Capítulo 1 de 97
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RAMAYANA
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Il est une vaste contrée[1], grasse, souriante, abondante en richesses de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la Sarayoû et nommée Kauçala. Là, était une ville, célèbre dans tout l’univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait nom Ayaudhyâ.
Heureuse et belle cité, large de trois yaudjanas, elle étendait sur douze yaudjanas de longueur son enceinte resplendissante de constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d’eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir, l’environnaient; ses arsenaux étaient pleins d’armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes, où veillaient continuellement des archers.
Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait journellement à l’empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra gouverne son Amarâvatî, cité des Immortels.
Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude variée d’arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux et d’éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d’armes, de massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[2], elle était bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse mille troupes d’hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte; et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu’elle était comme la remise où stationnaient ici-bas leurs chars animés.
En cette ville d’Ayaudhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha, semblable aux quatorze dieux, très savant et dans les Védas et dans leur appendice, les six Angas, prince à la vue d’aigle, à la splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins, roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force, vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwakou dans les sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.
Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la justice était le but suprême, n’avait pas un fils qui dût continuer sa race, et son cœur était consumé de chagrin. Un jour qu’il pensait à son malheur, cette idée lui vint à l’esprit: « Qui m’empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils? »
Le monarque vint donc trouver Vaçishtha, il se prosterna devant son ritouidj, lui rendit l’hommage exigé par la bienséance et lui tint ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des fils: « Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière qu’il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin qu’un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes, n’y puisse jeter aucun empêchement. C’est à toi, en qui je possède un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels, c’est à toi de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d’un tel sacrifice. »
— « Oui! » répondit au roi le plus vertueux des régénérés.
« Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté. » Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des sacrifices:
« Que l’on bâtisse pour les rois des palais distingués par de nombreuses qualités! Que l’on bâtisse même par centaines pour les brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut construire aussi pour l’habitant des villes maintes demeures vastes, fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d’abondantes victuailles pour l’habitant des campagnes.
« Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d’elles.
« Passant de l’amour à la colère, n’appliquez l’injure à personne. Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés, aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux sommités dans les arts manuels. Agissez enfin d’une âme aimante et satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit bien fait et que rien ne soit omis! » Ensuite, les brahmes s’étant rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: « Nous ferons tout, comme il est dit, et rien ne sera oublié. »
Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre: « Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont dévoués à la justice. »
Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés, arrivèrent ces rois si nombreux, à qui Daçaratha avait envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l’âme très satisfaite, tint ce langage au monarque: « Tous les rois sont venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l’avais commandé. Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un esprit attentif. »
Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: « Que le sacrifice, doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs, soit célébré aujourd’hui même. »
Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte Écriture, commencent la première des cérémonies, l’accension du feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils firent toutes ces libations que la circonstance demandait.
Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée de l’adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.
Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des prières. Alors, engagé par son désir immense d’obtenir une lignée, Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier consumait sur l’autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres du cheval en morceaux, et d’offrir sur le feu à tous les habitants des cieux la part que le rituel assignait à chacun d’eux.
Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux un grand être, d’une splendeur admirable, et tout pareil au brasier allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe était verte, et ses cheveux rattachés en djatà[3]; les angles de ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix était le son du tambour ou le bruit d’un nuage orageux. Doué de tous les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime d’une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.
Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d’or, et tout rempli d’une liqueur céleste.
« Brahme, dit le spectre qui s’était manifesté d’une manière si étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître des créatures pour venir en ces lieux mêmes. — Reçois ce vase donné par moi et remets-le au roi Daçaratha: c’est pour lui que je dépose en tes mains ce divin breuvage. Qu’il donne à savourer ce philtre générateur à ses épouses fidèles! »
Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: « Donne toi-même au roi ce vase merveilleux. »
La resplendissante émanation du souverain maître des créatures dit au fils d’Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection: « Grand roi, j’ai du plaisir à te donner cette liqueur toute composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui es la joie de la maison d’Ikshwâkou! » Alors, inclinant sa tête, le monarque reçut la précieuse amphore, et dit: « Seigneur, que dois-je en faire? » — « Roi, je te donne en ce vase, répondit au monarque l’être émané du créateur même, je te donne en lui ce bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc, ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu’elles savourent ce nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses, des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace. »
Ensuite, quand elle eut donné au monarque le breuvage incomparable, cette apparition merveilleuse de s’évanouir aussitôt dans les airs; et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par les Dieux, fut ravi d’une joie suprême, comme un pauvre aux mains de qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynécée, et dit à Kâauçalyâ: « Reine, savoure cette boisson génératrice, dont l’efficacité doit opérer son bien en toi-même. »
Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion, le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar composé par les Dieux.
Suivant l’ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie, donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses conçurent des fruits beaux et resplendissants à l’égal du soleil ou du feu sacré.
De ces femmes naquirent quatre fils, d’une beauté céleste et d’une splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çatroughna et Bharata.
Kâauçalyâ mit au monde Râma, l’aîné par sa naissance, le premier par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l’égal de Vishnou par son courage.
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