Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 72 of 97

· 22

Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: « Partant d’ici, héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c’est ce que nous avons déjà vu dans l’avenir depuis longtemps. Hâte-toi d’aller en ce jour même, pour l’anéantissement des Rakshasas, le salut de toutes les créatures et l’inauguration de toi-même sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince à l’éminente fortune, l’affaire des habitants du ciel, des Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.

« Immole Râvana, comme on tue l’homme d’un naturel pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s’enivrer de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d’un jeune frère que l’on aime ou dans la compagnie des Dieux.

« Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes. »

Après qu’il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses réflexions. L’auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées: « Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta pénitence et de tes bonnes œuvres! Nous voyons toutes ces choses dans l’avenir, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.

« Lève-toi donc et rends-toi vers l’immortel seigneur des villes, l’immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c’est le trésor des vertus; c’est la voie suprême où circule ce qui se meut; c’est la racine de l’univers entier. »

À ces mots prononcés là par l’Immortel au cou bleu, le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et l’auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d’un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s’en alla chercher la présence du héros à la grande force.

Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d’un mont et paraissait flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon planait au sein de l’air, semblable à une montagne de nuages ou tel que la Mort vêtue d’un corps humain. Munis eux-mêmes d’armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force épouvantable reluisaient par l’éclat des parures.

Dès que le vigoureux monarque des singes, l’invincible Sougrîva, l’eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence: « Ce Rakshasa couvert d’armes et d’une cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans doute pour nous tuer. »

À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: « Donne-nous promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu’ils tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang! »

Tandis qu’ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s’y tint, planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le monarque et sur les singes, leur dit en criant d’une voix forte: « Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c’est le souverain des Rakshasas. C’est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu’il eut tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom. Je tentai d’ouvrir ses yeux par différents et sages discours: « Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que Sîtâ soit rendue à Râma! » Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut mourir se refuse au médicament.

« Accablé d’invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens, abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection de Râma. Je n’ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d’une autre opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m’obtenir la faveur du prince fils de Raghou!

« Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les créatures, que je suis venu solliciter sa protection. »

Sougrîva s’en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: « Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana, comme on l’appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection. C’est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu’on s’assure de lui; c’est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l’heure où tu seras sans défiance pour te frapper: homme sans péché, méfie-toi! c’est un ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s’est jeté dans nos mains. »

Alors que Râma eut appris l’arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l’attention sur le temps présent et la vigilance pour le temps à venir: « Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l’examen que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont environnés de piéges. »

Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une flèche.

Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec soumission: « Il n’est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c’est donc par amitié, c’est qu’il te plaît d’honorer nos personnes. Que tes conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, s’il est nécessaire, à deux et plusieurs fois. »

À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles sur les précautions qu’il fallait observer à l’égard de Vibhîshana: « Il convient d’examiner à fond cet étranger, qui vient de chez l’ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce qu’ils sont; cachés dans les trous, ils épient l’instant de vous attaquer: un malheur ici serait pour eux un bonheur! »

Le singe Çarabha réfléchit; puis il dit ces mots: « Qu’on expédie promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu’un émissaire observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur l’examen fait, que l’on tienne à son égard la conduite exigée par la juste raison. »

Djâmbavat, quadrumane savant, après qu’il eut considéré la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche et dignes même d’éloge: « Sorti de chez le monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d’un naturel méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l’appelle aucune raison, ni de temps, ni de lieu; il faut donc l’observer sans rien négliger. »

Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens: « Que maintenant, sur l’ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes, alors, s’il est perfide ou non, tu prendras une résolution, devant laquelle aura marché l’intelligence. »

Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:

(Vrihaspati même parlant n’eût pas été capable de surpasser, quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole: )

« Ce n’est pas l’amour, ni l’envie d’un présent, ni l’orgueil, ni une ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter mon discours.

« Tes conseillers ont parlé d’envoyer, soit un espion, soit un émissaire: il n’existe pas de motif à cette mesure, puisqu’il n’en peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître Vibhîshana tout d’un coup, et c’est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc, il n’y a pas lieu d’envoyer un espion.

« On dit encore: « Ce Vibhîshana vient ici, où ne l’appelle aucune raison, ni du temps, ni du lieu! » J’ai pour cette objection quelques mots à répondre: « Il en est ici du temps et du lieu ce qu’il en est des vertus ou des vices dans chaque homme: ce sont les unes ou les autres qui font l’à-propos ou l’inopportun. Ce qui est accompagné du moyen porte bientôt ses fruits.

« Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder aussi le trône de son frère et voit déjà, son âme le présageant, que les choses auront ici la même fin: voilà sans doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux, et les motifs qui amènent Vibhîshana vers toi. »

Après qu’il eut écouté le fils du Vent, l’invincible Râma lui répondit en ces termes: « J’ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais l’homme qui vient à moi sous les couleurs de l’amitié! S’il est en lui de la perfidie, le blâme des gens de bien n'en sera-t-il pas le châtiment?

« Ne voyant donc en lui qu’un magnanime, entré dans une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos soupçons.

« Ce nocturne Génie, qu’il soit bon ou méchant, est-il capable, singes, de me nuire en la moindre chose?

« On raconte que jadis une colombe accueillit avec politesse un vautour, son ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile, donna l’hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, il est vrai, mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!

Use the ← → keys to move between chapters.

· 22 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library