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Capítulo 11 de 54

Texte entier · 11

Et voici en quels termes saint Léon fait part aux évêques gaulois des résultats du concile de Chalcédoine:

« Le saint Synode, en adhérant avec une pieuse unanimité aux écrits de notre humilité, renforcés par l’autorité et le mérite de monseigneur le bienheureux apôtre Pierre, a effacé cet opprobre abominable de l’Église de Dieu » (l’hérésie d’Eutychès et de Dioscore)[100].

Mais, outre ce résultat approuvé par le pape, on sait que le concile de Chalcédoine fut signalé par un acte d’un genre différent: dans une séance irrégulière, les évêques orientaux soumis au patriarche de Constantinople promulguèrent le célèbre canon, le vingt-huitième, par lequel ils décernèrent à leur chef hiérarchique la primauté en Orient au détriment des patriarches d’Alexandrie et d’Antioche. Il est vrai qu’ils déclarèrent eux-mêmes ce canon provisoire et le soumirent humblement au jugement de saint Léon. Celui-ci le rejeta avec indignation; et ce lui fut une nouvelle occasion d’affirmer ses principes hiérarchiques et l’étendue de son pouvoir. Il fait remarquer en premier lieu (dans sa lettre à l’empereur) que les prétentions du patriarche constantinopolitain se fondant sur des considérations politiques n’ont rien de commun avec la primauté de saint Pierre qui est une institution divine. « Autre est la raison des choses séculières, et autre est celle des choses divines; et en dehors de la seule Roche que le Seigneur a posée comme fondement aucune construction ne sera stable. — Qu’il lui suffise (au patriarche Anatole) d’avoir obtenu l’épiscopat d’une telle ville avec l’aide de votre piété et par l’assentiment de ma faveur. Il ne doit pas dédaigner la cité royale qu’il ne peut pas transformer en siège apostolique; et qu’il n’espère d’aucune façon pouvoir augmenter sa dignité par l’offense des autres. — Qu’il pense bien à cela, puisque c’est à moi que le gouvernement de l’Église est confié. Je serais responsable si les règles ecclésiastiques étaient violées par suite de ma complaisance (que cela soit loin de moi!), et si la volonté d’un seul frère avait plus de valeur auprès de moi que l’utilité commune de la maison universelle du Seigneur[101]. »

« Les conventions des évêques qui répugnent aux saints canons de Nicée, nous les déclarons non avenues, et, par l’autorité du bienheureux apôtre Pierre, nous les annulons entièrement par une définition général[102]. »

Dans sa réponse à la supplique des évêques du quatrième concile, le pape confirme son approbation de leur décret dogmatique (formulé d’après son épître à Flavien) ainsi que l’annulation du vingt-huitième canon. « Avec quelle révérence, leur écrit-il, le siège apostolique observe les règles des Saints Pères, votre sainteté pourra l’apprécier en lisant mes écrits par lesquels j’ai repoussé les prétentions de l’évêque constantinopolitain; et vous comprendrez que je suis, avec l’aide du Seigneur, le gardien de la foi catholique et des constitutions paternelles[103]. »

Quoique saint Léon, comme nous venons de le voir, ne pensât pas qu’après les définitions de son épître un concile œcuménique fût nécessaire dans l’intérêt de la vérité dogmatique, il le trouvait très désirable au point de vue de la paix de l’Église; et l’adhésion spontanée et unanime du concile à ses décrets le remplit de joie. Cette unité libre réalisait selon lui l’idéal des rapports hiérarchiques[104]. « Le mérite de l’office sacerdotal, écrit-il à l’évêque Théodoret de Cyre, acquiert une grande splendeur là où l’autorité des supérieurs est conservée de telle façon que la liberté des inférieurs ne paraisse nullement diminuée. — Le Seigneur n’a pas permis que nous souffrions aucun détriment dans nos frères, mais ce qu’il a défini auparavant par notre ministère Il le confirma ensuite par le sentiment irrétractable de la fraternité universelle; pour montrer que c’est vraiment de Lui que provenait « l’acte dogmatique » qui, émis auparavant par le premier de tous les sièges, fut reçu par le jugement de tout l’univers chrétien, pour qu’en cela aussi les membres soient d’accord avec la tête[105]. »

On sait que le savant Théodoret, accusé de nestorianisme, a été disculpé au concile de Chalcédoine: mais il ne regardait lui-même ce jugement que comme provisoire et il s’adressa au pape pour avoir de lui un arrêt définitif. Saint Léon le déclara orthodoxe en ces termes: « Au nom de notre Dieu béni dont la vérité invincible t’a démontré pur de toute tache d’hérésie selon le jugement du siège apostolique, » et il ajoute: « Nous reconnaissons le très grand soin que prend de nous tous le bienheureux Pierre qui, après avoir affirmé le jugement de son siège dans la définition de la foi, a justifié les personnes injustement condamnées[106]. »

