Capítulo 60 de 97
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Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d’où il conclut que ce n’était point Sîtâ.
Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d’avoir manqué au devoir lui inspira cette pensée:
« Sans doute cette vue que j’ai promenée dans leur sommeil sur les épouses d’autrui, au milieu de son gynæcée, est une infraction énorme au devoir. En effet, il n’entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir les épouses d’un autre, et j’ai parcouru ici de mes regards tout ce gynæcée d’autrui. » Puis il naquit encore cette réflexion dans l’esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour unique fin sa commission et de qui le regard n’avait pas vu là autre chose que le but de son affaire: « J’ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le gynæcée de Râvana, et mon âme n’en a conçu rien d’impur. En effet, la cause d’où procèdent les mouvements de tous les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises de l’âme, et la mienne est bien disposée. D’ailleurs il m’était impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l’on cherche si ce n’est toujours parmi les femmes? »
Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide Hanoûmat de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les maisons ou berceaux de lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.
Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant, s’arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées à boire, les maisons où l’on garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons d’amusements, les places publiques, les chars et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche légère, tel qu’un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de là, d’un côté montant, d’un autre descendant un escalier. Il n’y a pas un endroit où n’aille Hanoûmat; il n’existe rien dans le gynæcée de Râvana où il ne porte ses pas.
Il vit un riant bosquet: « Voilà un grand bocage d’açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n’ai pas encore fouillé ce parage. »
Alors de s’élancer par bonds vers ce clos d’açokas, rapide comme la flèche au moment qu’elle part de la corde. Promptement arrivé là, ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux bocage, rempli d’arbres et de lianes par centaines.
Tandis qu’il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s’envolant, soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d’açokas, brillait tel qu’une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré dans les massifs d’arbres et courant partout çà et là, tous les êtres de s’imaginer que c’était le printemps même.
Le singe remarqua un grand çinçapâ d’or, qui étendait au large ses branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux né au milieu de ces arbres d’or. Arrivé au pied, le brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: « D’ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son cœur dans la tristesse, captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et tombée sous la griffe d’un lion.
Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu’il cherchât dans le cercle de l’horizon l’épouse du monarque des hommes, soit qu’il jetât ses regards au pied de l’arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché lui-même dans l’épaisseur de son feuillage.
L’optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer d’un épieu; celle-ci avait d’amples oreilles et celle-là n’avait point d’oreilles; certaines n’avaient qu’un œil et certaines qu’une oreille. Telle aurait pu s’envelopper de ses oreilles comme d’une coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d’une grosseur énorme: l’une avait de beaux cheveux, l’autre était chauve, les cheveux d’une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et les mamelles: beaucoup avaient les dents saillantes, la bouche rompue, le visage laid et difforme.
Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, des maillets d’armes et de grandes piques en fer.
Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les pieds d’un éléphant, d’un âne ou d’un chameau; celles-ci avaient le mufle soit d’un tigre, soit d’un buffle; celles-là une tête de serpent, d’âne, de cheval ou d’éléphant; d’autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et d’autres les mamelles d’une longueur démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d’une grandeur immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: telle avait le faciès d’une chèvre; telle autre le faciès d’une cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché avec le chef d’une truie. Certaine a le mufle d’une hyène et sa compagne celui d’une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à telle autre.
Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d’armes; elles se repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles font aliment de tout; mais, quoiqu’elles mangent toujours, elles ne sont jamais rassasiées.
Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.
Le singe vit cette charmante femme s’asseoir, pleine de sa tristesse, à la racine de l’arbre sisô, le visage troublé comme le croissant de la lune, voilé par un nuage, au commencement de sa quinzaine blanche.
Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l’oppression de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; comme la mémoire quand elle s’affaisse dans l’incertitude; comme une espérance, qui s’est envolée; comme un ordre qui n’est plus soutenu par la puissance. Désolée, amaigrie par l’abstinence, baignant sa face de larmes, faible, très-délicate, l’âme épuisée de chagrins et le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs soupirs, comme l’épouse du roi des serpents.
À l’aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, l’incertitude assiégea l’esprit du singe dans ses investigations.
Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse revient à l’homme dans un moment, où sa pensée n’y est pas attentive, la science qu’il doit à ses lectures.
Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. « C’est là, se dit-il, c’est là cette femme inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen des lotus.
« Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les fruits sauvages et les racines, heureuse d’obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu’elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la couleur d’or, qui accompagnait toutes ses paroles d’un sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de l’or, est la même que j’ai vue avec les singes ce jour qu’elle fit tomber sur la montagne son vêtement supérieur.
« Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par l’odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd’hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d’Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l’amour. À cette pensée: « Ma femme est perdue! » sa pitié s’émeut; « elle pense à moi! » sa tendresse; « épouse fidèle! » son chagrin; « épouse adorée! » son amour. »
S’étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, la tête encore échauffée par l’ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.
Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d’amour jusqu’à la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence incomparable.
Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes d’or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d’une politesse distinguée marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs d’or et pleins de maints breuvages.
Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus haut parage.
Brillant de tous les côtés par l’éclat de plusieurs lampes, où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, Râvana, plein d’ivresse, d’orgueil et de luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux rouges l’Amour, qui s’avance irrité sans arc à la main.
À la vue de la splendeur infinie qu’il semait de tous les côtés: « C’est le monarque aux longs bras! » pensa le singe vigoureux à la grande énergie. L’intelligent quadrumane s’élance à terre et, gagnant une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s’y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.
À l’aspect de Râvana, l’auguste femme trembla, comme un bananier battu par le vent.
Le Démon aux dix têtes vit l’infortunée Vidéhaine gardée par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son époux, il vit la triste captive assise alors sur la terre nue: telle une liane coupée de l’arbre conjugal et tombée sur le sol.
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