Capítulo 80 de 97
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Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines de cadavres.
Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et ses chevaux, dont le fouet ou l’aiguillon excitait la vitesse.
Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s’enfuirent, brisés par les flèches du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d’Akampana, il s’avança avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu’ils se rallient et se pressent de tous les côtés autour du héros.
Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu’une montagne, comme Indra, le grand Dieu, inonde avec un torrent de pluie les sommets et les flancs d’un mont. Le fils du Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court sur le Rakshasa d’un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.
Songeant qu’il n’avait pas d’arme et saisi de colère, il arracha un shorée, haut comme la cime d’une montagne. Le guerrier vigoureux tint d’une main l’arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d’épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d’un mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna et, riant d’une joie extrême, se mit à brandir l’arbre colossal sur le champ de bataille.
Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.
Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de nouveau la fuite. À l’aspect du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana, fut lui-même rempli de fureur.
Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.
Tous les plus vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et, tournant le dos à l’ennemi, s’enfuient vers Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d’épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière eux, ils entrèrent dans la ville, en s’écrasant les uns les autres.
Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les chœurs des Immortels s’empressèrent tous d’honorer le vaillant Mâroutide.
Dès que Râvana eut appris d’une âme agitée cette défaite, il donna promptement de nouveaux ordres à ses Yâtavas:
« Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je sortirai pour l’extermination des ennemis et le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j’irai moi-même d’un pied hâté au front de la bataille. »
À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint le trouver. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas.
Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s’approcher la reine, il se lève précipitamment, il marche à sa rencontre d’un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa belle épouse.
Après que Râvana l’eut saluée comme il était convenable, il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les pleurs donnés aux malheurs de Lankâ, l’âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant l’étiquette, d’une voix haute et profonde: « Reine, dit-il, quelle affaire t’amène ici? Empresse-toi de me l’apprendre. »
À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes: « Écoute, grand roi, ce que j’ai à t’apprendre, je t’en supplie à mains jointes. Il n’entrera dans mes paroles aucune intention de t’offenser, ô toi, de qui l’honneur découle. J’ai pensé que ta majesté brûlait de combattre et qu’elle avait formé la résolution de sortir: c’est là, roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.
« Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent des princes, il ne sied pas à toi d’affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l’épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n’a point son égal dans la guerre. Ce n’est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, seul de sa personne, immola tant de Rakshasas…, quatorze milliers, qui habitaient le Djanasthâna!
« Il est impossible que tu réussisses: c’est l’opinion de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son époux!
« Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l’or, et de l’argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui en diligence, accompagné d’Yoûpâksha et de cet Atikâya si versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après qu’il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana lui-même, en ton nom, rendra ta captive à son époux.
« La fortune des batailles est douteuse: ou l’on tue, ou l’on est tué: n’embrasse donc pas le parti des combats,et traite plutôt de la paix, monarque aux dix têtes. »
À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l’assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: « Ce langage, que tu m’as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n’est pas entré d’une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j’ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment irais-je m’incliner devant Râma, le protégé d’un singe! Que diraient les Dieux, s’ils me voyaient baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!
« Ne laisse pas entrer le souci dans ton cœur; je triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma d’ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne veux de sa paix ni aujourd’hui, ni dans un autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l’aube du plaisir. »
Il dit et, d’une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant palais. Elle partie, Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et, s’adressant aux Rakshasas: « Qu’on prépare vite mon char, dit-il, et qu’on l’amène ici promptement! »
Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas résonnants, au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements de dents, au milieu des hymnes les plus doux chantés à sa gloire, alors s’avança le plus grand des rois Yâtavas.
À l’aspect de Râvana, qui accourt d’un rapide essor avec son arc et son dard enflammé, le monarque des simiens se porte à sa rencontre, impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des singes arrache de ses bras vigoureux la cime d’une montagne, fond sur le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana le sommet que surmonte un plateau ombragé d’une forêt. Mais à la vue de ce mont qui vient sur lui, soudain le héros décacéphale de le couper avec des flèches pareilles au sceptre de la mort.
Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et nombreux plateaux couverts d’arbres, au faîte aérien et sublime, le formidable monarque prit une flèche terrible, semblable à un grand serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille à une flamme et d’une vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand Indra. Le dard, lancé par la main de Râvana, ce dard à la pointe aiguë, au corps semblable à celui de la foudre, atteint Sougrîva et le perce avec impétuosité: tel Kârtikéya d’un coup de sa lance transperça le mont Krâauntcha.
Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur la terre, l’âme égarée, en proie à l’émotion de la douleur. À l’aspect du noble singe étendu sur le champ de bataille, les Yâtoudhânas, pleins de joie, la font éclater en acclamations: mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, Nala, Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers d’une grosseur démesurée et courent à l’envi sur l’Indra même des Rakshasas. Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes avec des centaines de traits à la pointe aiguë, et blessa les héros quadrumanes avec ses multitudes de flèches à l’empennure embellie d’or.
Sur ces entrefaites, le fils du Vent, Hanoûmat à la grande splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles, s’était avancé contre lui.
Il s’approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce héros: « Eh quoi! les singes t’inspirent de la crainte, lui dit le sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser les Nâgas et les Yakshas, les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, grâce à ce que la faveur obtenue de Brahma te mit de leur côté à l’abri de la mort!
« Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je tiens levé, arrachera de ton corps l’âme qui l’habite et dont il fut trop longtemps le séjour! »
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