Tout en reconnaissant dans l’accord libre l’idéal de l’unité ecclésiastique, saint Léon distinguait clairement dans cette unité l’élément de l’autorité et l’élément du conseil: le Saint-Siège qui décide et le concile œcuménique qui consent. Ce consentement de la fraternité universelle est exigé par l’idéal de l’Église; la vie ecclésiastique est incomplète sans l’unanimité de tous; mais sans l’acte décisif du pouvoir central le consentement universel lui-même manque de base réelle et ne saurait avoir son effet, comme l’histoire de l’Église le prouve suffisamment. Le dernier mot dans toute question de dogme, la confirmation définitive de tout acte ecclésiastique appartiennent au siège de saint Pierre. C’est pour cela qu’en écrivant au patriarche de Constantinople, Anatole, à propos d’un clerc constantinopolitain, Atticus, qui devait rétracter ses opinions hérétiques et se soumettre au quatrième concile, saint Léon fait une différence essentielle entre sa part à lui dans les décisions du concile œcuménique et la part qui revient au patriarche grec: « Il (Atticus) doit professer qu’il maintiendra sur tous les points la définition de la foi du concile chalcédonien, à laquelle ta charité a consenti en la souscrivant et qui a été confirmée par l’autorité du siège apostolique[107]. »

On ne saurait mieux formuler le principe constitutif du gouvernement ecclésiastique qu’en y distinguant, comme le fait saint Léon, l’autorité qui confirme de la charité qui consent. Ce n’est certes pas une primauté d’honneur que revendique le Pape par ces paroles. Bien loin de là, saint Léon admettait parfaitement l’égalité d’honneur entre tous les évêques; à ce point de vue, tous étaient pour lui des frères et des coévêques. C’était, au contraire, la différence du pouvoir qu’il affirmait en termes explicites. La fraternité de tous n’exclut pas pour lui l’autorité d’un seul.

En écrivant à Anastasius, évêque de Salonique, sur les affaires qui ont été confiées à sa fraternité par l’autorité du bienheureux apôtre Pierre[108], il résume ainsi la notion du principe hiérarchique: « Entre les bienheureux apôtres eux-mêmes il y a eu dans la similitude d’honneur une différence de pouvoir; et, si l’élection était égale pour tous, la prééminence sur les autres a été pourtant donnée à un seul. De cette forme est venue aussi la distinction des évêques, et il a été disposé, selon un grand ordre providentiel, que tous ne puissent s’arroger toute chose, mais que dans chaque province il y eût quelqu’un qui possédât sur les frères la primauté de juridiction (littéralement: la première sentence); et de nouveau dans les cités plus grandes ont été institués ceux qui reçurent une charge plus étendue, et par ceux-ci le soin de l’Église Universelle revient au siège unique de Pierre, et rien ne doit se séparer de son chef[109]. »

Quant à la garantie et à la sanction définitive de ce « grand ordre providentiel » elles consistent, selon saint Léon, en ce que le chef unique de l’Église, auquel se rattachent les droits et les devoirs de tous, ne tient pas son pouvoir des institutions humaines et des circonstances historiques, mais représente la pierre inébranlable de la Vérité et de la Justice posée par le Seigneur Lui-même comme base de Son édifice social. Ce ne sont pas les considérations d’utilité seulement, c’est surtout la ratio pietatis qu’invoque celui qui a reçu l’administration de l’Église entière e divinâ institutione[110].

Dans les écrits et les actes de Léon Ier ce n’est plus le germe de la papauté souveraine que nous voyons, c’est cette papauté elle-même qui se manifeste dans toute l’étendue de ses attributions. Pour ne mentionner que le point le plus important, quatorze siècles avant Pie IX la doctrine de l’infaillibilité ex cathedrâ a été proclamée. Saint Léon affirme que l’autorité de la chaire de saint Pierre suffit à elle seule pour résoudre une question dogmatique fondamentale et il demande au concile œcuménique non pas de définir le dogme, mais de consentir, pour la paix de l’Église, à la définition donnée par le pape qui, de droit divin, est le gardien légitime de la vraie foi catholique. Si cette thèse, qui n’a été que développée par le concile du Vatican (dans sa constitutio dogmatica de Ecclesiâ Christi), est une hérésie comme on l’a prétendu chez nous, le pape saint Léon le Grand est un hérétique manifeste ou même un hérésiarque puisque personne avant lui n’a affirmé cette thèse d’une manière si explicite, avec tant de force et tant d’insistance.

