Chapter 23 of 63
Texte entier · 23
La Dans. – Eh bien, expliquez selon ce que vous savez.
M. Z… – Avant tout, dites-moi si vous reconnaissez l’existence et la puissance du mal dans le monde?
LA DAME. – Force m’est bien de le reconnaître, même si je ne le voulais pas. Comme preuve, la mort à elle seule suffirait: voilà un mal que personne n’évite. Je crois que « la mort est le dernier ennemi à détruire ». Tant que cet ennemi n’est pas détruit, nul doute que le mal ne soit puissant, et même plus puissant que le bien.
M. Z… (au Général). – Et vous, quelle est votre opinion?
LE GÉNÉRAL. – J’ai regardé en face les balles et les boulets. Je ne clignerai donc pas les yeux devant les questions les plus subtiles. Assurément le mal existe, d’une manière réelle, comme aussi le bien. Dieu existe; le mal existe, du moins tant que Dieu le tolère.
L’HOMME POLITIQUE. – Provisoirement, moi, je ne réponds rien. Mon opinion n’atteint pas à la racine des choses. Ce que je comprends là-dessus, je l’ai expliqué hier de mon mieux. Mais je suis toujours disposé à faire connaissance avec d’autres opinions. Je comprends parfaitement la manière de penser du Prince; c’est-à-dire, je comprends qu’il n’y a là absolument rien qui ressemble à une véritable idée, mais seulement la marque d’une simple prétention, qui n’a ni rime ni raison[65]. Mais l’opinion religieuse positive a, naturellement, plus de consistance et m’intéresse davantage. Seulement, jusqu’ici je ne la connais que sous sa forme administrative, laquelle ne me satisfait pas. Je suis donc très désireux d’entendre, à ce sujet, non pas l’éloquence onctueuse, mais la parole humaine, naturelle.
M. Z… – Parmi toutes les étoiles qui se lèvent sur l’horizon de l’homme appliqué à lire nos livres saints, aucune, selon moi, n’est plus éclatante ni plus impressionnante que celle qui brille dans la parole évangélique: « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, je vous le dis, – mais la division. » Il est venu apporter sur la terre la vérité; et celle-ci, comme le bien, divise d’abord.
LA DAME. – Je réclame une explication. Pourquoi le Christ s’appelle-t-il prince de la paix[66] et pourquoi a-t-il dit que les pacificateurs sont appelés enfants de Dieu?
M. Z… – Et vous êtes assez bonne pour désirer me voir obtenir cette haute dignité en réalisant l’accord de textes qui se contredisent?
LA DAME. – Précisément.
M. Z… – Veuillez donc remarquer que pour arriver à cet accord il n’y a qu’un moyen, c’est de faire la division entre la véritable et bonne paix et la paix mauvaise ou menteuse. Cette séparation est directement signalée par Celui qui a apporté la paix véritable et la bonne inimitié: « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix: je vous donne, mais non pas ainsi que donne le monde. » Il y a donc la bonne paix, la paix chrétienne, ayant pour principe cette division que le Christ est venu apporter sur la terre, c’est-à-dire la séparation entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge; et il y a la paix du monde, la paix mauvaise ayant pour principe le mélange ou l’union extérieure de ce qui, intérieurement, est en guerre avec soi-même.
LA DAME. – Et comment distinguez-vous la bonne paix de la mauvaise?
M. Z… – À peu près comme faisait le Général avant-hier, lorsque, en plaisantant, il constatait qu’il y a une bonne paix, par exemple, celle de Nishtadt ou celle de Kutchuk–Kainardji. Sous cette plaisanterie se trouve un sens plus étendu et plus important Dans la lutte spirituelle, comme dans la lutte politique, la seule bonne paix est celle qui se conclut seulement lorsque le but de la guerre est atteint.
LA DAME. – En fin de compte, d’où provient la guerre entre le bien et le mal? Ont-ils donc essentiellement besoin de combattre l’un contre l’autre? Est-il possible qu’il y ait réellement entre eux collision, corps à corps[67]. Dans la guerre ordinaire, quand un des deux partis commence à se renforcer, et que l’autre cherche des appuis, le conflit doit se résoudre par de vraies batailles, avec des canons et des baïonnettes. Mais la lutte du bien et du mal se passe autrement; et quand le bon parti gagne de la force, aussitôt le mauvais s’affaiblit. Entre eux, l’antagonisme ne va jamais jusqu’à une bataille réelle; et tout cela ne se dit qu’au figuré. La seule chose dont il y ait lieu de se soucier, c’est que, dans le sein de l’humanité, la somme de bien soit plus grande; alors les ressources du mal diminueront d’elles-mêmes, en proportion.
M. Z… – Donc, selon vous, il suffirait que les gens qui sont bons deviennent encore meilleurs pour que les mauvais perdent leur méchanceté, en attendant finalement de devenir bons eux aussi?
LA DAME. – Il me semble qu’en effet c’est cela.
M. Z… – Avez-vous eu quelquefois l’occasion de voir la bonté d’un homme bon rendre bon un homme mauvais ou, simplement, le rendre moins mauvais?
