par les luttes, les tentations et les défaillances humaines.

L’Église n’a pas ici-bas l’unité parfaite du royaume céleste, mais elle doit cependant avoir une certaine unité réelle, un lien, organique et spirituel en même temps, qui la détermine comme une institution solide, comme un corps vivant et comme une individualité morale. N’embrassant pas matériellement et actuellement tout le genre humain, elle est cependant universelle, en tant qu’elle ne peut pas être attachée exclusivement à une nation ou à un groupe de nations quelconque, mais doit avoir un centre international pour se propager dans l’univers entier. L’Église d’ici-bas fondée sur la révélation divine et gardant le dépôt de la foi n’a pas pour cela la connaissance absolue et immédiate de toutes les vérités; mais elle est infaillible, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas se tromper en déterminant à un moment donné telle ou telle vérité religieuse et morale dont la connaissance explicite lui est devenue nécessaire. L’Église terrestre n’est pas absolument libre puisqu’elle est soumise aux conditions de l’existence finie, mais elle doit avoir assez d’indépendance pour pouvoir lutter continuellement et activement contre les puissances ennemies, pour ne pas permettre aux portes de l’enfer de prévaloir contre elle.

Telle est l’Église véritable sur la terre, l’Église qui, quoique imparfaite dans ses éléments humains, a reçu de Dieu le droit, la puissance et tous les moyens nécessaires pour élever l’humanité et la diriger vers son but définitif. Si elle n’était pas une et universelle, elle ne pourrait pas servir de base à l’unité positive de tous les peuples, — et c’est là sa mission principale. Si elle n’était pas infaillible, elle ne saurait guider l’humanité dans la vraie voie, elle serait alors un aveugle conduisant un aveugle. Et enfin si elle n’était pas indépendante, elle ne pourrait remplir aucune de ses fonctions sociales, et, en devenant un instrument des puissances de ce siècle, elle manquerait complètement à sa mission.

Les caractères essentiels et indispensables de la vraie Église sont, à ce qu’il paraît, suffisamment clairs et déterminés. Et cependant, nos nouveaux orthodoxes, après avoir confondu dans leurs réflexions nébuleuses le côté divin et le côté terrestre de l’Église, ne trouvent aucune difficulté à identifier cet idéal confus avec l’Église Orientale actuelle, l’Église gréco-russe telle que nous la voyons…... Ils la proclament la seule et unique Église de Dieu, la véritable Église universelle et ne regardent les autres communions que comme des associations antichrétiennes. Ainsi tout en acceptant en principe l’idée de l’Église universelle, les slavophiles la renient en fait et réduisent l’universalité chrétienne à une Église particulière qui d’ailleurs est fort loin de répondre à l’idéal qu’ils professent eux-mêmes. La véritable Église selon leur pensée, c’est, nous le savons, « la synthèse organique de la liberté et de l’unité dans la charité » et c’est dans l’Église gréco-russe qu’il nous faut chercher cette synthèse? Tâchons de garder notre sérieux et voyons ce qui en est.