Voyons donc quel accueil l’Église orthodoxe a fait aux affirmations autoritaires du pape saint Léon. Prenons les actes des conciles grecs contemporains de ce pape (les volumes V, VI et VII de la collection Mansi) et lisons les documents. Nous trouvons d’abord une lettre remarquable de l’évêque Pierre Chrysologue à l’archimandrite Eutychès. Quand le patriarche de Constantinople, saint Flavien, après avoir, d’accord avec son synode, condamné l’archimandrite d’un des couvents de la capitale grecque, Eutychès, pour cause d’hérésie, s’adressa au pape Léon pour obtenir de lui la confirmation de cette sentence, Eutychès, d’après des conseils qu’on lui donnait à la cour impériale, où il avait des protecteurs puissants, chercha à gagner à sa cause quelques évêques orthodoxes. Il reçut de l’un d’eux, Pierre Chrysologue, la réponse suivante: « Surtout nous te conseillons, frère vénérable, de t’en tenir avec la plus grande confiance aux écrits du bienheureux pape de la ville de Rome; puisque le bienheureux apôtre Pierre qui vit et qui préside dans sa propre chaire donne à ceux qui cherchent la vérité de la foi. Quant à nous, soucieux de la paix et de la foi, nous ne pouvons connaître des causes concernant la religion sans le consentement de l’évêque de Rome[111]. »

Pierre Chrysologue, quoique grec et écrivant à un grec, était cependant évêque de Ravenne et partant à moitié occidental. Mais quelques pages plus loin nous découvrons la même doctrine chez le représentant de la métropole Orientale, Flavien, un saint et un confesseur de l’Église orthodoxe: « Toute cette affaire, écrit-il au pape à propos de l’hérésie d’Eutychès, n’a besoin que de votre seule et unique sentence qui peut arranger tout pour la paix et le calme. Ainsi l’hérésie qui s’est élevée et les troubles qui s’ensuivirent seront complètement supprimés, avec l’aide de Dieu, par votre écrit sacré; ce qui rendra inutile la convocation, d’ailleurs si difficile, d’un concile[112]. »

Après le saint patriarche de Constantinople écoutons le très savant évêque de Cyre, Théodoret, que l’Église grecque a béatifié. « Si Paul, écrit-il au pape Léon, si Paul, le héraut de la vérité, la trompe du Saint-Esprit, a eu recours au grand Pierre, — nous, simples et petits, devons-nous d’autant plus recourir à votre trône apostolique pour recevoir de vous la guérison des plaies qui affligent les Églises. Car la primauté vous appartient pour toutes les raisons. Votre trône est orné de toute espèce de prérogatives, mais surtout de celle de la foi; et le divin apôtre est un témoin sûr quand il s’écrie en parlant à l’Église de Rome: — votre foi est annoncée dans tout l’univers… — C’est votre siège qui possède le dépôt des pères et docteurs de la vérité, Pierre et Paul, — illuminant les âmes des fidèles. Ce couple divin et trois fois bienheureux est apparu en Orient et il a distribué partout ses rayons; mais c’est en Occident qu’il a voulu recevoir la délivrance de la vie et c’est de là qu’il éclaire maintenant l’univers. Ils ont manifestement illuminé votre trône et c’est là le comble de vos biens[113].

« Et moi je n’ai qu’à attendre la sentence de Votre trône apostolique. Et je supplie, et je demande à Votre Sainteté de m’ouvrir — à moi, le calomnié, — Votre droit et Juste Tribunal: ordonnez seulement et je cours pour recevoir de Vous ma doctrine dans laquelle je n’ai voulu que suivre les traces apostoliques[114]. »

Ce n’étaient pas de vaines paroles, des phrases de rhéteur, que les représentants de l’orthodoxie adressaient au pape. Les évêques grecs avaient de bonnes raisons pour tenir fermement à l’autorité suprême du siège apostolique. Le « brigandage d’Éphèse » venait de leur montrer ad oculos ce que pouvait être un concile œcuménique sans le pape. Rappelons-nous les circonstances instructives de cet événement.

