Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 73 of 97

· 23

« Je promets d’assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand je prononçai mes vœux, et d’épargner dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: « Je me rends à toi! »

« Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana? »

Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s’approcha de Vibhîshana, l’étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.

Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever, l’embrassa et lui dit cette douce parole: « Ta grandeur est mon amie? » À ce langage poli, Vibhîshana répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir et sur l’expression desquels se levait l’expression de ses qualités: « Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé par lui. J’ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les créatures. C’est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses et l’empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de Lankâ. »

Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race d’un saint[11] n’ajouta point un seul mot et contempla silencieusement le magnanime Râma.

À ces mots, Râma le héros d’embrasser Vibhîshana: « Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d’eau à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l’instant même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a gagné ma faveur. » Il dit, et, sur l’ordre que lui donnait son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au pieux Démon, tous les singes à l’instant d’applaudir avec de grandes clameurs: « Bien! bien! » s’écrièrent-ils.

Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: « Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves. »

À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: « Un monarque, issu de Sagara, n’a-t-il pas droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, pour ainsi dire, sans mesure, fut celle de Sagara? C’est donc un devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons offices d’une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara, vous l’avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra certainement, je le répète, les bons offices d’une parente. » Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement fait pour le devoir.

Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: « J’approuve, Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s’il te plaît également. »

À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent, d’un commun accord, en ces termes, d’une résolution bien arrêtée: « Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ, s’ils n’avaient d’abord jeté un pont sur cette mer, séjour épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d’un pont! »

Trois nuits alors s’écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour ce héros d’une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l’honneur qu’elle méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.

Alors, s’irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère: « Vois donc, Lakshmana, l’insolence de cette ignoble mer! Je l’honore, et pourtant elle ne veut pas m’accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience, la douceur, l’attention à ne dire que des choses aimables, sont des qualités dont les fruits n’ont jamais de saveur pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que l’homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais que le bâton levé.

« Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des serpents! Je vais à l’instant même bouleverser dans ma colère cette mer qu’on ne peut émouvoir! »

Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.

Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu’Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler tous les poissons de l’Océan.

Au même instant s’élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves, portant jusqu’aux nues les requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin des eaux s’agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur le monde.

Ouvrant donc près du noble Râma ses vastes flots, la mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec des parures faites d’or, la mer, accompagnée de ses ministres, s’approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux. Le saluant d’abord avec son nom, elle dit: « Râma! » ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce langage:

« La terre, le vent, l’air, l’eau et la lumière, qui est la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle qui leur fut assignée. Impérissable, j’ai reçu pour ma qualité la profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te répète là ce qui me fut dit à l’origine des choses. Un de tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis en ces lieux mon auteur, et c’est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu’on élève un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t’y donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L’origine de cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans le monde; et c’est à toi surtout qu’il sied, Râma, de me laisser à jamais ce monument de toi.

« Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c’est le fils de Viçvakarma, qui l’a doué de ses dons; Nala, qui trouve son plus grand plaisir à procurer ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit préposé à la construction du môle et qu’il fasse, ô le meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu l’importance de l’affaire qui amène ici ta majesté; j’empêcherai les monstres marins de rôder au milieu de ces travaux, et Mâroute lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à ton ordre comme à celui de Nala. »

Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: « Je mettrai en œuvre cette capacité, insigne faveur de mon père, et j’élèverai une vaste chaussée dans l’habitation des monstres marins: la reine des eaux a dit la vérité. »

La mer, aussitôt qu’elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de Râma et rentra dans son domaine.

À l’ordre de Sougrîva, les singes de s’élancer pleins d’empressement vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d’açvakarnas, de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d’autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la mer. Les uns, d’une force immense, arrachaient à l’envi des crêtes de montagnes ou des roches luisantes d’or, et venaient déposer leur faix dans la main de Nala.

Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec des monts aussi gros qu’une ville et des arbres encore tout parés de fleurs.

Le chemin s’en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.

Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de roseaux.

Les autres, par centaines de mille, chargeant d’un seul coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement et renversaient même dans l’Océan, roi des fleuves, les arbres nés sur le rivage. C’était alors partout dans ce grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes rompues.

Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit rouler dans les flots salés comme une nuée d’où jaillissent des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d’un pied hâté une grande cime, qu’ils venaient d’arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.

Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, impuissants à courir ou voler, restaient nichés ou tapis dans les cimes des montagnes.

Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors d’accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent ainsi d’une voix douce: « Quel créateur, sans excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?

« Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle est, cette admirable jetée: et tant que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[12]! »

Use the ← → keys to move between chapters.

· 23 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library