Capítulo 54 de 97
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Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s’en était allé dans la région méridionale, suivant l’ordre que lui avait donné Sougrîva.
Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les endroits les plus épouvantables ou les plus inaccessibles.
Tous accablés de lassitude, manquant d’eau, exténués de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable, hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin, mais toujours sans les trouver, un ruisseau et Sîtâ; alors, dis-je, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s’étant réunis là, tombèrent dans l’abattement, l’âme consternée, le visage défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l’esprit comme halluciné par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de ce qu’ils n’avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et de soif, ils virent, tandis qu’ils aspiraient à trouver de l’eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de la montagne; caverne enveloppée d’arbres, mais engloutie dans une profonde nuit et capable d’inspirer la terreur au céleste Indra lui-même.
De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d’eau et le plumage teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d’eau, canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.
Le cœur de tous les singes fut saisi d’admiration à la vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l’espérance de l’eau et la crainte de n’en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à tous les singes rassemblés, après qu’il eut fouillé avec eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de montagnes: « Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s’offre pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par milliers, des bandes nombreuses d’oiseaux habitués sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin d’eau, soit un lac, puisqu’on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l’eau la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent. »
À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
D’abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après lui, tous se tenant l’un à l’autre enchaînés par la main, pénètrent jusqu’à la distance d’un yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d’arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, afin de s’y reconnaître mutuellement. Déjà, continuant à manquer d’eau, troublés, l’esprit comme perdu et mourants de soif, ils avaient passé l’intervalle d’un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
Arrivés dans ce lieu charmant, d’où les ténèbres étaient bannies, ils virent des arbres d’or, éblouissants d’une splendeur égale à celle du feu. C’étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d’or mêlées à des poissons d’or. On voyait aussi là des chars d’or et des palais de cristal, aux fenêtres d’or, aux vitres de perles.
Là étaient des mines d’argent, d’or, de pierres fines et de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là, partout, les singes voient des amas de pierreries.
Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit d’argent, soit d’or; des racines, des fruits, des mets délicats et purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l’odeur suave d’aloës et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d’or en lingots.
Là, sur un brillant siége d’or, s’offrit aux yeux des singes une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d’écorce et d’une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les paumes de ses deux mains, et: « Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
« Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous les voûtes de cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l’eau. Mais la vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d’un parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et l’aliénation de notre âme.
« À qui donc appartiennent ces beaux arbres d’or, embaumés de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d’or, resplendissent à l’égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets délicats et purs? À qui ces chars d’or et ces maisons d’argent, aux fenêtres d’or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces arbres faits d’or ont-ils obtenu le don merveilleux de végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d’une telle richesse et d’un parfum si doux? Qui a pu faire que ces poissons d’or nagent dans ces limpides ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le maître de cette immense caverne? »
À ces mots d’Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit en ces termes: « Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien, doué d’une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite entièrement cette caverne d’or avec l’art de la magie. Il était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et ce palais superbe d’or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le récompensa par le don merveilleux d’une force égale entièrement à la force même d’Ouçanas.
« Alors, exempt de la mort, plein d’une vigueur formidable, maître souverain de toutes les choses qu’il pouvait désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais l’amour, dont il s’éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l’attaquer, sa foudre en main, et le tua.
« Après lui, Brahma transmit à la charmante Hémâ cette forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce magnifique palais d’or. Mon père est Hémasâvarni, je m’appelle Swayamprabhâ, et c’est à moi qu’Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.
« Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l’amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la danse. »
Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la pénitente: « Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui mourons faute de nourriture. »
Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit des racines et des fruits, qu’elle donna aux singes, en observant les règles de l’étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu’ils ont reçu d’elle ces présents de l’hospitalité et qu’ils ont honoré la sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu’ils ont bu l’eau pure et mangé tout ce qu’on leur avait offert, les chefs des singes contemplent de tous côtés le merveilleux spectacle de ces beaux lieux.
Ces nobles singes avaient tous maintenant l’âme sereine; la brûlante fièvre s’était enfuie d’eux; ils se montraient là tous restaurés dans toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à ces joyeux habitants des bois: « Pour quelle affaire? à cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je puisse l’entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes! »
À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. « Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s’établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l’appelle Sougrîva), nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule l’étoile Agastya et qu’Yama couvre de sa protection.
« Cherchez, tels sont les ordres, qu’il nous a donnés, cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et sa captive Sîtâ, née dans le Vidéha.
« Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, mais en vain; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s’offrit à nos regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d’incertitudes où flottaient nos esprits ballottés. Tandis que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre ouvert, comme une grande bouche de la terre.
« Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d’eau tremblottantes sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces oies rouges, qu’on appelle des tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes stillantes d’eau, tous mêlés à d’autres oiseaux aquatiques.
« Voici quelle pensée nous vint à l’esprit devant le spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux: « Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons là! » Et tous, ils se réunissent à mon conseil d’un accord unanime. « Entrons donc! marchons! » s’écrient à la fois tous mes singes, se hâtant d’accomplir cette commission que nous a donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l’un à l’autre enchaînés par la main et d’entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C’est alors que, remplissant à notre égard le devoir de l’hospitalité, tu nous as donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes pour s’acquitter envers toi de ce bon office? »
À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux vœux parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
« Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche dans le devoir; ainsi, personne n’a rien à faire ici pour moi. »
Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: « Ta sainteté nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous as traités avec les honneurs de l’hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant dissipée. Nous t’avons fait connaître dans sa vérité la cause de notre voyage et raconté comment nous étions occupés à la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de temps: « Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout retardataire! »
« Tel est, noble dame, l’ordre que nous avons reçu du maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert s’offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer la recherche de Sîtâ, nous n’y voyons pas, femme à la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors. »
À ce langage d’Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains pour l’andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
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