Depuis le IVe siècle, la partie hellénisée de l’Église souffrait de la rivalité et de la lutte continuelle entre deux centres hiérarchiques: l’ancien patriarcat d’Alexandrie et le nouveau — de Constantinople. Les phases extérieures de cette lutte dépendaient principalement de la position que prenait la cour de Byzance; et si nous voulons savoir par quoi était déterminée cette position du pouvoir séculier à l’égard des deux centres ecclésiastiques de l’Orient, nous constatons un fait remarquable. On pourrait croire a priori que l’Empire byzantin avait, au point de vue politique, à choisir entre trois lignes de conduite: ou bien il soutiendrait le nouveau patriarcat de Constantinople comme sa propre création qui se trouvait toujours entre ses mains et ne pouvait jamais parvenir à une indépendance durable; ou bien le césarisme byzantin, pour ne pas avoir à réprimer chez soi les tendances cléricales et pour s’affranchir d’un lien trop étroit et trop importun, pouvait préférer avoir le centre du gouvernement ecclésiastique quelque part plus loin, mais toujours dans la sphère de sa puissance; et dans ce but il trouverait bon de soutenir le patriarcat d’Alexandrie qui satisfaisait à ces deux conditions et avait en outre pour appuyer sa primauté relative (sur l’Orient) la raison traditionnelle et canonique; ou bien enfin le gouvernement impérial choisirait le système de l’équilibre en protégeant tantôt l’un, tantôt l’autre des sièges rivaux, selon les circonstances politiques. On peut voir cependant qu’il n’en était rien en réalité. En faisant une large part aux accidents individuels et aux rapports purement personnels, on doit reconnaître qu’il y avait une raison générale qui déterminait la conduite des empereurs byzantins dans la lutte hiérarchique de l’Orient; mais cette raison était en dehors des trois considérations politiques que nous venons d’indiquer. Si les empereurs variaient dans leurs rapports avec les deux patriarcats en appuyant tantôt l’un, tantôt l’autre, ces variations ne tenaient pas au principe de l’équilibre: la cour byzantine soutenait toujours non pas celui des deux hiérarques rivaux qui était le plus inoffensif au moment donné, mais celui qui avait tort au point de vue religieux ou moral. Il suffisait à un patriarche, soit de Constantinople, soit d’Alexandrie, d’être hérétique ou pasteur indigne pour s’assurer pendant longtemps, sinon pour toujours, la protection énergique de l’Empire. Et, au contraire, un saint ou un champion de la vraie foi, en montant sur la chaire épiscopale, dans la ville d’Alexandre aussi bien que dans celle de Constantin, devait se préparer d’avance aux haines et aux persécutions impériales et souvent même au martyre.