LA DAME. – Non, à dire vrai, je n’ai pas eu cette occasion, et je n’ai pas non plus entendu raconter que d’autres personnes l’aient eue… Mais, attendez… Ce que vous venez de dire approche, il me semble, de ce dont vous parliez avant-hier avec le Prince: que le Christ lui-même ne put, malgré toute Sa bonté, rien faire de bon de l’âme de Judas Iskariote ou du mauvais larron. Là-dessus, la réponse appartient au Prince. Souvenez-vous-en quand il arrivera.
M. Z… Comme je ne le prends pas pour l’Antéchrist, je ne suis pas assuré de son arrivée, et encore moins des ressources de son esprit théologique. Alors, afin que notre entretien ne s’alourdisse pas d’une question non résolue, je présente la réponse que devrait faire le Prince, d’après son point de vue. Pourquoi le Christ n’a-t-Il pas régénéré par sa bonté les âmes mauvaises de Judas et Cie? – Simplement parce que l’époque était trop enténébrée et parce que trop peu d’âmes se tenaient à la hauteur du progrès moral où se fait sentir la force intime de la vérité. Judas et Cie étaient encore trop peu « développés ». Mais le Christ lui-même a dit à Ses disciples: « Les œuvres que J’accomplis, vous les accomplirez aussi, et même de plus grandes. » C’est-à-dire ceci: au degré supérieur de développement moral dans l’humanité, degré atteint aujourd’hui, les vrais disciples du Christ peuvent, par la puissance de leur mansuétude et de la non-résistance au mal, accomplir des prodiges moraux plus grands que ceux qui étaient possibles il y a dix-huit siècles…
LE GÉNÉRAL. – Permettez! permettez! S’ils sont capables de les accomplir, pourquoi ne le font-ils pas? Ou bien, avez-vous vu ces nouveaux prodiges? Voyez notre Prince: maintenant, « après dix-huit siècles pendant lesquels s’est poursuivi le progrès moral de la conscience chrétienne, il est absolument incapable de dissiper les ténèbres de mon âme. Le cannibale que j’étais avant de l’avoir rencontré, je le suis encore de même qu’autrefois. Après Dieu et après la Russie, ce que j’aime le plus dans ce monde, c’est l’œuvre militaire en général, et l’artillerie en particulier. Et, cependant, des partisans de la non-résistance, j’en ai rencontré beaucoup d’autres que notre Prince et mieux équilibrés que lui.
M. Z… – Maintenant, pourquoi en resterions-nous à une question personnelle? Qu’est-ce que vous désirez de moi? Je vous ai offert, en faveur de notre contradicteur absent, un texte évangélique qu’il avait oublié, mais ensuite,
– Est-ce raisonnable ou non – Je ne suis pas responsable du songe d’autrui.
LA DAME. – Eh bien! je prendrai la défense du Prince. S’il avait voulu faire preuve de sagesse, il aurait ainsi répondu au Général: – Ceux de mon opinion avec lesquels vous vous êtes rencontré, et moi-même, nous nous considérons comme les vrais disciples du Christ, seulement à cause de la tendance de nos pensées et de notre conduite, et non point parce due nous nous attribuons une grande force. Mais, certainement, il y a quelque part, ou il y aura bientôt, des chrétiens plus parfaits que nous. Ceux-là sauraient percer votre muraille de ténèbres.
M. Z… – Pratiquement, cette réponse serait commode, puisqu’elle ferait appel à une juridiction inconnue. Mais, en somme, cela n’est pas sérieux. Supposons qu’ils disent, comme ils doivent dire: – Nous ne pouvons rien faire qui soit supérieur, ni égal, ni même inférieur à ce que le Christ a fait. – En bonne logique, que resterait-il à conclure d’un tel aveu?
LE GÉNÉRAL. – Seulement ceci, je pense: que les paroles du Christ: « vous ferez ce que J’ai fait, et plus encore » s’adressaient non pas à ces messieurs, mais à quelque autre personne qui ne leur ressemblait pas du tout.
LA DAME. – Mais on peut s’imaginer un homme appliquant jusqu’au bout le précepte du Christ sur l’amour des ennemis et sur le pardon des offenses. Alors, il recevrait du Christ la puissance de transformer par sa douceur les âmes mauvaises et de les rendre bonnes.
M. Z… – L’expérience a été faite, il n’y a pas si longtemps. Elle n’a pas réussi; et même elle a tourné au rebours de ce que vous supposez. Il y avait un homme qui ne connaissait pas de limites à sa mansuétude et qui non seulement pardonnait toutes les offenses, mais répondait à chaque nouvelle scélératesse par de nouveaux et plus grands bienfaits. Qu’est-ce qui en résulta? Parvint-il à ébranler l’âme de son ennemi et à le régénérer moralement? Hélas! Il ne fit qu’endurcir le scélérat, dans les mains duquel il périt d’une manière lamentable.
LA DAME. – De quoi donc parlez-vous? De quel homme s’agit-il? Où et quand a-t-il vécu?
M. Z… – À Pétersbourg; et il n’y a pas très longtemps. Je pensais que vous le connaissiez. C’était le chambellan Delarue.
LA DAME. – Jamais je n’ai entendu parler de lui et je crois pouvoir me flatter de connaître tout Pétersbourg sur le bout du doigt.
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