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The ConsciousLibrary

Chapter 71 of 97

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« Quel homme judicieux, s’il prend sa conviction dans la raison, oserait dans les conseils d’un roi donner une fausse couleur à l’attentat commis sur l’épouse d’autrui, et dire: C’est le devoir. Les actions que l’on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma s’écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?

« Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s’il vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel homme, sire, n’eût-il aucune vertu, fût-il d’un rang vulgaire, se présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et n’obtiendrait pas d’elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté. »

À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres, à qui le caractère du monarque était bien connu, sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant cette fureur violente de l’irascible souverain.

Ensuite, après qu’il a frotté vivement de colère une main dans la paume de l’autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées par un amer dépit: « Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le sceau d’une pensée funeste pour moi: c’est un langage paré de qualités favorables à mes ennemis et qui n’est coupé nullement sur ma taille. Tu n’as point observé ici les égards que les hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.

« En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que tout ce qu’il y a de sottise, de pauvreté, d’idiotisme, d’aveuglement et d’inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. Oui! c’est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable d’héroïsme?

« Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe d’égarer à bien conduire, puisqu’il a reçu des cieux le sage Vibhîshana, de qui l’esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que n’allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander grâce à l’ennemi!

« Voilà ce qui est toujours à l’heure du combat la nature éternelle des gens peureux, étroits de cœur, à l’âme basse, tels enfin que toi-même!

« Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et telle que la tienne!

« Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce! … Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu’ils ne soient disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer notre haine à l’égard de notre ennemi surtout: c’est un devoir à vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers l’homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c’est unir le poison avec le sang, d’où résulte que le mélange ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.

« Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé dévore l’herbe sèche.

« Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l’instant par vos grandeurs, si bien douées pour la guerre, à l’exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même. »

Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des Rakshasas: « Rejeter les discours les plus vertueux pour s’engager dans une mauvaise route, c’est, disent les sages, un signe avant-coureur de la ruine.

« Il n’est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s’ils retiennent dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes basses d’atteindre le devoir, ce but où visent les gens de bien et qu’on doit se proposer ici-bas et dans l’autre monde! Comme l’amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l’âme; ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l’auteur de tout ce qui arrive, c’est que l’homme en général a très-peu de bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.

« Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d’acquisition facile, qui n’en soit le résultat? Si l’on veut observer d’un regard intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en est la source.

« Là où le guide est vertueux et ceux qui l’accompagnent doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse l’amour, l’utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent aveuglément ses pas. Les choses étant ce qu’elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce qui mérite d’être appelé un conseil, c’est une assemblée où l’on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu’un mauvais emploi du nom.

« J’abandonne un roi, esclave de l’amour et qui oublie son devoir dans ses conseils: je me retire à l’instant vers ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m’a toujours dit que c’est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; un prince qui n’abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; un roi qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers, et je m’en vais, conseillé par le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi parti, arrêtez, s’il est ici un conseiller qui sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution qu’inspire l’intelligence d’une saine politique. »

Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des Rakshasas, plein de fureur, s’élança tout à coup de son siège, le cimeterre à la main, tel qu’un nuage sombre, tonnant, d’où jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siège où il se tenait assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le fragment d’une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit les créatures à l’aspect de la pleine lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu’il tenait à la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés dans ses rivages.

Les grands demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son bien lui prescrivait d’observer. Doué de mansuétude et brillant d’une grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:

« Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées de l’amour ou de la colère. Ce coup de pied n’est donc pas un bien grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui, en dépit de leur auguste naissance, ont asservi leurs âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé les opinions de cet homme, et c’est un malheur, où je vois le grand signe d’une catastrophe universelle.

« Une flèche ne peut tuer qu’une seule vie sur le champ de bataille. Mais la pensée d’un roi à l’esprit aveuglé fait périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu d’âme.

« Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m’en vais de ce pas avec colère, tel que les eaux d’un fleuve coulent vers l’Océan. À cette heure, où j’ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire autrement que de t’abandonner comme un éléphant qui est enfoncé dans la boue? »

Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes pleins d’amertume: « On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais non avec l’homme, qui manque à ses promesses et qui sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le caractère des parents: les infortunes des parents font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et méprisent dans leur parent un chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.

« Félons, cœurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns des autres, les parents sont pour nous des ennemis terribles; et c’est d’eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les, Vibhîshana!

« Notre danger n’est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.

« Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde! … Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis! »

Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces termes, debout au milieu des ministres: « Il est donc vrai, Démon des nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort n’acceptent jamais les paroles d’un ami, qu’inspire le dévouement à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m’avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l’instant même. Loin de moi, honte de ta race! » Après qu’il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.

Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais de ce roi divin l’auguste souverain des mondes, le chef de tout, Çiva, la vertu en personne.

Environné de troupes nombreuses d’immortels serviteurs, le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux richesses dans sa brillante demeure.

Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur ces entrefaites, l’époux d’Oumâ, voyant le prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître des richesses: « Voici que Vibhîshana vient se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment, parce qu’il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance s’en aille promptement aujourd’hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l’immolateur des ennemis et le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des Rakshasas. »

Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l’auguste rejeton de Viçravas: « Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin fortuné des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C’est là que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d’ici vers lui, vaillant meurtrier des ennemis. »

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· 21 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library