Cette tendance irrésistible du gouvernement byzantin vers l’injustice, la violence et l’hérésie, et cette antipathie invincible pour les plus dignes représentants de la hiérarchie chrétienne se révélèrent de bonne heure. L’Empire vient à peine de reconnaître la religion chrétienne qu’il persécute déjà la lumière de l’orthodoxie, — saint Athanase. Tout le long règne de Constance, fils de Constantin le Grand, est rempli par la lutte contre le glorieux patriarche d’Alexandrie, tandis que les évêques hérétiques de Constantinople sont protégés par l’Empereur. Et ce n’était pas la puissance du siège alexandrin, c’était la vertu de celui qui l’occupait qui était insupportable au César chrétien. Quand un demi-siècle plus tard les rôles changèrent, quand ce fut la chaire de Constantinople qui se trouva occupée par un grand saint — Jean Chrysostome, — tandis que le patriarcat d’Alexandrie était tombé aux mains d’un homme des plus méprisables, Théophile, c’est ce dernier qui fut favorisé par la cour de Byzance; et celle-ci usa de tous les moyens pour faire périr Chrysostome. Est-ce bien le caractère indépendant du grand orateur chrétien qui, seul, faisait ombrage au palais impérial? Cependant, peu après, l’Église de Constantinople eut pour chef un esprit non moins indomptable, un caractère non moins indépendant — Nestorius; mais, comme Nestorius réunissait à ces qualités celle d’un hérésiarque déterminé, il reçut toutes les faveurs de l’empereur Théodose II, qui n’épargna rien pour le soutenir dans sa lutte contre le nouveau patriarche d’Alexandrie, saint Cyrille, émule — sinon par les vertus privées, du moins par le zèle orthodoxe et la science théologique — du grand Athanase. Nous allons voir immédiatement pourquoi le gouvernement impérial ne réussit pas à maintenir l’hérétique Nestorius et à perdre saint Cyrille. — Peu de temps après, les rôles changèrent de nouveau: le patriarcat de Constantinople eut en saint Flavien un digne successeur de Jean Chrysostome, et le siège d’Alexandrie passa à un nouveau Théophile, — Dioscore, surnommé le pharaon d’Égypte. Saint Flavien était un homme doux et sans prétentions; Dioscore, souillé de tous les crimes, se signalait surtout par une ambition démesurée et par un esprit despotique auquel il devait son surnom. Au point de vue purement politique il était évident que le gouvernement impérial n’avait rien à craindre de saint Flavien, tandis que les aspirations dominatrices du nouveau « pharaon » devaient inspirer une juste méfiance. Mais saint Flavien était orthodoxe; et Dioscore avait le grand avantage de favoriser la nouvelle hérésie monophysite. À ce titre il obtint la protection de la cour de Byzance[115]; et un concile œcuménique fut convoqué sous ses auspices pour donner à sa cause une autorité légale. Dioscore avait tout pour lui: l’appui du bras séculier, un clergé bien discipliné qu’il amenait avec lui de l’Égypte et qui lui était aveuglement dévoué, une foule de moines hérétiques, un parti considérable dans le clergé des autres patriarcats et enfin la lâcheté de la majorité des évêques orthodoxes qui n’osaient pas résister ouvertement à une erreur quand elle était protégée par « la majesté sacrée du divin Auguste ». Saint Flavien était condamné d’avance, et avec lui l’orthodoxie elle-même devait s’écrouler dans toute l’Église orientale, — si cette Église était abandonnée à ses propres forces. Mais il y avait en dehors d’elle un pouvoir religieux et moral avec lequel les « pharaons » et les Empereurs étaient obligés de compter. Si dans la lutte des deux patriarcats orientaux la cour byzantine prenait toujours le parti du coupable et de l’hérétique, la cause de la justice et de la vraie foi, — qu’elle fût représentée par Alexandrie ou par Constantinople, — ne manquait jamais de trouver un vigoureux appui auprès du siège apostolique de Rome. Le contraste est vraiment frappant. C’est l’empereur Constance qui persécute sans relâche saint Athanase: c’est le pape Jules qui le soutient et le défend contre tout l’Orient. C’est le pape Innocent qui proteste énergiquement contre la persécution de saint Jean Chrysostome et qui, après la mort du grand saint, prend l’initiative pour réhabiliter sa mémoire dans l’Église. C’est encore le pape Célestin qui appuie de toute son autorité saint Cyrille dans sa lutte hardie contre l’hérésie de Nestorius protégée par le bras séculier; et l’on ne saurait douter que sans l’aide du siège apostolique le patriarche alexandrin, quelque énergique qu’il fût, n’aurait pas pu vaincre les forces réunies du pouvoir impérial et de la majeure partie du clergé grec. Ce contraste entre l’action de l’Empire et celle de la papauté pourrait être constaté plus loin à travers l’histoire de toutes les hérésies orientales, qui, non seulement étaient toujours favorisées, mais quelquefois même inventées par les empereurs (l’hérésie monothélète de l’empereur Héraclius, l’hérésie iconoclaste de Léon l’Isaurien). Mais nous devons nous arrêter au Ve siècle, à la lutte des deux patriarcats et à l’histoire instructive du « brigandage » d’Éphèse.

On savait donc, par une expérience réitérée, que dans les disputes des deux chefs hiérarchiques de l’Orient le pape occidental n’avait pas de préférences et de parti pris, mais que son appui était toujours assuré à la cause de la justice et de la vérité. Ainsi Dioscore, le tyran et l’hérétique, ne pouvait compter à Rome sur le même secours que son prédécesseur saint Cyrille. Le plan de Dioscore était d’obtenir la primauté du pouvoir dans toute l’Église orientale par la condamnation de saint Flavien et par le triomphe du parti égyptien, plus ou moins monophysite, dont lui, Dioscore, était le chef. Ne pouvant espérer le consentement du pape pour la réalisation d’un tel plan, il résolut d’atteindre son but sans le pape ou même contre lui.

