Capítulo 37 de 97
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La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient à son cœur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut rang des Rakshasas: « Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et vaillant d’immoler tes ennemis dans un combat!
« Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J’ai soif de boire le sang de Râma sur le front même de la bataille! »
À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ flattait son oreille: « Fais, dit-il au général de ses armées, qui s’appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d’une impétuosité formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une volupté de tourmenter le monde. »
Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d’armes, pavoisé d’étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où l’orfévre habile avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d’oiseaux et des étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué d’un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de lapis-lazuli, où brillait en or l’astre des nuits.
Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé dans son char, ils se tinrent attentifs à sa voix, rangés autour de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée, pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux cria du haut de son char à tous les Rakshasas: « En avant! sortez! » Soudain toute cette armée, portant massues, lances et tridents, s’élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à celui du grand Océan.
Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui s’avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie sinistre, dont l’eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.
Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge, l’astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque, ressemblait alors au tison ardent.
Le ciel brilla d’une couleur sanglante avant l’heure où s’annonce le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs, se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où Khara s’avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa clarté, et l’on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de son armée d’étoiles.
À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit en riant à tous les Rakshasas: « Je ne fais nul cas de ces pronostics horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j’ai un augure plus certain dans cette bravoure, dont ma force est la source! »
En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat, et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des Gandharvas, et les célestes chœurs des Apsaras.
Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les sinistres augures. Et l’aîné des Raghouides tint à l’autre ce langage:
« Héros, nous tenons sous la main une victoire et l’ennemi sa défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais, dans cette conjoncture, il est d’un homme sage, Lakshmana, d’aviser aux possibilités futures, comme s’il avait à craindre une infortune. Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne, environné d’arbres et d’un accès difficile. Reste là, bien muni d’armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l’horrible terreur des événements qui sont encore dans le futur n’ira pas y troubler tes yeux. »
À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d’un accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte avec Sîtâ: « Bien! » dit Râma, qui attacha alors solidement sa cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure aussi brillante que le feu, il resplendit à l’égal du soleil, qui vient à son lever de chasser les ténèbres.
De tous côtés, l’armée de ces mauvais Génies se montrait également pleine de bannières, de cottes maillées, d’épouvantables armes, et poussant de profondes clameurs.
Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute l’atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince avait l’air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard, aussi flamboyant que le feu à la fin d’un youga.
À l’aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent dans une profonde stupéfaction et s’arrêtent, quoique altérés de combat, immobiles comme une montagne.
À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée glacée par la stupeur, qu’il cria aussitôt à Doûshana et d’une voix pleine de véhémence: « Il n’y a pas encore de fleuve à traverser ici, et cependant voici que l’armée s’arrête comme entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle raison a déterminé ce mouvement. » Aussitôt Doûshana pousse rapidement son char hors de l’armée, et voit Râma devant lui, ses armes déjà levées. Il reconnaît que l’armée est retenue par la terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné de Râvana: « C’est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le front de bataille: toute l’armée des Rakshasas vient d’arrêter son pas à l’aspect du héros, de qui la vue inspire l’épouvante aux ennemis. »
À ces mots, Khara d’une bravoure impétueuse se précipite avec son char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur l’astre qui produit la lumière. Quand l’armée rakshasî vit Khara poussé au combat par l’aiguillon de la fureur, elle s’élança derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont l’orage entrechoque de grands amas.
Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber sur l’invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles, variés dans les formes.
Il en reçut toutes les flèches d’un air impassible, comme l’Océan reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels, Râma en fut aussi peu troublé qu’un grand mont n’est ému sous les coups nombreux de la foudre enflammée.
Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés d’or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d’une manière aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
Il était de ces flèches, qui partaient de l’arc sans être unies entre elles par aucun lien et qui s’enfonçaient dans le sol de la terre, après qu’elles avaient traversé les effroyables Rakshasas. Ailleurs, tranchées par les dards en forme de croissant, les têtes des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite convulsivement ses lèvres pliées.
En ce moment, réfugiés sous l’abri du monarque et de son frère Doûshana, ces débris s’entassèrent autour d’eux comme un troupeau d’éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la vigueur épouvantable, au cœur plein de courage: « Héros, que l’on ranime la valeur de mon armée! Que l’on tente un nouvel effort! Je vais précipiter au séjour d’Yama cet audacieux Râma, tout fils qu’il est du roi Daçaratha! »
Quand Doûshana eut aiguisé leur courage émoussé et rendu à l’armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi s’élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans crainte, parce qu’ils voyaient Doûshana près d’eux, fondirent eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles. Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir sans relâche à coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s’il jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et les bras et les têtes.
Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue de feuilles d’or et parée de bracelets d’or, mais toute semée de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d’un toucher écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur le vaillant Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s’élancer contre le puissant Indra.
Voyant Doûshana, enflammé de colère, s’avancer encore, impatient de lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui se précipitait sur lui dans le combat. L’épouvantable massue, échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses deux bras coupés, tel qu’un éléphant de l’Himâlaya, qui a perdu ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa massue, toutes les créatures d’applaudir au Kakoutsthide, en lui criant: « Bien! bien! »
Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le Niraya[22], le sang et la chair en avaient détrempé l’argile. Les uns, percés d’une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il était seul, il était à pied, et ce n’était qu’un homme.
Le Rakshasa nommé Triçiras, ou le Démon aux trois têtes, se jeta devant le roi de l’armée défaite, Khara, qui s’avançait le front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage: « Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t’en d’ici promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur belliqueuse et reste spectateur un instant. »
Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: « Qu’il en soit donc ainsi! » Ensuite le Démon plein d’allégresse, ayant reçu congé dans le combat avec ce mot: « Va! » élève bruyamment son arc et s’avance le front tourné en face de Râma.
Alors s’éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l’eau.
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