Dans le domaine de la religion et de l’Église, on peut entendre par liberté deux choses très différentes: 1o l’indépendance du corps ecclésiastique (tant clergé que fidèles) par rapport au pouvoir extérieur de l’État; et 2o l’indépendance des individus en matière de religion, c’est-à-dire le droit concédé à chacun d’appartenir ouvertement à telle ou telle communion, de passer librement de l’une d’elles à une autre, ou de n’appartenir à aucune et de professer impunément toute espèce de croyances et d’idées religieuses tant positives que négatives[27]. Pour éviter toute confusion, nous appellerons la première — liberté ecclésiastique, et la seconde — liberté religieuse[28]. — Toute Église suppose une certaine somme de croyances communes, et quiconque ne les partage pas ne peut jouir dans la communauté des mêmes droits que les croyants. Le pouvoir de réagir par tous les moyens spirituels contre les membres infidèles et de les exclure définitivement de la communauté est un des attributs essentiels de la liberté ecclésiastique. Quant à la liberté religieuse, elle n’entre dans le domaine propre de l’Église que d’une manière indirecte: ce n’est que le pouvoir temporel de l’État qui peut directement admettre ou restreindre le droit de ses sujets à professer ouvertement tout ce que chacun croit en matière de religion. L’Église ne peut qu’exercer une influence morale pour déterminer l’État à être plus ou moins tolérant. Aucune Église n’a jamais regardé d’un œil indifférent la propagande des croyances étrangères qui menaçaient de lui arracher ses fidèles. Mais il s’agit de savoir quelles armes doit employer l’Église pour combattre ses ennemis: doit-elle se borner aux moyens spirituels de la persuasion, ou doit-elle recourir à l’État pour profiter de ses armes matérielles — la contrainte et la persécution? Ces deux manières de lutter contre les ennemis de l’Église ne s’excluent pas absolument. On peut distinguer (si l’on a les facultés nécessaires pour cela) entre l’erreur intellectuelle et la mauvaise volonté et en agissant par la persuasion contre la première se défendre de la seconde en lui enlevant les moyens de nuire[29]. Mais il y a une condition absolument indispensable pour que la lutte spirituelle soit possible: c’est que l’Église elle-même soit en possession de la liberté ecclésiastique, qu’elle ne se trouve pas assujettie à l’État. Qui a les mains liées ne peut se défendre par ses propres moyens, force lui est de s’abandonner au secours d’autrui. Une Église d’État complètement assujettie au pouvoir séculier et n’existant que par ses bonnes grâces a abdiqué sa puissance spirituelle et ne peut être défendue avec quelque succès que par les armes matérielles[30].

Dans les siècles passés, l’Église catholique romaine (qui a toujours eu en partage la liberté ecclésiastique et qui n’a jamais été une Église d’État) tout en luttant contre ses ennemis par les armes spirituelles de l’enseignement et de la prédication, autorisait les États catholiques à servir par le glaive temporel la cause de l’unité religieuse. Il n’y a plus d’États catholiques aujourd’hui; l’État est athée en Occident, et l’Église romaine continue d’exister et de prospérer en s’appuyant uniquement sur le glaive spirituel, sur l’autorité morale et la prédication libre de ses principes. Mais une hiérarchie qui s’est abandonnée au pouvoir temporel et qui a prouvé par là que la puissance intérieure lui a manqué, comment pourrait-elle exercer l’autorité morale qu’elle a abdiquée? Notre institution ecclésiastique actuelle a embrassé exclusivement les intérêts de l’État pour recevoir de lui la garantie de son existence menacée par les dissidents. Le but étant purement matériel, les moyens ne peuvent pas avoir un caractère différent. Les mesures de contrainte et de violence consignées dans le Code pénal de l’Empire — voilà au fond les seules armes défensives que notre orthodoxie de par l’État sache opposer aux dissidents indigènes ainsi qu’aux communions étrangères qui voudraient lui disputer l’empire des âmes. Si des agents cléricaux ont fait en ces derniers temps quelques tentatives de lutte contre les sectaires au moyen des discussions semi-publiques[31], le manque de bonne foi trop manifeste de ces débats, — où l’une des parties est prédestinée à avoir tort quand même et ne peut dire que ce que ses adversaires lui permettent, — n’a servi qu’à mettre en relief l’impuissance morale de cette Église établie qui est trop complaisante à l’égard des pouvoirs terrestres pour être respectée, et trop implacable envers les âmes pour être aimée. Et ce serait elle qui nous représenterait l’union libre des consciences dans l’esprit de la charité!

