Chapter 22 of 63
Texte entier · 22
LA DAME. – D’où vous vient donc une hâte si soudaine? Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus de ces affures importantes? Je n’y crois pas. Avouez donc que c’est l’Antéchrist qui vous fait partir tout à coup.
LE PRINCE. – Hier, j’ai entendu dire tant de choses au sujet de la prééminence de la politesse que, sous cette impression, par égard pour la politesse, j’avais résolu de sacrifier la vérité. Maintenant, je m’aperçois que j’ai eu le plus grand tort. Je parlerai donc avec franchise. Réellement, j’ai beaucoup d’affaires sérieuses; mais, si je quitte la conversation, c’est surtout parce que je considère que je n’ai pas le droit de perdre mon temps à discuter sur des choses qui ne méritent d’intéresser personne, excepté, peut-être, des espèces de Papous.
L’HOMME POLITIQUE. – Voilà sans doute une jolie façon de réparer votre grave excès de politesse.
LA DAME. – Pourquoi vous irriter? Si nous sommes des imbéciles, pardonnez-nous. Quant à moi, vraiment, je ne me fâche pas de ce que vous me traitez de Papou. Les Papous peuvent avoir quelques idées justes. Dieu enseigne les enfants. Mais, puisque vous ne pouvez supporter d’entendre parler de l’Antéchrist, je vous propose un arrangement. Votre villa est à deux pas d’ici. Allez-y travailler, et revenez pour la fin de l’entretien, – après l’Antéchrist.
LE PRINCE. – Bien. Je reviendrai.
(Après que le Prince s’est éloigné, LE GÉNÉRAL, riant, fait cette remarque): Le chat sait quelle viande il a mangée.
LA DAME. – Comment? Pensez-vous que notre Prince soit – l’Antéchrist?
LE GÉNÉRAL. – C’est-à-dire, pas en personne; non, pas en personne. Il n’est pas de taille. Mais, tout de même, il penche de ce côté. Comme il est dit encore dans l’évangile de saint Jean: « Vous avez entendu dire, enfants, que l’Antéchrist viendra; mais maintenant les antéchrists sont nombreux. » Alors, parmi tous ceux-ci…
LA DAME. – On peut inopinément être englobé dans ce grand nombre. Le Prince ne sera pas jugé avec sévérité par Dieu; car on lui a fait perdre le bon sens. Il sait qu’il n’est pas de ceux qui inventent la poudre. Il porte l’uniforme qui a la vogue, avec la fierté qu’on a, quand, de la ligne, on passe dans la garde. Pour un grand général, la chose n’a aucune importance, mais elle flatte un petit officier.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est de la bonne psychologie. Cependant, je ne comprends pas pourquoi il s’est irrité à propos de l’Antéchrist. Ainsi, par exemple, je ne crois pas à la mystique; mais elle ne m’irrite pas, et plutôt elle m’intéresse, au point de vue de l’ensemble de l’humanité. Je sais que beaucoup de gens prennent la mystique au sérieux; j’en conclus qu’elle exprime un caractère de la nature humaine, caractère qui chez moi est plus ou moins atrophié, mais qui continue de m’offrir un intérêt objectif. Ainsi, par exemple, je suis absolument nul en peinture; je ne sais rien dessiner, pas même tracer une ligne droite; avec les peintres, je ne discute pas ce qui est bien peint ou ce qui est mauvais. Mais les questions de peinture m’intéressent au point de vue de l’éducation et de l’esthétique générales.
LA DAME. – On ne doit pas s’irriter d’un sujet si inoffensif; et, cependant, vous-même vous haïssez la religion. Tout à l’heure, vous avez dirigé contre elle une injure en latin.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est vite parler d’injure. Comme mon poète favori, Lucrèce, je reproche à la religion ses autels ensanglantés et les gémissements des victimes humaines. Un écho de cette cruauté me parvient sourdement à travers les intolérantes déclarations de l’interlocuteur qui vient de refuser la discussion. Mais, en elles-mêmes, les idées religieuses m’intéressent beaucoup, principalement cette idée de l’"Antéchrist". Par malheur, il se trouve que je viens d’achever un livre de Renan; et, là, toute la question est envisagée au point de vue de la science historique et tout aboutit à Néron. C’est peu de chose. Bien avant le temps de Néron, l’idée de l’antéchrist existait chez les Hébreux – au sujet du roi Antiochus Épiphane, et elle s’est conservée jusqu’à notre époque, par exemple, chez nos rascolniks. C’est, en quelque sorte, une idée générale.
