Capítulo 51 de 97
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RAMAYANA
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Ensuite l’exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout enveloppée de colère, pénétra dans l’épouvantable caverne Kishkindhyâ, comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d’effroi, ne tentent pas de l’arrêter.
L’exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l’âme tout enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle, charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de jardins et de bosquets, encombrée d’hôtels et de palais, merveilleuse, céleste, faite d’or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d’arbres au gré de tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères, avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, pour comble, avec une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus, d’aloès, de sandal, de rhum et de miel.
Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d’une belle architecture et plaqués d’émail blanc: partout il vit des chars consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui descendait sur la pente d’une montagne. Il vit la délicieuse habitation d’Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans la rue royale, s’élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus suaves guirlandes en décoraient l’extérieur; ils regorgeaient de pierres fines et de richesses, mais la perle des femmes en faisait la plus charmante parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra et protégé d’un rempart, tel qu’une blanche montagne, le délicieux château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis d’arbres, où l’on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées d’azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main, il regorgeait de fleurs divines et montrait avec orgueil ses arcades en or bruni.
Apprenant que l’envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva commande aux ministres d’aller à sa rencontre, et ceux-ci l’abordent, tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les bienséances, non par timidité d’âme, mais par le sentiment des convenances; puis, officiellement reconnu, il entra dans le palais. Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail, que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là beaucoup de trônes faits d’or et d’argent et sur lesquels s’étalaient de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants, qui se mariait à l’unisson des flûtes, des lyres et des harpes.
Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues de robes différentes par les couleurs et n’étaient pas moins distinguées par la politesse que par la beauté.
Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son cœur la puissance de sa colère. À peine Angada l’eut-il vu irrité comme le roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction du monde, qu’une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient dans les cours du palais, s’inclinèrent humblement et leurs mains réunies en coupe devant Lakshmana.
Ensuite, il vit assis dans un trône d’or, éclatant à l’égal du soleil, couvert de précieux tapis, élevé au sommet d’une estrade, le roi des singes vêtu d’une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté d’un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes divines: on eût dit l’invincible Indra même incarné sur la terre. Des femmes d’une beauté supérieure l’environnaient par centaines de mille: telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l’éventail blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d’or bruni.
À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu’il en fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents, poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine, dis-je, l’eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc empoigné, qu’il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses tempes.
Quand le héros fut entré dans son intérieur: « Assieds-toi là! » dit le roi des singes.
Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu’il avait reçues de son frère, lui répondit en ces termes: « Il est impossible qu’un envoyé, roi des singes, accepte l’hospitalité, mange ou s’assoie même, avant qu’il n’ait obtenu ce que demande son message. Quand le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter les présents de l’hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les tiens, sire, moi, qui ne t’ai pas encore vu satisfaire aux vœux du noble Râma? »
Aussitôt qu’il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s’incliner devant Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: « Nous sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables; je ferai tout ce qu’il désire en échange du service qu’il m’a rendu. Accepte d’abord, suivant l’étiquette, l’eau pour laver et la corbeille de l’arghya; assieds-toi d’abord, Lakshmana, dans cet auguste siége; ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre. »
Lakshmana dit: « Voici les instructions que m’a données Râma: « Tu ne dois pas accepter les présents de l’hospitalité dans la maison du singe avant que tu n’aies accompli ton message. » Écoute donc la mission, que j’ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l’instant, s’il te plaît, une prompte exécution. »
Ensuite, l’homicide héros des héros ennemis, Lakshmana tint ce langage mordant à Sougrîva, qui l’écouta même debout, environné de ses femmes. « Un roi qui a du cœur et de la naissance, qui est miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu’un monarque esclave de l’injustice et violateur d’une promesse faite à ses amis, dont il avait déjà reçu les services? L’homme qui ment à son cheval tue cent de ses chevaux; s’il ment à sa vache, il tue mille de ses vaches; mais l’homme qui ment à l’homme se perd lui-même avec sa maison. L’homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l’homme et le mensonge à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur jusqu’à la septième génération. L’ingrat qui, obligé par ses amis, ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les êtres conspirent à sa mort.
« Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!
« Ni la vérité, ni la promesse, ni l’autorité, ni la conférence, ni les mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé mon frère; lui, ce sage, à l’âme droite; toi, cœur vil, aux pensées tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la pleine-lune. Je vais t’envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les habitations d’Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle, je t’immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l’âme inconstante et mobile par le vice de ta race! »
À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d’une ardente fureur, Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en ces termes: « Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière, Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu de tes lèvres surtout. Ce héros n’est pas ingrat, perfide et cruel; son âme n’est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, impossible à d’autres, qu’il doit à Râma d’une vigueur incomparable. C’est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire, l’empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, son épouse. Rentré en possession des plus douces jouissances par la bienveillance de Râma, il a voulu, c’était naturel! goûter de ses voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a passé dix années dans les fatigues de l’exil et dans la privation de toutes les choses désirées!
« Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d’auxiliaires: ce besoin de vigoureux compagnons a donc fait expédier çà et là de nobles singes, afin qu’ils amènent pour la guerre d’autres chefs de singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n’est pas sorti en campagne, c’est qu’il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma, ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu’elles étaient auparavant.
« Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles de l’Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc, irascible guerrier, dépose là ton chagrin.
« Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes, l’arracher du ciel même ou des entrailles de la terre! »
Lakshmana, d’un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:
« J’avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l’empire éternel des singes; mais j’ai recouvré tout par la bienveillance de Râma. Dans ce monde tel qu’il est, où trouver, dompteur invincible des ennemis, un être assez fort pour s’acquitter, par un service égal au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses hauts faits?
« À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du vaillant Raghouide, marchant pour l’extermination de Râvana et des généraux ennemis. Si j’ai péché quelque peu, soit par trop de confiance, soit par intempérance d'amour, il faut que Râma ait de l’indulgence: quel mortel n’a pas une faute à se reprocher? »
Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit ces mots avec amour: « Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva, sont d’une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel, assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l’égal de Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des singes, qui t’ont donné à nous pour notre bonheur après une longue attente!
« Mais sors promptement d’ici; viens, héros, avec moi, viens consoler ton ami, le cœur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien excuser toutes les paroles injurieuses que j’ai dites pour toi sous l’impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur. »
Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et, couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous les singes à soutenir la cause de Râma.
Partout, aussitôt qu’ils ont ouï les paroles des messagers et reçu l’ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est frappée de terreur.
Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre s’avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l’or bruni viennent de la belle montagne, brillante comme l’or, où le soleil se couche à l’occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, une des plus hautes alpes de la terre: vaillants héros, ils ont la taille et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, les épaules couvertes d’une crinière léonine toute resplendissante, affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de l’Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits, un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de charbon, épouvantables par l’aspect, épouvantables par les actions. Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs festins de cocos, il n’existe pas de nombre qui puisse exprimer la multitude infinie des croisés.
Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des fleuves, des forêts; et l’astre du jour en était comme éclipsé.
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