Capítulo 12 de 97
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« Roi puissant, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles: Sitâ à Râma, Ourmilà à Laskhmana. Ma fille Sitâ, noble prix de la force, n’a point reçu la vie dans le sein d’une femme: cette vierge à la taille charmante, elle, qu’on dirait la fille des Immortels, est née d’un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne comme épouse à Râma: il se l’est héroïquement acquise par sa force et sa vigueur.
« Aujourd’hui la lune parcourt les étoiles dites Maghàs; mais, dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les Phàlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour inaugurer ce mariage. »
Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec le pieux Vaçishtha: « Vos familles à tous les deux sont pareilles à la grande mer: on vante la race d’Ikshwakou; on vante au même degré celle de Djanaka. De l’une et l’autre part, vos enfants sont égaux en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c’est là mon sentiment.
« Il nous reste à dire quelque chose, écoute encore cela, roi des hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à toi. Nous savons qu’il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles il n’est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis donc avec eux ces deux sœurs, si notre demande ne t’est point désagréable. »
À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, le roi Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux éminents solitaires: « Vos Révérences nous ont démontré que les généalogies de nos deux familles sont égales: qu’il en soit comme vous le désirez! Ainsi, de ces jeunes vierges, filles de Kouçadhwadja, mon frère, je donne l’une à Bharata et l’autre à Çatroughna. Je sollicite même avec instance une prompte alliance, d’où naisse la joie de nos familles. »
Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: « Roi, goûte le bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les autres choses que prescrit l’usage. »
Apres cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha, cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa demeure, il offrit d’abord aux mânes de ses pères un magnifique sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les plus hautes largesses de vaches en l’honneur de ses quatre fils. Cet opulent souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun d’eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux, toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce descendant auguste de l’antique Raghou.
Dans l’instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent un jour d’hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler ainsi:
« Auguste monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite ordonner que l’on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos parents, nous sommes aujourd’hui sous ta volonté. Consacre donc le nœud conjugal d’une manière convenable aux rites de ta famille. »
À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le discours, fit une réponse d’une très-haute noblesse, au monarque des hommes: « Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui reçoit-on l’ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d’une maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées déjà au lieu où le sacrifice est préparé. — Je suis tout disposé: je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi: ne mets plus de retard au mariage, prince, qui es l’Indra des rois! Pourquoi balances-tu? »
Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des Vidéhains dit au vaillant rejeton de l’antique Raghou, à Râma, de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: « Commence par t’approcher de l’autel. Que cette fille de moi, Sitâ, soit ton épouse légitime! Prends sa main dans ta main, digne rameau du noble Raghou.
« Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d’Ourmilâ, que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites, auguste enfant de Raghou. »
Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le fils de Kêkéyî, Baratha, à prendre la main de Mândavî. Enfin, Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait près de son père: « À toi maintenant je présente la main de Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.
« Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance, héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité soit avec vous! »
À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir leur hymen. Ensuite, tous les couples, et l’un après l’autre, d’exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d’Ayodhyâ et tous les grands saints d’envoyer au ciel leurs hymnes pour demander aux Dieux un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs, où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des nues, où l’on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins Gandharvas chantèrent, les chœurs des Apsarâs dansèrent; et ce fut une chose vraiment admirable!
Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète, prit congé de ces deux puissants monarques et s’en alla vers la haute montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de sa ville.
Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes, des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En outre, Djanaka leur fit présent d’une armée complète en ses quatre corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d’or. Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le monarque de Mithilâ, d’une âme toute ravie de joie, leur donna dix mille livres complètes d’or grège ou travaillé; et, quand il eut ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante capitale.
De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ s’éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha. Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur, volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.
Un vent s’éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l’univers entier fut rempli d’une poussière telle que la cendre. L’âme de tous les guerriers en fut même troublée jusqu’au délire; seuls, Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n’en furent pas émus.
Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l’âme des guerriers se fut rassise, voilà qu’ils virent s’avancer là, portant ses cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir destructeur de tout; Râma lui-même, formidable en son aspect, que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d’une lumière pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur l’épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes d’Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu’un feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortège royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.
À l’aspect de l’être si redoutable arrivé près d’eux, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en conseil, de se dire l’un à l’autre: « Irrité par la mort de son père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a fait jadis plus d’une fois un terrible carnage de tous les kshatryas: qui peut dire si, dans sa colère, aujourd’hui, il n’exterminera point encore l’ordre vaillant des kshatryas? »
Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d’offrir au terrible fils de Brighou la corbeille hospitalière et de lui adresser en même temps ces paroles toutes conciliatrices: « Râma, sois ici le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont renfermées les huit choses de l’arghya: rejeton saint de Brighou, digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton cœur une nouvelle colère! »
Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le Daçarathide:
« Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée partout: j’ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi. À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d’une manière si prodigieuse, j’ai pris l’arc géant, que tu vois sur mon épaule, et je suis venu. C’est avec lui, Râma, que j’ai vaincu toute la terre; bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi ta force! Encoche ce trait et tire-le: … prends donc, avec cet arc céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t’accorde ensuite l’honneur d’un combat sans égal et dont tu pourras justement glorifier ta force. »
À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta ce discours au terrible anachorète: « J’ai entendu raconter quel épouvantable carnage fit un jour ton bras: j’excuse une action qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t’enorgueillis pas de cet exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Brighou, qu’aujourd’hui même la main d’un kshatrya possède encore une grande vigueur!
Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme, sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se mit à tirer l’arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles termes: « Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas contre toi, bien que j’en aie toute la puissance, cette flèche, qui ôte la vie! Mais je t’exclurai de cette voie céleste, que tu as conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de cette flèche, l’accès des mondes saints, des mondes incomparables. En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche, qui détruit l’orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans qu’elle portât coup. »
Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait au poing la plus excellente des armes.
Dès qu’il eut vu de son regard à la vision céleste que les Dieux étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation et sa faculté de s’absorber en Dieu, que Râma était né de l’essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui tint ce langage: « Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi à Kaçyapa: Je l’accepte, me dit-il, sous la condition que tu n’habiteras point dans mon domaine. Je consentis, et depuis lors, Kakoutsthide, je n’habite nulle part sur la terre: « Puissé-je ne manquer jamais à cette parole donnée! » Ce fut là ma pensée bien arrêtée. Ne veuille donc pas, noble enfant de Raghou, fermer pour moi le chemin par où le ciel roule d’un mouvement aussi rapide que la pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette flèche. Cet arc m’a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es l’être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité! »
À ces mots, Râma, le descendant illustre de l’antique Raghou, décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l’efficace du trait divin, n’eut plus de monde qu’il pût habiter. Ensuite, quand il eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le Djamadagnide s’en retourna dans son héritage.
Ayaudhyâ était pavoisée d’étendards flottants, résonnante de musique, dont toutes les espèces d’instruments jetaient les sons au milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit ainsi pompeusement sa rentrée dans la ville et dans son palais.
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