Les slavophiles dans leur polémique anticatholique ont eu soin de confondre la liberté ecclésiastique avec la liberté religieuse. Comme l’Église catholique n’a pas toujours été tolérante et qu’elle n’admet pas le principe de l’indifférence en matière de religion, il n’était que trop facile de déclamer contre le despotisme romain en passant sous silence la grande prérogative de la liberté ecclésiastique que le catholicisme seul a toujours gardée parmi toutes les communions chrétiennes. Mais quand il s’agit de notre propre cause, la confusion de ces deux libertés ne sert à rien, puisqu’il est clair que nous ne possédons ni l’une ni l’autre. Et personne n’a exposé cette triste vérité avec plus de force et de chaleur que le défunt J. Aksakov, le dernier représentant éminent de l’ancienne école slavophile. Nous n’avons qu’à citer quelques passages remarquables de ses écrits[32].

« Les aiguillettes (achselband) d’aide de camp général dont a été décoré (sous Paul Ier) Mgr Irénée, archevêque de Pskov et membre du Saint Synode, représentent d’une manière significative les rapports de l’Église et de l’État en Russie. Cette décoration laïque et même militaire recouvrant la soutane de l’archevêque ne doit pas nous paraître étrange: elle prouve seulement que l’idée fondamentale de notre constitution ecclésiastique a reçu depuis Pierre le Grand des développements logiques[33]. On sait que l’Église russe est gouvernée par un conseil administratif appelé collège spirituel ou Saint Synode, dont les membres sont nommés par l’empereur et subordonnés à un employé civil ou militaire (le procureur supérieur du Saint Synode) auquel appartient toute l’initiative du gouvernement ecclésiastique. Les diocèses (éparchies) sont nominalement gouvernés par des évêques, nommés par le chef de l’État sur la recommandation du Synode, c’est-à-dire du procureur supérieur qui les déplace ensuite selon son bon plaisir.

« Les degrés hiérarchiques du clergé ont été consignés dans « la Table des rangs » et mis en correspondance exacte avec les grades militaires. Un métropolite équivaut à un maréchal (« général complet » selon l’expression russe), un archevêque — à un général de division (« général-lieutenant »), un évêque — à un général de brigade (« général-major »). Quant aux prêtres, ils peuvent avec un peu de zèle parvenir jusqu’au grade de colonel. Paul Ier n’a été que conséquent en décorant de cordons militaires les hauts personnages de l’Église[34].

« Sont-ce là des détails insignifiants, des choses purement extérieures? Mais dans cet extérieur se reflète l’état intérieur de notre Église. Incorporés au service de l’État, les serviteurs de l’autel se considèrent eux-mêmes comme des employés et des instruments du pouvoir séculier. Si ce dernier récompense les services du clergé par des décorations laïques, c’est que le clergé lui-même est avide de telles récompenses[35]. Le Synode de Saint-Pétersbourg, dès les premières années de son existence, tenait à affirmer son caractère d’institution impériale et ne manquait jamais de citer le pouvoir temporel comme la vraie source de son autorité. Dans tous les actes de sa première époque, il rappelle sans cesse qu’ « il est ordonné » (povéliéno) par le souverain à tout le monde « aux personnes de tout rang, ecclésiastiques et laïques, de considérer le Synode comme un gouvernement important et puissant » et qu’on ne doit pas diminuer « la dignité qui lui est donnée par Sa Majesté tsarienne ». On conçoit facilement que l’élément temporel où le Synode croyait puiser sa force, a dû nécessairement prévaloir sur tous les autres éléments et asservir complètement cette institution hybride qui, tout en s’affirmant comme un organe du pouvoir séculier, prétendait néanmoins à l’autorité d’un concile[36]. La dignité accordée par Sa Majesté tsarienne ne pouvait être diminuée par personne — excepté Sa Majesté. Et c’est ainsi que le procureur supérieur Jakovlev a obtenu un ordre impérial qui défendait sévèrement au Synode d’entretenir une correspondance immédiate avec qui que ce fût: toutes les communications ( « tout papier » selon l’expression russe) concernant les affaires de l’Église devaient être transmises au procureur.

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Texte entier · 5 · Rusia y la Iglesia universal — Vladímir Soloviov · The Conscious Library