LE GÉNÉRAL. – C’est très bien à Votre Excellence de méditer sur de tels sujets pendant vos moments de loisir. Notre pauvre Prince, lui, est tellement enfoncé dans les affaires de la propagande évangélique qu’il ne peut même plus réfléchir sur le Christ ou sur l’Antéchrist. Même, pour jouer au vint, il ne dispose que de trois heures par jour. C’est un homme sincère; on doit lui rendre justice.
LA DAME. – Vous êtes trop sévères pour lui. Assurément ces gens-là ont tous quelque fêlure, mais, en revanche, ils sont malheureux. Ils n’ont pas de gaieté, ni de contentement, ni de mansuétude. Cependant, l’Évangile dit bien quelque part que le christianisme est la joie dans le Saint-Esprit.
LE GÉNÉRAL. – La situation est en effet difficile: ne pas avoir l’esprit du Christ et se donner pour les vrais chrétiens.
M. Z… – Pour des chrétiens supérieurs, et sans posséder ce qui, précisément, constitue surtout la supériorité du christianisme.
LE GÉNÉRAL. – Selon moi, ce fâcheux état d’esprit est juste l’état d’esprit antichrétien, lequel, chez les plus intelligents ou les plus perspicaces, est accablé par la conviction que, à la fin des fins, le chemin détourné n’aboutit pas.
M. Z… – En tout cas, certainement, l’idée d’Antéchrist qui, d’après la Bible – l’ancien Testament et le nouveau – indique par elle-même le dernier acte de la tragédie historique, ne sera pas la simple incrédulité, ou la négation du christianisme, on le matérialisme, ou autre chose d’analogue. Elle sera l’imposture religieuse. Alors, le nom du Christ sera exploité par toutes les puissances humaines qui, en fait et en principe, sont étrangères et directement hostiles au Christ et à son Esprit.
LE GÉNÉRAL. – Assurément, le diable ne serait plus le diable s’il jouait à découvert.
L’HOMME POLITIQUE. – Je l’avoue, je crains que tous les chrétiens ne tournent à l’imposture et, par conséquent, selon vous, ne deviennent des Antéchrists. Comme exception il n’y aurait guère que le peuple inconscient, à supposer que celui-ci existe encore dans le monde chrétien; et quelques originaux isolés, de votre espèce, Messieurs. En tout cas, il faut considérer comme « antéchrists » tous ces gens, – ici, en France, et chez nous – qui s’agitent tant à propos du christianisme, qui en font leur souci principal et transforment leur nom de chrétiens en monopole et en privilège. Aujourd’hui, ces gens appartiennent à l’une des deux catégories qui sont également dépourvues de l’esprit du Christ. Ce sont, ou bien des égorgeurs tout prêts à rétablir l’inquisition et à organiser des massacres religieux, tels ces pieux » abbés » et ces « catholiques » officiers, qui, à une date peu ancienne, exprimaient la grande joie que leur causait la glorification d’un certain chevalier d’industrie pris sur le fait[64]; — ou de nouveaux apôtres du jeûne et du célibat, qui découvrent la vertu et la conscience comme une espèce d’Amérique et perdent le sens intime de la droiture et tout sens commun. Devant les premiers, ou ressent la nausée morale; devant les seconds, on est vaincu par le bâillement physique.
LE GÉNÉRAL. – Oui. À l’origine, le christianisme était inconnu des uns et détesté des autres; mais seule notre époque a réussi à le rendre odieux. J’imagine comment le diable s’est frotté les mains et s’est caressé le ventre après un tel succès. Hélas! Seigneur!
LA DAME. – Vous pensez donc que c’est cela l’Antéchrist?
M. Z… – Non. Nous possédons quelques indices explicatifs; mais lui-même est encore dans l’avenir.
LA DAME. – Expliquez-nous donc, aussi simplement que possible, en quoi consiste l’affaire.
M. Z… – Eh bien! soit; mais la simplicité, je n’en réponds pas. On n’arrive pas d’un coup à la simplicité véritable; et la simplicité prétendue, artificielle, fausse, c’est ce qu’il y a de pire. Un de mes amis défunts aimait à répéter cette vieille maxime: mainte simplicité trompe aisément.
LA DAME. – Mais cela n’est pas très simple.
LE GÉNÉRAL. – C’est, vraisemblablement, ce que signifie le proverbe populaire: il y a une simplicité pire que le vol.
M. Z… – C’est la même chose.
LA DAME. – Maintenant, je comprends.
M. Z… – Seulement, il est regrettable qu’on ne puisse pas expliquer entièrement l’Antéchrist rien qu’avec des proverbes.
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