L’an 449 un concile œcuménique en forme se rassembla à Éphèse. Toute l’Église orientale y était représentée. Les légats du pape saint Léon y assistaient aussi, mais on ne leur permit pas de présider le concile. Dioscore, protégé par les officiers impériaux, entouré de ses évêques égyptiens et d’une foule de clercs armés de bâtons, siégeait comme un roi au milieu de sa cour. Les évêques du parti orthodoxe tremblaient et se taisaient. « Tous, — lisons-nous dans les Menées russes (vie de saint Flavien), — tous aimaient les ténèbres plus que la lumière et préféraient le mensonge à la vérité, en voulant plutôt plaire au roi terrestre qu’à celui des cieux ». On soumit saint Flavien à un jugement dérisoire. Quelques évêques se jetèrent aux pieds de Dioscore en implorant sa miséricorde pour l’accusé. Ils furent maltraités par les Égyptiens; ceux-ci criaient à tue-tête: qu’on coupe en deux ceux qui séparent le Christ! — On distribua aux évêques orthodoxes des tablettes sur lesquelles rien n’était écrit et sur lesquelles ils étaient contraints d’apposer leurs signatures. Ils savaient qu’on allait y inscrire ensuite une formule hérétique. La plupart signèrent sans protester. Quelques-uns voulurent ajouter des réserves à leurs signatures, mais les clercs égyptiens leur arrachèrent de force les tablettes en leur brisant les doigts à coups de bâton. Enfin Dioscore se leva et prononça au nom du concile la sentence de condamnation contre Flavien, qui était déposé, excommunié et livré au bras séculier. Flavien voulut protester, mais les clercs de Dioscore se jetèrent sur lui et le maltraitèrent à ce point qu’il expira deux jours après.

Quand l’iniquité, la violence et l’erreur triomphaient ainsi dans un concile œcuménique, où était-elle l’Église infaillible et inviolable du Christ? Elle était présente et elle se manifesta. Au moment où saint Flavien était meurtri par les brutalités des serviteurs de Dioscore, quand les évêques hérétiques acclamaient bruyamment le triomphe de leur chef, en présence des évêques orthodoxes tremblants et muets, — Hilaire, diacre de l’Église romaine, s’écria: « Contradicitur[116]! » Ce n’était pas certes la foule terrifiée et silencieuse des orthodoxes orientaux qui représentait en ce moment l’Église de Dieu. Toute la puissance immortelle de l’Église s’était concentrée pour la chrétienté orientale dans ce simple terme juridique prononcé par un diacre romain: contradicitur. On a l’habitude chez nous de reprocher à l’Église occidentale son caractère éminemment juridique et légaliste. Sans doute les principes et les formules du droit romain ne sont pas reconnus dans le Royaume de Dieu. Mais « le brigandage d’Éphèse » était bien fait pour donner raison à la justice latine. Le « contradicitur » du diacre romain c’était le principe contre le fait, le droit contre la force brutale, c’était la fermeté morale imperturbable devant le crime triomphant des uns et la lâcheté des autres, — c’était en un mot la Roche inébranlable de l’Église contre les portes de l’Enfer.

Les meurtriers du patriarche de Constantinople n’osèrent pas toucher au diacre de l’Église romaine. Et dans l’espace de deux années seulement le contradicitur romain changea « le très saint concile œcuménique d’Éphèse » en « brigandage d’Éphèse, » fit déposer l’assassin mitré, valut à la victime la canonisation et amena la réunion, sous la présidence des légats romains, du vrai concile œcuménique de Chalcédoine.

Le pouvoir central de l’Église Universelle est la base inébranlable de la justice sociale, parce qu’il est l’organe infaillible de la vérité religieuse. Il s’agissait pour le pape Léon, non seulement de rétablir dans l’Orient chrétien l’ordre moral ébranlé par les méfaits du patriarche alexandrin, mais encore d’affermir ses frères orientaux dans la vraie foi menacée par l’hérésie monophysite. Il y allait de la vérité spécifique du Christianisme — de la vérité de l’Homme-Dieu. Les monophysites, en affirmant que Jésus-Christ après l’incarnation est exclusivement Dieu, son humanité ayant été complètement absorbée par sa divinité, voulaient revenir, sans le soupçonner peut-être, au Dieu inhumain du paganisme oriental, à ce Dieu qui consume toute créature et qui n’est qu’un abîme insondable pour l’esprit humain. C’était au fond une négation dissimulée de la révélation et de l’incarnation permanente. Mais parce que c’était une négation dissimulée, abritée sous la grande autorité théologique de saint Cyrille (qui, en insistant contre Nestorius sur l’unité de la personne en Jésus-Christ, avait laissé échapper de sa plume une formule inexacte: Μία φύσις τοῦ Λόγου σεσαρκωμένη. — La nature une du Dieu Verbe, incarnée), il était nécessaire de donner à la vérité de l’humanité divine une nouvelle formule, claire et définitive. Tout le monde orthodoxe attendait cette formule du successeur de saint Pierre. Le pape Léon lui-même était pénétré de l’importance de la question. « Le Sauveur du genre humain, Jésus-Christ, disait-il, en établissant la foi qui rappelle les impies à la justice et les morts à la vie, versait dans l’esprit de ses disciples les admonitions de sa doctrine et les miracles de ses œuvres, afin que le même Christ soit reconnu comme le Fils unique de Dieu et comme le Fils de l’Homme. Car l’une de ces croyances, sans l’autre, ne profitait pas au salut, et il était également périlleux de croire le Seigneur Jésus-Christ seulement Dieu et non homme, ou seulement homme et non Dieu (en se faisant dans le premier cas inaccessible à notre infirmité, et, dans le second, impuissant à nous sauver). Mais il fallait confesser l’un et l’autre, car de même que la véritable humanité était inhérente à Dieu, ainsi la vraie divinité était inhérente à l’Homme. C’est donc pour confirmer la connaissance éminemment salutaire (saluberrimam) que le Seigneur interrogea ses disciples; et l’apôtre Pierre, par la révélation de l’Esprit du Père, surmontant le corporel et surpassant l’humain, vit par les yeux de l’intelligence le Fils du Dieu vivant et confessa la gloire de la Divinité, car il envisageait autre chose que la seule substance de chair et de sang. Et il s’est tellement complu dans la sublimité de cette foi que, déclaré bienheureux, il acquit la fermeté sacrée de la pierre inviolable, sur laquelle l’Église étant fondée doit prévaloir contre les portes de l’Enfer et contre les lois de la mort. C’est pour cela que dans le jugement de toutes les causes rien ne sera ratifié aux cieux que ce qui est établi par l’arbitre de Pierre[117]. »

