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Capítulo 49 de 97

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Il n’avait pas encore achevé de parler sous l’oppression violente du trait acéré que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite, ses dents s’entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face glacée de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé comme une liane roulée autour d’un grand arbre.

Quand l’aîné des Raghouides, l’exterminateur des ennemis, vit que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce discours modeste: « L’homme ne se laisse point ainsi enchaîner par le chagrin, il s’élance vers une condition meilleure. Que Târâ s’en aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces larmes, qui viennent à la suite d’une violente douleur: c’est assez! car, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les êtres. Néanmoins, que l’homme ne perde jamais de vue, dans les évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir, l’utile et l’agréable.

« Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort donnée le fruit amer de son œuvre: que l’on célèbre maintenant les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu’il a commis l’injustice et qu’il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est rentré dans le devoir, à la fin de sa vie, le Paradis lui fut donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu’il faut à la douleur: accomplissons maintenant ce qu’il est à propos de faire »

Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes, parentes du mort, suivent, poussant des cris, le cercueil du roi des simiens.

Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.

Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne, environnait de ses ondes; et, l’ouvrage terminé, les principaux des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s’approchent, déposent le cercueil et se tiennent à l’écart, l’âme plongée dans le recueillement.

Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d’une bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots dans une profonde affliction: « Ô toi, à qui tes fils étaient si chers, tu n’aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, ton enfant, accablé sous le poids du chagrin?

« Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin! »

Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris, fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s’en allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l’eau funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs habits mouillés revoir l’aîné des Raghouides et Lakshmana à la grande vigueur.

Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l’égal du soleil adolescent et le corps tel qu’une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours au guerrier issu de Raghou: « Grâce à toi, fléau des ennemis, Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile à conquérir. Qu’il entre, congédié par toi, dans cette ville, et qu’il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes! Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t’honorer avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur, et que ta vue répande la joie parmi les singes. »

À ces mots d’Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: « Je n’entrerai pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que je n’aie accompli mes quatorze années: c’est l’ordre de mon père. Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure Sougrîva sur le trône! » Quand il eut parlé de cette manière au singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: « Ô roi, fais sacrer Angada, que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.

« Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d’une armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des sens, j’habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont Rishyamoûka, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le souffle du vent: c’est là que j’habiterai, mon ami, toute la saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu s’écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides, aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami, tes soins pour la mort de Râvana. C’est donc là, souviens-t’en! ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante; puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis. »

Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des singes pénétra dans cette aimable cité, le cœur joyeux et tous ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de quadrumanes s’inclinent, transportés d’allégresse, et l’environnent de tous les côtés.

Tout le peuple des sujets, la tête prosternée jusqu’à terre, salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant: « Victoire! victoire! » Sougrîva les invite à se relever et, les ayant honorés suivant l’étiquette, il entre dans le voluptueux sérail de son frère.

En sortant du gynæcée, il fut sacré par les plus nobles des singes à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le Dieu aux mille regards.

Le sommeil n’approchait pas de la couche où Râma était allé se reposer durant les nuits, noyé dans les pleurs et le chagrin, il n’y avait que le souci dont il reçût la visite.

Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne, sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient sur leurs chars une pesante charge d’eaux, annonça le retour de l’automne.

Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n’avait pas une âme indécise et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva empêché par l’amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son devoir; Hanoûmat s’inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, qui savait goûter les qualités d’un discours, ce langage utile, vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d’amour: « Ô roi, tu as personnifié en toi-même l’empire, la gloire céleste et la fortune de ta race; tu as gagné l’amour des sujets, tu as comblé d’honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis, dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c’est de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.

« Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les ennemis, tu laisses passer l’occasion pour l’affaire de Râma, ton ami; tu oublies que le moment est venu pour aller à la recherche de sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir, s’incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu’il ne réclame de toi le retour du plaisir qu’il t’a fait le premier: veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps s’écouler sans leur envoyer tes ordres. »

À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à propos, que, maître de lui-même et plein de cœur, il prit aussitôt sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied levé: « Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les défenseurs des frontières, à l’âme décidée, à la course rapide, se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de cœur. Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment sur la vie: telle est ma sentence! »

Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l’automne arrivé, Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l’oppression du chagrin que lui causait l’amour, songeant alors qu’il avait perdu la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, laissait échapper le temps favorable, s’évanouit sous la violence de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au succès:

« Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et qui sont engagés dans une guerre l’un avec l’autre, ne manquent pas la saison du rassemblement des armées. C’est la première chose dont s’occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un siècle pour moi, consumé par l’amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!

« Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses grossières voluptés: « Tu diffères le moment d’accomplir ce traité fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre aide. Celui qui détruit l’espérance que sa promesse avait inspirée est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole, soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: « C’est la vérité! » est dans le monde un homme supérieur.

« Aujourd’hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s’écoule pas stérilement.

« Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat avec toi, la forme de mon arc au dos plaqué d’or et semblable à un faisceau d’éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d’une main irritée au milieu de la guerre? Certes! il n’est pas fermé le chemin par où Bâli mort s’en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le traité! Ne suis pas la route de Bâli! J’ai terrassé d’une flèche Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j’immolerai ta famille avec toi! »

Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux, se dirigea donc lestement vers la cité des singes. Bientôt il aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande vigueur, hauts comme des montagnes, les yeux attentifs au signe du maître. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le feu sur lequel on a jeté l’offrande de beurre purifié.

Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.

Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville, sortirent de l’espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre, poussèrent à l’envi le rugissement des lions.

Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la voix de Târâ avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour délibérer avec ses ministres.

Le plus éminent des conseillers, Hanoûmat, le fils du Vent, commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce langage, comme Vrihaspati lui-même s’adresse au roi des Immortels: « Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et dévoués à la vérité, t’ont prêté jadis leurs secours et c’est d’eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes tremblants ont jeté ce cri d’épouvante à sa vue. Lakshmana, qui sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant l’ordre de Râma, sur le char de sa résolution. »

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· 49 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library