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The ConsciousLibrary

Chapter 70 of 97

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« Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que m’inspire l’absence de la Mithilienne, et me revêtirai-je de la joie comme d’un autre habit blanc? Cette femme d’une nature infiniment délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la situation où elle est tombée par l’adversité de sa fortune. Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener ma Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues furieuses du chagrin? »

Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.

Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage dont la plus haute vérité formait la substance: « Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.

« C’est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup sûr dans l’avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l’on goûte en violant son devoir ne manque jamais d’apporter à l’homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.

« Ce qu’a fait ton frère, Démon sans péché, est une action justement blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j’avais mangé une nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce héros, si ferme dans le vœu de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!

« Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l’esprit infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais aujourd’hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève comme un astre doux sur le ciel de l’avenir. Car moi, je n’ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé, ce cœur qui a secoué le frein, cette âme qui a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya: « Renvoie libre Sîtâ! » car c’est dans cette parole qu’est notre salut.

« Tel qu’un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c’est par toi seul et par ta vie sage qu’on est maître de ce peuple enfoncé dans le vice. »

À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses mains pour l’andjali, prit congé d’elle et s’en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, où nageait son frère, eussent allumé sa jalousie.

Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s’il était Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: « Hanoûmat est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon gynæcée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable ici pour nous: qu’est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien délibérer au sujet de Râma. »

À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l’Indra des Rakshasas: « Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait d’un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à cœur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine de pattiças, d’épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?

« Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit ton fils, va broyer ton ennemi! »

Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages et général d’une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: « Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c’est grâce à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur de bois n’eût point échappé vivant de nos mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et ses forêts, jusqu’à la mer, ses limites. »

Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: « À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva, Lakshmana et surtout l’invincible Râma sont encore debout? Aujourd’hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute l’armée des singes et j’écrase les ennemis sous les coups de cette massue! »

Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante colère: « On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C’est une chose épouvantable qu’on ait détruit, — et surtout un vil singe, — le gynæcée de l’Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! Je pars et je reviens dans cette heure même, couvert du sang des quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible offense que l’on fit à mon seigneur! »

Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec sa langue, qu’il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c’est ainsi qu’il était nommé) jette ces mots dans sa colère: « Que tous les Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes! »

Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse au monarque ce langage: « Une marche conduite avec circonspection et suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces de ces quadrumanes: d’ailleurs, il ne faut jamais se hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse de ce magnanime!

« Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l’être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.

« Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à son époux! le salut de ta famille l’exige, il n’y a là nul doute.

« Il n’est pas bon pour toi de s’aventurer dans une guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l’immense vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynæcée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!

« Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide! »

À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même avait inspiré la substance, l’intelligent Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de justesse: « On appelle sage l’homme qui, d’abord, ayant bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne commence une affaire qu’après cet examen.

« Vous n’avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l’inattention ou la vigilance portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n’est aucune chose humaine dont il ne faille s’occuper ici.

« Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n’y songez pas! Les esprits sensés n’observent que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement: ils savent que le sort est le maître de tout et les atteint comme il veut!

« En effet, comment eût-il été possible qu’un être, qui n’est pas autre chose qu’un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l’eût permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!

« Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n’en ressens pas d’ivresse: n’est-ce pas vous donner ici une preuve assez grande que je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une offense que j’aurai faite à quelque saint anachorète: c’est une opinion que j’ai déjà conçue moi-même. Mais comment un homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les timides hôtes des forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou, habitant, par vœu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de femme? »

Râvana dit, et Prahasta, expert en fait d’héroïsme et de guerre, ses propres sciences, Prahasta d’abord se mit à lui tenir ce langage: « Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! Un espion, qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la demande d’un homme qui agit d’une telle manière, et, dans l’égarement de son intelligence, s’associe avec un être avide de combats?

« Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, qu’attendent depuis si longtemps nos guerriers, toujours affamés de combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!

« Les guerriers, de qui la plus belle parure est le courage, désirent les porter au milieu des combats!

« La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur sang, comme d’un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même avec la bouche, entr’ouverte à son dernier soupir, de ces guerriers aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd’hui même à tous nos combattants! »

Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes: « Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait en prévision de l’avenir et surtout d’une importance considérable. En effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement agréable et s’attachant à tout ce que l’affaire a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance que m’inspirent tes grandes qualités, dire une chose que j’ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent l’amour, la richesse et le devoir; mais c’est toujours avec l’œil du devoir qu’il faut examiner ici-bas la richesse et l’amour. Car l’homme qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et dans l’amour que le plaisir de l’amour, n’est pas un homme sage dans ses pensées.

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· 20 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library