Professant que la fonction fondamentale de l’autorité ecclésiastique — celle d’affirmer et de déterminer la vérité chrétienne — est permanente dans la chaire de saint Pierre qu’il occupait, Léon regarda comme son devoir d’opposer à l’hérésie nouvelle un nouveau développement de la confession apostolique. En écrivant sa célèbre épître dogmatique à Flavien, il se considère comme interprète inspiré du prince des Apôtres; et tout l’Orient orthodoxe le considéra ainsi. Dans le limonaire[118] de saint Sophronius, patriarche de Jérusalem (au VIIe siècle), nous trouvons la légende suivante: « Quand saint Léon eut écrit son épître à saint Flavien, évêque de Constantinople, contre les impies Eutychès et Nestorius, il la plaça sur le sépulcre du suprême apôtre Pierre et, par des prières, des veilles et des jeûnes, il supplia le souverain apôtre lui-même en disant: Si, comme homme, j’ai commis une erreur, supplée à ce qui manque à mon écrit et supprime ce qui s’y trouve de trop, toi à qui notre Sauveur, Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, a confié ce trône et l’Église entière. — Après quarante jours révolus, l’apôtre lui apparut pendant qu’il priait et lui dit: J’ai lu et j’ai corrigé. — Et ayant pris son épître du sépulcre du bienheureux Pierre, Léon l’ouvrit et la trouva corrigée par la main de l’apôtre[119]. »

Cette épître, vraiment digne d’un tel correcteur, déterminait avec une clarté et une vigueur admirables la vérité des deux natures dans la personne unique du Christ et rendait désormais impossibles dans l’Église les deux erreurs opposées — celle de Nestorius et celle d’Eutychès. L’épître de saint Léon ne fut pas lue au brigandage d’Éphèse, ce qui constitua la principale cause de cassation invoquée contre les décrets du faux concile. Dioscore, qui avait pu contraindre toute l’assemblée générale des évêques orientaux à condamner saint Flavien et à souscrire une formule hérétique, rencontra une résistance inattendue quand il osa se révolter ouvertement contre le pape. Celui-ci, instruit par ses légats de ce qui s’était passé à Éphèse, rassembla aussitôt un concile des évêques latins, à Rome, et avec leur approbation unanime condamna et déposa Dioscore. Le « pharaon » qui était revenu en triomphe à Alexandrie voulut donner le change au pape: il dut s’apercevoir bientôt qu’il ne se heurtait pas à de vaines prétentions, mais à un pouvoir spirituel vivant qui s’imposait partout aux consciences chrétiennes. L’orgueil et l’audace de l’usurpateur ecclésiastique se brisèrent contre la vraie pierre de l’Église: avec tous les moyens de violence qui lui étaient habituels il ne parvint à forcer que dix évêques égyptiens à lui prêter leurs noms pour condamner le pape Léon[120]. En Orient même, tout le monde regarda cette insulte impuissante comme un acte de démence qui acheva de perdre le « pharaon » égyptien.

