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The ConsciousLibrary

Capítulo 42 de 97

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Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais qui avait comme perdu le sentiment: « Femme, si tu ne veux pas de moi pour époux sous ma forme naturelle, j’emploierai la violence même pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui t’a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c’est que tu n’as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force de mes bras; je pourrais même tarir l’Océan comme une coupe: je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis ton maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui je veux les biens que l’on désire! »

Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par l’amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha saisit dans les cieux la brillante Rohinî[28].

Elle, baignée de larmes et pleine de colère: « Méchant, dit alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma! Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des Rakshasas, ton dernier soupir! »

À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma d’un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages. Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu’elle se vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: « À moi, cher époux!… Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!… À moi Lakshmana! »

À l’aspect du monstre aux longues dents acérées, à l’immense vigueur et semblable au sommet d’une montagne, toutes les Divinités du bois, saisies de crainte, s’enfuirent tremblantes çà et là. Une fois que le robuste Démon, tourmenté par l’amour, eut enveloppé de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s’élança dans les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d’un vol rapide, emporte dans les airs l’épouse du roi des serpents.

Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d’or, attelé de ses ânes merveilleux. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et la plaça dans son char: c’était l’époque de l’année où la nuit et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de son disque, et l’heure du jour où le soleil arrive à la moitié de sa carrière.

Le Démon ravit l’épouse d’autrui comme un çoûdra qui dérobe l’audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne appelait, bourrelée de chagrin: « À moi, criait-elle, mon époux! » mais son mari errait au loin dans les bois et ne pouvait l’entendre.

En ce moment, sur le plateau d’une montagne, dans la forêt aux retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le monarque des oiseaux, Djatâyou, à la grande splendeur, au grand courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte comme le son d’une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation, entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son cœur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa vieille amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d’un char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.

Il jette ses regards dans les cieux, il observe l’un après l’autre tous les points cardinaux de l’espace étendu, il voit Râvana et la Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d’une bouillante colère, s’élança dans les airs d’un rapide essor. Là, ce puissant volatile, tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit à planer sur la route de son char:

« Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l’antique devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu’un oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance, ce tu n’en sortiras point vivant!

« Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme qui n’est pas la sienne! C’est aux rois surtout qu’il appartient de protéger les femmes d’autrui. Reviens de cette pensée, être vil, d’outrager la femme d’un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas de ton char magnifique comme un fruit que l’on secoue de sa branche!

« Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu’on t’ait donné l’empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette âme juste et sans péché ne t’a offensé, ni dans ta ville, ni dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à tous la poussière, dis, et que ta parole soit l’expression de la vérité, est-ce encore une faute qu’il faille reprocher à ce noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d’enlever son épouse?

« Lâche promptement l’auguste Vidéhaine, ou je vais te consumer de mon regard épouvantable, destructeur, incendiaire, comme Vritra fut consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne faut pas entrer dans une condition où l’on trouverait sa mort; et l’homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour amener sa ruine!

« Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd’hui, ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m’échapper sain et sauf! »

À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, agitant ses pendeloques d’or épuré, le monarque des Rakshasas s’élança furieux sur le roi des oiseaux.

Voici donc l’oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande force, qui luttent sans peur l’un contre l’autre.

Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat sans bouger ces dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, déployant son immense envergure telle qu’une montagne, il s’abattit sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres. Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées d’ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches empennées d’or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.

Le volatile aux grandes serres s’éleva dans les cieux, et, dressant les deux ailes sur la tête de son ennemi, il en battit avec une fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l’oiseau-roi de briser dans ses pattes l’arc avec la flèche de son rival; et, quand il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s’esquiva d’un agile essor.

Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème céleste, d’or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines: le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur les plaines de l’air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux caparaçons d’or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le grand char aux ais variés d’or et de pierreries, aux roues et au timon parsemés d’ornements, cette voiture, qui marchait d’un mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d’une serre pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta son cadavre hors du véhicule fracassé.

Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses bras et s’élança d’un bond sur la terre. À la vue de Râvana descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres d’applaudir à l’envi le roi des vautours: « Bien! bien! » lui crièrent-ils.

Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana l’observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par l’effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il s’élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours, Djatâyou pris aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint ce langage au ravisseur:

« Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une victime consacrée déjà pour l’autel! Le héros tue son ennemi et le dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana, et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant Khara! Plus d’une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n’a point oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu’il est ici avec un habit d’écorce, t’aura bientôt fait mordre la poussière! »

À ces mots du roi des oiseaux, l’orgueilleux monarque des Rakshasas lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: « Tu nous as fait voir autant qu’il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas davantage! »

À ces paroles fières, le plus éminent des oiseaux lui répondit sans émotion: « Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de vigueur, de puissance et ton plus grand courage: cruel, tu ne t’en iras pas vivant! Ravisseur des épouses d’autrui, âme impatiente, vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans l’épouvantable Naraka sur le feu de ton action! »

À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du Rakshasa. Il déchira tout l’entre-deux des épaules du monstre aux dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du cornac. Le bec et les serres de l’oiseau couvraient de blessures et mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés, le Démon s’agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue avec impatience, quand le conducteur est monté dessus et lui fait sentir sa pointe. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant, Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui donnaient son bec, ses pattes crochues et ses grandes ailes, il arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans tous les yeux de ses dix têtes.

Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette guerre à la couleur éclatante d’un açoka en fleurs. Mais le vigoureux Daçagrîva furieux, s’armant de ses poings et de ses pieds, abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le roi des vautours.

Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d’une force prodigieuse, ne dura qu’un instant. En effet, Râvana, dégagé, leva son épée, il perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de l’oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba rapidement sur la terre, n’ayant plus qu’un souffle de vie.

Quand elle vit l’oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la Vidéhaine, profondément affligée, courut à lui comme elle eût fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à l’âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit dans ses bras l’oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu par l’épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide mouillait de pleurs son visage brillant comme l’astre des nuits.

« Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera aussi l’heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand malheur a fondu sur nous; ce, tandis qu’il erre, son arc bandé à la main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici! »

Une et deux fois elle appela Râma, et Kâauçalyâ, sa belle-mère, et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait en vain ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers sa captive, le visage pâle d’effroi, les parures et les bouquets de fleurs en désordre. Elle s’accrochait des mains aux sommités des arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de sa douce voix ces cris répétés: « Sauve-moi! sauve-moi! »

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· 42 · Rāmāyaṇa (La gesta de Rāma) — Vālmīki · The Conscious Library