Le défenseur des deux hérésies opposées, le protecteur de Nestorius et de Dioscore, l’empereur Théodose II, venait de mourir. Avec l’avènement de Pulchérie et de son époux nominal Marcien, s’ouvrit une phase très courte, pendant laquelle le gouvernement impérial, par conviction religieuse à ce qu’il paraît, se mit décidément au service de la bonne cause. Cela suffit en Orient pour rendre tout leur courage aux évêques orthodoxes et pour attirer à l’orthodoxie, professée par le nouvel empereur, tous ceux qui ne s’étaient attachés à l’hérésie que pour complaire à son prédécesseur. Mais l’empereur orthodoxe lui-même avait peu de confiance en ces évêques versatiles. Pour lui, l’autorité suprême en matière de foi appartenait au pape. « En ce qui concerne la religion catholique et la foi des chrétiens, lisons-nous dans la lettre impériale à saint Léon, nous avons trouvé juste de nous adresser premièrement à ta sainteté qui est l’inspecteur et le chef de la foi divine (τἡντε σὴν άγιωσύνην ἐπισκοπευοῦσαν κἂι άρχοῦσαν τῆς θείας πίστέως)[121]. — C’est par l’autorité du pape (σοῦ αύθεντοῦντος) que le futur concile doit, selon la pensée de l’empereur, éloigner de l’Église toute erreur impie et inaugurer une paix parfaite parmi tous les évêques de la foi catholique[122]. » Et dans une autre lettre qui suit de près la première, l’empereur affirme de nouveau que le concile devra reconnaître et exposer pour l’Orient ce que le pape a décrété à Rome[123]. L’impératrice Pulchérie tient le même langage en assurant le pape que le concile: « définira la confession catholique, comme l’exigent la foi et la piété chrétienne, par ton autorité (σοῦ αύθεντοῦντος)[124]. »

Le concile œcuménique s’étant assemblé à Chalcédoine (en 451), sous la présidence des légats romains, le premier d’entre eux, l’évêque Paschasinus, se leva et dit: « Nous avons des instructions du bienheureux évêque apostolique de la ville de Rome, qui est le chef de toutes les Églises, et il nous est prescrit de ne pas admettre Dioscore au sein du concile[125]. » Et le second légat Lucentius expliqua que Dioscore était déjà condamné pour avoir usurpé le droit de juger et pour avoir convoqué un concile sans le consentement du siège apostolique, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et ce qui était interdit (ὂπερ ούδἐποτε γέγονεν όὺδε ἒξον γενέσθαι)[126]. Après de longs pourparlers, les représentants de l’empereur déclarèrent que Dioscore ne siégerait pas comme membre du concile, mais qu’il comparaîtrait comme accusé, puisque après sa condamnation par le pape il avait encouru l’accusation sur de nouveaux chefs[127].

Le jugement fut précédé de la lecture de l’épître dogmatique du pape que tous les évêques orthodoxes acclamèrent en s’écriant: Pierre a parlé par la bouche de Léon[128]! Dans la séance suivante plusieurs clercs de l’Église d’Alexandrie présentèrent une supplique adressée « au très saint et aimé de Dieu archevêque universel et patriarche de la grande Rome, Léon, et au saint concile œcuménique à Chalcédoine ». C’était un acte d’accusation contre Dioscore qui — disaient les plaignants — après avoir confirmé l’hérésie à un concile de brigands et après avoir tué saint Flavien, tenta un crime encore plus grand — l’excommunication du très saint et très sacré trône apostolique de la grande Rome[129] ». — Le concile ne crut pas de son droit de juger de nouveau un évêque déjà jugé par le pape et proposa aux légats romains de prononcer la sentence contre Dioscore[130]; ce qu’ils firent en ces termes (après avoir énuméré tous les crimes du patriarche alexandrin): « Le très saint et bienheureux archevêque de la grande et ancienne Rome, Léon, par nous et par le saint concile ici présent, avec le trois fois bienheureux et très glorieux apôtre Pierre, qui est la roche et le fondement de l’Église catholique et la base de la foi orthodoxe, a privé ledit Dioscore du rang épiscopal et l’a privé de toute dignité sacerdotale[131]. »

La reconnaissance solennelle de l’autorité suprême du pape au concile de Chalcédoine fut couronnée par l’épître des évêques orientaux à Léon, où ils lui attribuaient le mérite de tout ce qui avait été fait au concile: « C’est toi, lui écrivaient-ils, qui par tes vicaires as dirigé et commandé (ήγεμονέυες) toute la multitude des pères comme la tête commande aux membres (ὦς κεφάλη μελῶν) — en leur montrant le vrai sens du dogme[132]. »

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Texte entier · 11 · Rusia y la Iglesia universal — Vladímir Soloviov · The Conscious Library